Vu le Film Le Dernier des Six de Georges Lacombe (1941) avec Pierre Fresnay Suzy Delair Michèle Alfa André Luguet Jean Tissier Lucien Nat Jean Chevrier
Produit en 1941 par la Continental, Le Dernier des Six marque la première apparition à l'écran du commissaire Wenceslas Vorobeïtchik, plus simplement appelé "Wens", personnage imaginé par Stanislas-André Steeman dans son roman Six hommes morts. Un an avant L'Assassin habite au 21, c'est déjà Pierre Fresnay qui lui prête son élégance, son flegme et cette intelligence tranquille qui feront de lui l'un des enquêteurs les plus attachants du cinéma français.
Le scénario est signé Henri-Georges Clouzot, et cela se sent à chaque scène. On regrette presque qu'il ne soit pas lui-même derrière la caméra tant sa mécanique du suspense est déjà parfaitement huilée. Georges Lacombe assure une mise en scène discrète, parfois trop sage, mais Clouzot imprime déjà cette manière unique d'amener le doute exactement là où il le faut. Chaque indice compte, chaque dialogue peut cacher un piège, et l'on avance avec plaisir dans cette enquête où les apparences sont constamment remises en question.
L'histoire est simple en apparence. Six hommes, liés par un secret et une importante fortune, sont éliminés les uns après les autres. Il n'en restera qu'un... à moins que Wens ne découvre le meurtrier avant le dernier crime. Une intrigue qui rappelle inévitablement les meilleurs romans d'Agatha Christie. D'ailleurs, lorsqu'on en est un lecteur assidu, on devine assez vite le coupable parmi les six. Mais Clouzot est suffisamment malin pour semer le trouble grâce au comportement ambigu de plusieurs personnages. On croit avoir trouvé la solution, puis un regard, une réplique ou une attitude viennent fragiliser nos certitudes. C'est exactement ce qui rend le film si agréable.
La Continental, en revanche, imposa plusieurs numéros musicaux destinés à mettre en valeur Suzy Delair. Georges Lacombe les supportait mal et ces exigences finiront même par le pousser à quitter la société de production. Ces parenthèses chantées ralentissent parfois le récit, mais elles n'enlèvent rien au charme irrésistible de Delair, pétillante, espiègle et lumineuse au milieu de cette histoire de meurtres.
On ne retiendra sans doute pas la mise en scène comme la grande force du film. En revanche, impossible d'oublier sa photographie. C'est elle qui donne véritablement son identité à ce polar. Tout n'est qu'ombres et lumières. Les ruelles semblent avaler les personnages, les maisons deviennent inquiétantes au moindre rayon de lumière, et la caverne offre quelques images d'une noirceur magnifique. Ce travail sur les contrastes annonce déjà les grands films noirs français qui suivront.
Et puis il y a les acteurs. Pierre Fresnay possède une classe absolument inégalable. Il n'en fait jamais trop et domine l'écran avec une élégance naturelle. Suzy Delair apporte toute sa fraîcheur et son tempérament. J'ai également un faible pour André Luguet, dont le flegme très british fonctionne à merveille dans cet univers, ainsi que pour Jean Tissier, toujours impeccable lorsqu'il s'agit d'apporter cette touche d'humanité ou d'humour qui fait respirer le récit.
Le Dernier des Six n'est peut-être pas le plus célèbre des films de cette période, mais il demeure une pièce essentielle pour comprendre la naissance du cinéma policier signé Clouzot. Ce n'est pas un film qui impressionne par sa réalisation, mais par son écriture, son atmosphère et cette façon de manipuler le spectateur avec élégance.
Un petit film noir, mais tellement bien ficelé grâce à la patte de Clouzot, qui amène le suspense juste où on l'attend. Et même si, en habitué des bouquins d'Agatha Christie, on trouve assez facilement le coupable parmi les six, le jeu ambigu de certains personnages vient constamment mettre des ombres sur nos certitudes. Finalement, dans ce polar noir, les ombres ne sont pas seulement sur les murs... elles sont aussi dans les têtes.
NOTE : 13.20
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Georges Lacombe
- Scénario : Henri-Georges Clouzot, d'après le roman Six hommes morts de Stanislas-André Steeman, 1930 (écriture), Librairie des Champs-Élysées (collection Le Masque), 1931 année d'édition), 251 pages, Prix du roman d'aventures 1931.
- Décors : Andrej Andrejew
- Photographie : Robert Lefebvre
- Son : William-Robert Sivel
- Musique : Jean Alfaro
- Directeur de production : André Chemel
- Production : Continental Films
- Pierre Fresnay : le commissaire Wenceslas Voroboetchik, dit Monsieur Wens
- Suzy Delair : Mila Malou
- Michèle Alfa : Lolita Gernicot
- André Luguet : Henri Senterre
- Jean Tissier : Henri Tignol
- Jean Chevrier : Jean Perlonjour
- Lucien Nat : Marcel Gernicot
- Georges Rollin : Georges "Jo" Gribbe
- Raymond Segard : Namotte
- Odette Barencey : Pâquerette (non créditée)
- Robert Vattier : l'administrateur (non crédité)
- Pierre Labry : l'inspecteur Picard (non crédité)
- Robert Ozanne : l'inspecteur Dallandier (non crédité)
- Roger Legris : le photographe (non crédité)
- Paul Demange : Fabien, le maître d'hôtel de Senterre (non crédité)
- Albert Malbert : le patron du garni (non crédité)
- Marcel Maupi : le régisseur (non crédité)
- Rivers Cadet : un inspecteur (non crédité)
- Maurice Salabert : un inspecteur (non crédité)
- Charles Vissières : le concierge (non crédité)
- Jacques Beauvais : un maître d'hôtel (non crédité)
- Martine Carol : une femme (non créditée)
- Simone Valère (figuration, non créditée)


