Vu le Film La Haine de Matthieu Kassovitz (1995) avec Vincent Cassel Hubert Koundé Said Tagmaoui Vincent Lindon Bernie Bonvoisin Matthieu Kassovitz Karim Belkhadra Cut Killer Nabil Ben Mhamed Zinedine Soualem Philippe Nahon
J'ai un avis partagé sur La Haine. C'est sans doute l'un des films français les plus célébrés de ces trente dernières années, un film devenu un symbole, parfois même un étendard. Mais justement, c'est peut-être là que commence mon malaise.
Le côté anti-flics de Matthieu Kassovitz, qui en a fait sa marque de fabrique pendant des années, finit par devenir franchement gonflant. Sans être aveugle sur ce qui se passe réellement dans la vraie vie, ni sur les violences policières qui existent, en parler H24 finit par rendre le discours pesant. À force d'appuyer toujours sur la même touche, le message perd de sa force et finit par ressembler à une démonstration.
Et ce ne sont pas ces diatribes contre la police qui constituent les meilleures qualités du film. Pas plus que son regard sur la banlieue. Surtout lorsqu'on n'y a jamais vraiment vécu... (merci Papa). J'ai souvent le sentiment d'assister à une accumulation de clichés, aussi bien sur la police que sur les cités et leurs habitants. Comme si chacun était enfermé dans un rôle dont il ne pouvait plus sortir.
L'histoire est pourtant d'une simplicité redoutable. Après qu'Abdel, un jeune habitant d'une cité, est grièvement blessé lors d'une bavure policière, la tension monte d'un cran. Durant une journée et une nuit, trois amis arpentent leur quartier puis Paris : Vinz, le plus impulsif, Hubert, le plus réfléchi, et Saïd, éternel médiateur. La découverte d'un revolver perdu par un policier fait monter la pression. Chacun va être confronté à ses propres limites, jusqu'à cette nuit où tout bascule.
Mais là où Kassovitz est incontestablement très fort, c'est dans sa mise en scène. Il possède un vrai sens du cadre et multiplie les idées de plans qui marquent durablement la mémoire. Chaque mouvement de caméra semble pensé, chaque composition raconte quelque chose. Son choix d'imposer le noir et blanc, contre l'avis de certains producteurs, donne au film une puissance supplémentaire. Les contrastes renforcent la dureté du récit et offrent au film une dimension presque intemporelle.
Visuellement, La Haine demeure une véritable leçon de cinéma.
En revanche, je n'ai jamais été un grand fan de Vincent Cassel dans ce rôle. Pour les mêmes raisons que son réalisateur : pas vraiment un mec de banlieue... (merci Papa). Il se la pète parfois un peu trop et en fait des tonnes dans ce personnage de racaille prête à exploser à la moindre étincelle. Son énergie est indéniable, mais je reste à distance de son interprétation.
À l'inverse, Saïd Taghmaoui est absolument formidable. Pour moi, il mange toutes les scènes. Sa façon de se déplacer, sa tchatche, son regard malicieux, son sourire, son naturel... Il apporte une humanité permanente au trio. Il est celui qui fait respirer le film entre deux accès de tension. Rien d'étonnant à ce qu'il ait ensuite construit une très belle carrière aux États-Unis.
Hubert Koundé, lui aussi, impressionne par sa sobriété. Son personnage est le plus lucide des trois, celui qui cherche encore à croire qu'une autre vie est possible, même si tout semble s'acharner contre lui.
En revoyant le film aujourd'hui, on s'amuse également à reconnaître le nombre impressionnant de seconds rôles devenus célèbres : François Levantal, toujours aussi formidable, Vincent Lindon, Marc Duret, Bernie Bonvoisin et bien d'autres encore. Un véritable défilé de futurs visages incontournables du cinéma français.
Côté musique, je reste un peu sur ma faim. En dehors de cette scène devenue culte où DJ Cut Killer balance son mix depuis la fenêtre d'un immeuble, la bande originale est finalement assez discrète. Je pense que davantage de morceaux de rap auraient accompagné naturellement l'univers du film. Mais ce n'était sans doute pas encore totalement la culture cinématographique de Kassovitz à cette époque.
Ironie du temps, il se rattrapera bien plus tard avec l'adaptation de La Haine sur scène, que j'ai trouvée absolument formidable. Comme si, avec les années, le film avait fini par dépasser son propre réalisateur. Une œuvre devenue plus grande que celui qui l'avait imaginée.
Et puis il y a cette fin.
Cette dernière image entre l'inspecteur Notre-Dame (Marc Duret) et Hubert (Hubert Koundé), chacun pointant une arme vers l'autre. Puis la caméra abandonne le face-à-face pour venir se fixer sur le visage de Saïd. Un coup de feu retentit.
Que s'est-il passé ?
Qui a tiré ?
Qui est tombé ?
On ne le saura jamais.
Une conclusion qui laisse le spectateur avec ses certitudes... ou ses doutes. Et c'est probablement là que La Haine atteint son sommet. Non pas dans son discours, qui me laisse partagé, mais dans sa capacité à nous abandonner avec une image et un bruit qui continuent de résonner longtemps après le générique.
Alors oui, La Haine est un grand film de mise en scène, un film qui a marqué son époque et influencé des générations de cinéastes. Mais quant à son message, des deux côtés d'ailleurs, je reste partagé. Et c'est peut-être finalement cette hésitation qui me donne encore envie d'y revenir, près de trente ans plus tard.
- Réalisation et scénario : Mathieu Kassovitz
- Musique : Assassin
- Décors : Giuseppe Ponturo
- Costumes : Virginie Montel
- Photographie : Pierre Aïm
- Son : Vincent Tulli, Dominique Dalmasso
- Montage : Mathieu Kassovitz et Scott Stevenson
- Production : Christophe Rossignon
- Production exécutive : Gilles Sacuto
- Production associée : Alain Rocca et Adeline Lecallier
- Sociétés de production[] :
- France : Les Productions Lazennec, Le Studio Canal+, La Sept Cinéma, Kasso Inc. Productions et Studio Cofinergie 6, avec la participation de Canal+, avec le soutien de Cofimage 6 et Studio Image
- États-Unis : PolyGram Filmed Entertainment et Egg Pictures
- Sociétés de distribution : MKL Distribution (France) ; Gramercy Pictures (États-Unis)
- Budget : 2,59 millions d'€
- Vincent Cassel : Vinz
- Hubert Koundé : Hubert
- Saïd Taghmaoui : Saïd
- Karim Belkhadra : Samir
- Marc Duret : l'inspecteur « Notre Dame »
- Choukri Gabteni : Nordine, le frère de Saïd
- Solo : Santo
- Benoît Magimel : Benoît
- Édouard Montoute : Darty
- François Levantal : Astérix
- Héloïse Rauth : Sarah
- Félicité Wouassi : la mère d'Hubert
- Nabil Ben Mhamed : le garçon qui raconte l'histoire de la caméra cachée
- Cut Killer : le disc-jockey
- Virginie Montel : la mendiante dans le métro
- Julie Mauduech : une fille dans la galerie d'art
- Karin Viard : une fille dans la galerie d'art
- Vincent Lindon : l'homme saoul
- Christophe Rossignon : le chauffeur de taxi
- Mathieu Kassovitz : le skinhead néonazi qui se fait tabasser
- Andrée Damant : la concierge
- Philippe Nahon : le chef de la police
- François Toumarkine : l'agent de police à l'hôpital
- Zinedine Soualem : l'agent de police maltraitant Saïd et Hubert
- Bernie Bonvoisin : l'assistant du policier maltraitant Saïd et Hubert
- Peter Kassovitz : le patron de la galerie d'art
- Tadek Lokcinski : Le vieux juif polonais dans les toilettes.


