Vu le Film La Vie à lEnvers de Alain Jessua (1964) avec Charles Denner Anna Gaylor Guy Saint Jean Nicole Gueden Jean Yanne Yvonne Clech Robert Bousquet André Thorent
Jacques Valin, employé dans une agence immobilière de Montmartre, mène une vie sans problème en compagnie de son amie cover-girl. Il décide de l'épouser sur un coup de tête. Incapable de supporter les invités de la noce, dont ses patrons, il quitte le restaurant et déambule dans Paris avec sa femme, ce qui lui vaut de perdre son emploi.
Coupé de la routine, il s'enferme dans la solitude et plonge peu à peu dans une folie heureuse.
Premier long-métrage d’Alain Jessua, La Vie à l’envers est un film à part dans sa filmographie. Quand on connaît les coups de poing qu’il assénera plus tard avec Les Chiens ou d’autres œuvres plus nerveuses et féroces, on est presque surpris de découvrir ce récit intimiste, hésitant parfois, mais déjà habité par une profonde inquiétude sur la place de l’individu dans la société. Il faut bien commencer quelque part, et Jessua pose ici les premières pierres de ses obsessions futures.
Le film suit Jacques Valin, interprété par un remarquable Charles Denner — plus simplement Denner pour tous ceux qui admirent cet acteur trop rarement mis en avant. Employé dans une agence immobilière, Jacques mène une existence grise, mécanique, sans véritable passion ni horizon. Un homme ordinaire qui semble avoir renoncé à toute forme d’élan avant même d’avoir commencé à vivre. Et c’est bien là toute la force du personnage : il n’est ni antipathique ni inintéressant, mais il prolonge son pessimisme et sa solitude jusque dans le fauteuil du spectateur.
Denner porte le film sur ses épaules. Presque de tous les plans, il compose un homme qui se détache progressivement du monde, comme s’il observait la vie derrière une vitre de plus en plus épaisse. Son regard, ses silences, sa manière d’habiter les décors racontent souvent davantage que les dialogues. On aimerait parfois lui tendre la main, lui dire que tout n’est peut-être pas perdu, mais la vie, la vraie, ce n’est pas aussi simple.
Malheureusement, si l’interprétation demeure solide, la réalisation d’Alain Jessua manque encore de peps. Le cinéaste semble chercher son ton, son rythme, sa manière de raconter. Certaines scènes s’étirent, d’autres paraissent inachevées, et l’ensemble souffre d’un scénario qui peine à transformer son idée de départ en véritable trajectoire dramatique. J’ai souvent eu l’impression que le sujet le dépassait, comme si le film voulait explorer les profondeurs d’un mal-être moderne sans toujours trouver les outils nécessaires pour y parvenir.
Cela ne rend pas La Vie à l’envers inintéressant, loin de là. On y aperçoit même par moments ce qui fera plus tard la singularité de Jessua : son regard inquiet sur l’aliénation, la difficulté de communiquer, la solitude qui gagne du terrain dans un monde pourtant rempli de monde. Mais ces thèmes restent ici à l’état d’ébauche.
Le film vaut donc surtout pour son personnage principal et pour l’occasion rare qu’il offre à Denner d’occuper le centre de l’écran. Une occasion dont il profite pleinement, rappelant quel grand acteur il était lorsque le cinéma lui donnait enfin la place qu’il méritait.
La Vie à l’envers ressemble à un premier essai honnête mais imparfait. Un film qui intrigue davantage qu’il ne passionne, qui séduit davantage par son acteur que par sa mise en scène. On en retient surtout le visage fatigué de Jacques Valin, perdu dans une existence sans âme, et cette étrange sensation d’avoir passé une heure et demie aux côtés d’un homme dont on aurait aimé alléger un peu le fardeau. Mais la vie, la vraie, ce n’est décidément pas aussi simple.
NOTE : 7.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Alain Jessua
- Assistant réalisateur : Christian de Chalonge
- Scénario : Alain Jessua
- Musique : Jacques Loussier
- Photographie : Jacques Robin
- Montage : Nicole Marko
- Son : Jean-Claude Marchetti
- Décors : Olivier Girard
- Société de production : A. J. Films
- Société de distribution : SETEC (France), Allied Artists Pictures (États-Unis)
- Pays d'origine : France
DISTRIBUTION
- Charles Denner : Jacques Valin
- Anna Gaylor : Viviane
- Guy Saint-Jean : Fernand
- Nicole Gueden : Nicole
- Jean Yanne : Kerbel
- Yvonne Clech : Mme Kerbel
- Robert Bousquet : Paul
- André Thorent : le médecin
- Nane Germon : la mère de Jacques
- Jenny Orléans : la concierge
- Jean Dewever : le maire

