Vu le film Les Aventures de Till l'Espiègle de Gérard Philipe et Jori Ivens (1956) avec Gérard Philipe Nicole Berger Fernand Ledoux Jean Debucourt Jean Carmet François Fabian Jean Vilar Erwin Geschonneck
Adapté du roman de Charles De Coster, La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Sacré titre, qui aurait pris toute la place sur l’affiche de cinéma, quitte à obliger les exploitants à pousser les murs du hall pour accueillir les spectateurs. Autre particularité, ce film est une coproduction franco-est-allemande avec la RDA, ce qui en fait une rareté dans le paysage cinématographique français de l’époque.
Cette association n’est pas le fruit du hasard, puisque la DEFA, le studio d’État est-allemand, participe au financement du film, dans le cadre d’une volonté de développer les échanges culturels avec la France pendant la période de déstalinisation. Le sujet permet aussi de mettre en scène un peuple qui résiste à un envahisseur étranger, ce qui n’était pas sans intérêt politique pour le régime est-allemand. La coopération ne durera d’ailleurs pas éternellement, puisque la RDA finira par reprocher à ces films de ne pas suffisamment défendre ses idées.
Nous voici donc plongés dans un film d’aventure comme on en faisait dans les années 50, destiné à distraire un public qui sortait encore des années de guerre et retrouvait le goût des grandes histoires populaires. Avec son héros insolent, ses déguisements, ses ruses et ses combats, le film ressemble à une sorte de Robin des Bois à la française, et l’on pense évidemment à Fanfan la Tulipe, pas uniquement en raison de la présence de Gérard Philipe, mais aussi grâce à la fantaisie du personnage et à celle des combattants flamands qui lui donnent la réplique.
Pourtant, derrière les plaisanteries et les facéties de notre héros, le sujet est loin d’être léger. Au XVIe siècle, la Flandre subit l’occupation espagnole, avec son cortège de massacres, de pillages et de persécutions. Lorsque Till perd son père, Claes, brûlé sur le bûcher, sa bonne humeur ne suffit plus à masquer sa colère et son désir de vengeance. Le joyeux drille devient alors un combattant de la liberté, décidé à lutter contre le duc d’Albe et ses troupes, quitte à employer la ruse plutôt que la force.
Till va même réussir à s’introduire à la cour de son ennemi en se faisant passer pour un bouffon, ce qui lui permet d’espionner les Espagnols et de préparer la résistance de l’intérieur. Une belle idée sur le papier, avec ce personnage qui fait rire ses adversaires pendant qu’il prépare leurs ennuis, mais le film donne parfois l’impression de courir dans toutes les directions à la fois, sans parvenir à choisir entre la comédie, le récit historique et le grand spectacle.
Gérard Philipe, dont c’est l’unique réalisation, enchaîne les cascades, les pitreries et les acrobaties avec l’énergie d’un acteur qui connaît parfaitement son personnage. On sent qu’il s’amuse à jouer les trublions, mais on a aussi le sentiment que ses ambitions de réalisateur sont dépassées par l’ampleur du projet, qui aurait mérité un récit mieux maîtrisé et des scènes de bataille plus convaincantes. Les combats, pourtant indispensables à cette histoire de résistance, passent trop souvent au second plan, alors que le film prétend nous raconter une véritable lutte pour la liberté.
Joris Ivens, le grand documentariste néerlandais, devait initialement partager la réalisation avec Philipe, mais il se retire très tôt du tournage et reste essentiellement un conseiller. Autant dire que notre Gérard se retrouve avec une sacrée responsabilité sur les épaules, entre les décors, les figurants, les chevaux, les cascades et une production internationale qui ne lui facilite pas nécessairement la tâche.
Le casting apporte heureusement son lot de retrouvailles réjouissantes, avec Fernand Ledoux, Jean Debucourt, Alexandre Rignault, Jean Carmet et Raymond Souplex, sans oublier Nicole Berger et Françoise Fabian. Et puis il y a Jean Vilar, immense homme de théâtre, qui incarne ici le duc d’Albe, face à celui qui fut l’un de ses grands interprètes sur les planches. Un plaisir de voir ces comédiens réunis dans une aventure qui ne manque pas de moyens, même si elle manque parfois de souffle.
On peut donc regarder Les Aventures de Till l’Espiègle avec une certaine indulgence, en appréciant la couleur, les costumes, les paysages et l’enthousiasme de Gérard Philipe, qui voulait manifestement se lancer dans une nouvelle aventure artistique. Malheureusement, le résultat reste assez fouillis, avec de bonnes idées qui se bousculent sans toujours trouver leur place.
Le film se laisse voir sans déplaisir, mais il ne suffit pas d’avoir un Gérard Philipe bondissant, une armée d’Espagnols à combattre et un peuple flamand à libérer pour fabriquer un grand film d’aventure. On passe le temps, on retrouve quelques acteurs que l’on aime revoir, mais on reste un peu sur sa faim. Gérard Philipe avait décidément bien des talents, mais la mise en scène n’était peut-être pas celui qui lui allait le mieux. On ne peut pas être doué sur tous les plans !
NOTE : 11.20
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Gérard Philipe, Joris Ivens
- Assistants à la réalisation : Serge Vallin, Jean-Pierre Marchand
- Scénario : René Barjavel, Gérard Philipe, René Wheeler d’après l’œuvre de Charles De Coster, La Légende et les Aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d'Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays des Flandres (1867)
- Dialogue : René Barjavel
- Décors : Léon Barsacq, Alfred Tolle
- Costumes : Rosine Delamare
- Photographie : Alain Douarinou, Christian Matras
- Son : William Robert Sivel
- Montage : Claude Nicole
- Musique : Georges Auric
- Photographe de plateau : Léo Mirkine
- Production : Richard Brandt, Georges Dancigers
- Producteur exécutif : Pierre Meyrat
- Sociétés de production : Les Films Ariane (France), DEFA (Allemagne)[]
- Sociétés de distribution : Cinédis (distributeur d'origine, France), Connaissance du Cinéma[] (France), Les Acacias[] (France), Tamasa Distribution[(France), TF1 Studio[] (vente à l'étranger)
- Pays de production :
France /
Allemagne de l'Est
DISTRIBUTION
- Gérard Philipe : Till l’Espiègle
- Jean Vilar : le duc d’Albe
- Fernand Ledoux : Claes, le semeur
- Nicole Berger : Nèle
- Jean Carmet : Lamme
- Jean Debucourt : le cardinal
- Erwin Geschonneck : Bras d’Acier
- Wilhelm Koch-Hooge (de) : le prince d’Orange
- Georges Chamarat : Simon Praet
- Raymond Souplex : Grippesous
- Françoise Fabian : Esperanza
- Elfriede Florin : Soetkin
- Gabrielle Fontan : la grand-mère
- Margaret Legal (de) : Katheline
- Félix Clément : le commandant
- Robert Porte
- Roland Piétri
- Alexandre Rignault
- Henri Nassiet
- Henri Marchand
- Roger Monteaux
- Lucien Callamand
- Jacky Blanchot
- Joe Davray
- Yves Brainville
- Évelyne Lacroix


