Vu le Film Orwell 2+2 = 5 De Raoul Peck (2026),Film Documentaire
On plonge dans les derniers mois de la vie d'Orwell et dans son oeuvre visionnaire pour explorer les racines des concepts troublants qu'il a révélés au monde dans son chef-d'oeuvre dystopique: le double discours, le crime par la pensée, la novlangue, le spectre omniprésent de Big Brother.
2+2 = 5. Tout part de ce constat. Obéir à une étape supérieure qui profite de son intelligence pour te faire croire ce que tu dois penser. Si on te dit que cela fait 5, ne cherche pas si cela fait 4 pour toi. Le plus important n’est pas de vous proposer ce que vous aimez, mais de vous proposer ce qu’on veut que vous pensiez. Voilà le cœur battant du film.
George Orwell, en 1946, à l’écriture de son roman 1984, avait vu avant tout le monde, après avoir traversé le nazisme et le stalinisme, que les puissants contrôlent par le langage. Les discours en carton des dictateurs politiques et religieux ne sont que des outils. Le vrai pouvoir, c’est de définir la réalité. Dire que 2+2 font 5… et vous regarder hocher la tête.
Peck, immense documentariste – on se souvient de I Am Not Your Negro – ne se contente pas d’illustrer Orwell. Il le met en scène. Il traverse sa vie dans une Angleterre bourgeoise et blanche, ses engagements, la guerre d’Espagne, la maladie, l’isolement, jusqu’à la publication de ce roman dystopique qui deviendra une boussole pour comprendre notre époque. Le film de Michael Radford en 1984 en avait donné une version glaçante à l’écran, mais ici Peck va plus loin : il relie hier à aujourd’hui.
La mise en scène est brillante d’intelligence. Montage nerveux, images d’archives, extraits de films, discours politiques, crises sanitaires, guerres, extrémismes qui montent partout. Le parallèle est limpide et terrifiant. Les réseaux sociaux, accélérateurs de vérités alternatives, deviennent les Big Brothers contemporains. Et si leurs créateurs étaient les nouveaux visages d’une dictature douce ? Nous et pas vous.
Le scénario – car oui, un documentaire a un scénario – est d’une rigueur implacable. Peck structure son propos comme une démonstration. Il pose l’équation, il développe, il prouve. Et au final, il vous laisse avec cette question : et si 2+2 faisaient vraiment 5… parce qu’on a décidé d’y croire ?
Il n’y a pas d’acteurs au sens classique, mais il y a des présences. Celle d’Orwell à travers ses mots. Celle des figures politiques qui défilent. Celle, surtout, de Peck lui-même, chef d’orchestre discret mais déterminé. Sa voix, son regard, sa manière d’assembler les images donnent au film une tension presque dramatique. On est pris comme dans un thriller idéologique.
Ce qui frappe, c’est l’actualité brûlante du propos. Orwell écrivait après la guerre. Peck filme après les pandémies, les fake news, les populismes numériques. Même combat. Même poison. Ce pouvoir qui vous explique ce que vous devez penser, sous prétexte de savoir mieux que vous ce qui est bon pour vous.
C’est passionnant à souhait. On pourrait en discuter des heures. On pourrait presque en faire un débat public à la sortie de la salle. Rarement un documentaire aura été aussi politique, aussi clair, aussi nécessaire.
Raoul Peck confirme qu’il est l’un des plus grands documentaristes contemporains. Il ne filme pas le passé. Il filme notre présent qui se fissure. Et il nous rappelle, avec une ironie glaçante, que la liberté commence peut-être simplement par oser dire : non, 2+2 font 4.
Orwell ne parlait pas d’arithmétique. Il parlait de pouvoir.
Quand on contrôle le langage, on contrôle la réalité perçue.
Mais tant qu’il reste une personne pour compter ses pommes, pour poser ses unités, pour faire l’addition par elle-même, alors 2+2 continueront de faire 4.
Et tant pis si ça dérange.
NOTE : 16.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Raoul Peck
- Production : Raoul Peck, Alex Gibney, Nick Shumaker
- Sociétés de production : Velvet Film, Jigsaw Productions, Anonymous Content, Closer Media, Universal Pictures Content Group, Participant
- Société de distribution : Le Pacte (France)[

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