Vu le film La Belle Equipe de Julien Duvivier (1936) avec Jean Gabin Charles Vanel Raymond Aimos Charles Dorat Raphaël Médina Viviane Romance Micheline Cheirel Marcelle Geniat Fernand Charpin Charles Granval
Pour moi, La Belle Équipe de Julien Duvivier est le meilleur film de son réalisateur, malgré ses deux fins qui nous laissent sur notre faim
ous sommes devant l'un des grands classiques du cinéma français, une œuvre qui possède quelque chose de profondément populaire, avec une histoire simple, des personnages attachants et une époque qui transpire à chaque image.
Tourné en 1936, le film arrive à un moment charnière de notre histoire sociale, en pleine effervescence du Front populaire, avec les grandes conquêtes ouvrières, les congés payés et l'espoir d'une vie meilleure pour ceux qui n'avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent. Duvivier et Charles Spaak nous racontent l'histoire de cinq copains au chômage, Jean, Charles, Raymond, Jacques et Mario, qui gagnent ensemble le gros lot de la Loterie nationale et décident de mettre leur argent en commun pour transformer un vieux lavoir en guinguette au bord de la Marne.
La première partie respire la joie de vivre, avec ses guinguettes, ses fêtes, ses flonflons, les verres qui circulent et cette ambiance de camaraderie où l'on se retrouve entre copains pour refaire le monde. Bien entendu, l'alcool aide parfois à oublier les difficultés, mais il faut aussi retrousser ses manches pour réaliser ses rêves. Car cette petite entreprise ne va pas se construire toute seule, et nos cinq associés vont découvrir que gagner à la loterie ne suffit pas forcément pour réussir sa vie.
Il y a dans ces scènes une formidable énergie collective, une envie de vivre ensemble et de profiter de ces petits bonheurs que l'existence réserve parfois à ceux qui n'ont pas été particulièrement gâtés. La chanson « Quand on s'promène au bord de l'eau », interprétée par Jean Gabin, est devenue indissociable du film et constitue l'un de ces moments de cinéma populaire que l'on garde longtemps en mémoire.
Mais chez Duvivier, les lendemains qui chantent ont souvent une drôle de musique. Comme un signe prémonitoire de ce qui allait se produire trois ans plus tard, la noirceur va progressivement s'emparer du récit. Cette belle unité va se fissurer sous les coups de l'argent, des intérêts personnels et des histoires de cœur.
Gina, l'ancienne compagne de Charles, interprétée par une Viviane Romance particulièrement séduisante, va devenir l'un des éléments déclencheurs de la désunion. Les copains qui semblaient inséparables vont peu à peu se déchirer, et cette petite république fraternelle construite avec tant d'enthousiasme va finir par ressembler à un château de cartes.
Il faut dire que le casting est formidable, avec Jean Gabin en Jean, Charles Vanel en Charles, Raymond Aimos en Raymond, Charles Dorat en Jacques et Raphaël Medina en Mario.
Tous apportent une véritable personnalité à cette bande de copains, sans oublier Micheline Cheirel en Huguette, Marcelle Géniat en grand-mère et Fernand Charpin dans son rôle de gendarme. Des premiers rôles aux seconds couteaux, tout ce petit monde participe à la réussite de cette histoire, sans que personne ne donne l'impression de faire de la figuration.
Mais La Belle Équipe possède également une deuxième histoire, celle de son existence après le tournage, avec cette particularité assez exceptionnelle d'avoir deux dénouements différents. Duvivier et Charles Spaak avaient initialement imaginé une conclusion pessimiste, dans laquelle Jeannot finit par tuer Charlot, après que leur amitié a volé en éclats. Les producteurs, peu enthousiastes à l'idée de présenter une telle désillusion dans l'atmosphère du Front populaire, ont demandé une autre fin, beaucoup plus optimiste, dans laquelle un télégramme de Jacques apporte un nouvel espoir et où Charles choisit de rester avec son ami plutôt que de suivre Gina.
C'est cette version heureuse qui a été exploitée lors de la sortie du film en 1936, tandis que le dénouement original a longtemps été moins accessible. Les désaccords autour des droits et des volontés des héritiers de Duvivier et de Spaak ont également compliqué la diffusion des différentes versions. Heureusement, la restauration du film a permis de retrouver et de remettre en circulation la fin voulue initialement par le réalisateur.
Personnellement, je trouve que cette version pessimiste correspond davantage à l'univers de Duvivier et à la trajectoire de ses personnages, même si elle nous laisse avec un sentiment de gâchis. Tout ce bonheur, cette amitié et cette volonté de construire quelque chose ensemble pour aboutir à une telle tragédie, c'est aussi ce qui donne au film sa dimension particulière.
La Belle Équipe reste un magnifique film sur l'amitié masculine, où les femmes occupent une place secondaire, ce qui correspond aussi à une autre époque et à une autre manière de raconter les rapports humains. Entre les fêtes, les romances, les disputes, l'accident mortel et cette guinguette qui devait être le paradis de cinq copains, Duvivier nous offre un film qui commence comme une fête et se termine comme un enterrement.
C'est aussi un film qui mériterait d'être vu par une nouvelle génération qui semble parfois avoir oublié que construire ensemble peut être autrement plus difficile, mais tellement plus enrichissant, que de tout casser autour de soi. Car la révolution, ce n'est pas seulement descendre dans la rue pour réclamer quelque chose, c'est aussi apprendre à vivre ensemble, tous ensemble, sans oublier ceux qui sont à côté de nous.
Et quand on repense à cette belle équipe qui voulait simplement profiter de la vie au bord de l'eau, on se dit que le bonheur était peut-être à portée de main, mais que les hommes ont parfois un talent extraordinaire pour tout gâcher.
Un grand film populaire, avec du cœur, de la gouaille, de l'émotion et une sacrée gueule de bois à l'arrivée.
NOTE : 16.80
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Julien Duvivier
- Scénario : Julien Duvivier, Charles Spaak
- Dialogue : Charles Spaak
- Assistant réalisateur : Robert Vernay
- Images : Jules Krüger, Marc Fossard
- Son : Antoine Archimbaud
- Décors : Jacques Krauss
- Maquillage : Paule Déan
- Montage : Marthe Poncin
- Musique : Maurice Yvain
- Chanson : Julien Duvivier, Maurice Yvain, Louis Poterat - Quand on s'promène au bord de l'eau chantée par Jean Gabin
- Tournage : Studios de Joinville (intérieurs) et à Chennevières, sur une île de la Marne (extérieurs)
- Régisseur général : Lucien Pinoteau
- Administrateur général : Palat et Darwis
- Producteur : Arys Nissoti
- Société de production : Ciné Arys Production
- Sociétés de distribution : Société d'édition et de location de films (France), Lenauer International Films (États-Unis), Weltfilm-Vereinigung (Autriche)
- Pays de production :
France
DISTRIBUTION
- Jean Gabin : Jean « Jeannot »
- Charles Vanel : Charles « Charlot » Billot
- Raymond Aimos : Raymond « Tintin »
- Charles Dorat : Jacques
- Raphaël Médina : Mario
- Micheline Cheirel : Huguette, la fiancée de Mario
- Viviane Romance : Gina, la femme de Charles
- Marcelle Géniat : la grand-mère d'Huguette
- Fernand Charpin : le gendarme Antomarchi
- Raymond Cordy : l'ivrogne
- Charles Granval : le père Guilard
- Jacques Baumer : Gaston Jubette, le propriétaire
- Robert Ozanne : le patron du bistrot
- Robert Lynen : René, le frère de Raymond
- Vincent Hyspa : le photographe
- Roger Legris : le garçon d'hôtel
- Michèle Verly : l'amie d'Huguette
- Marcelle Yrven : l'amie de Jubette
- Palmyre Levasseur : une locataire de l'hôtel
- Teddy Dargy : un locataire de l'hôtel
- Marcel Maupi : un copain
- Franck Maurice : un locataire de l'hôtel
- Paul Demange : un locataire de l'hôtel
- Robert Moor : un voisin
- Jean Marconi : le maquereau
- Robert Ralphy : un locataire
- Jacques Beauvais : l'extra de la guinguette
- V. Marceau : l'accordéoniste
- Georges Bever : un voisin
- Geneviève Soria : l'ouvrière blonde
- Edith Galia
- Andrée Servilanges
- Viola Vareyne
- Catherine Carrey
- Claire Gérard


