Vu le Film L’Argent des Autres de Christian de Challonge (1978) avec Jean Louis Trintignant Michel Serrault Catherine Deneuve Claude Brasseur Umberto Orsini Juliet Berto François Perrot Jean Leuvrais
1978, la crise s'éternise dans les entreprises. Cadre sérieux dans une grande banque, Henri Rainier est licencié sans ménagement. Et s'il n'était que le bouc émissaire d'une vaste manigance ? Son enquête commence. Il s'avère qu'il a dû consentir, en tant que fondé de pouvoir, des prêts importants à un homme d'affaires entreprenant, mais sans véritable assise financière, et ce, en dépit de l'avis défavorable qu'il a formulé concernant ces engagements.
L’Argent des autres n’est pas seulement un film sur la banque. C’est un film sur le pouvoir, sur la prédation, sur la manière très élégante qu’a un système pour dévorer les individus sans jamais se salir les mains. Et pour quelqu’un qui a passé plus de quarante ans de sa vie active dans ce milieu, le malaise est immédiat : je connais ces gens. Je les ai vus. Certains sont encore là.
Christian de Challonge filme les ors d’une grande banque comme on filmerait ceux de la République : avec respect apparent et ironie souterraine. Ici, tout est calme, feutré, policé. Les décisions ne se prennent pas dans le bruit, mais dans le silence. Un silence qui coûte cher. Très cher. Dans ce monde-là, seuls les forts s’en sortent… et encore. Car il arrive aussi que ces forts deviennent fous, ou pire : qu’ils deviennent indispensables.
Le film suit le parcours de cadres bancaires pris dans une mécanique qui les dépasse. Des fondés de pouvoir aux prérogatives sans limites, des manipulateurs en costume trois pièces, des escrocs propres sur eux. Des rois qui deviennent laquais, des laquais qui se rêvent rois. Une circulation permanente du pouvoir, mais jamais de la responsabilité.
Au centre de ce jeu d’échecs humain trône Michel Serrault. Grinçant, glacial, d’une précision presque dérangeante. Il compose un personnage qui ne crie jamais, ne s’énerve pas, ne menace pas frontalement. Il suggère. Il déplace. Il écrase avec le sourire. Serrault ne cherche pas à séduire le spectateur : il lui tend un miroir. Et ce reflet n’est pas flatteur.
Le reste du casting est à l’unisson. Aucun rôle n’est décoratif. Chaque personnage existe, avec ses failles, ses compromissions, ses renoncements. La fragilité des uns nourrit la puissance des autres. Et l’on comprend très vite que la morale n’est pas absente de ce monde : elle a simplement changé de colonne comptable.
La mise en scène de Challonge est d’une rigueur implacable. Pas d’esbroufe, pas de musique démonstrative, pas de dramatisation excessive. Tout passe par le regard, les postures, les mots choisis. Le film avance comme une procédure interne : lentement, méthodiquement, inexorablement.
Le scénario — César du meilleur film en 1979, et ce n’est pas un hasard — est d’une intelligence rare. Il ne cherche ni le spectaculaire ni le scandale. Il montre comment l’humain est écrasé par le profit, le cynisme et la cupidité. Comment l’argent devient une fin, et les hommes des moyens. Comment on parle de chiffres pour ne pas parler de vies.
Encore aujourd’hui, le film est d’une actualité troublante. Peut-être même plus qu’à sa sortie. Les méthodes ont changé, les écrans ont remplacé les dossiers papier, mais la logique reste la même. L’Argent des autres montre très précisément ce qu’on fait de notre argent… et surtout ce qu’on fait des autres avec.
Un film sec, intelligent, profondément français dans sa retenue et sa cruauté feutrée.
Une leçon de cinéma et une autopsie sociale.
Un grand film.
Et un avertissement.
NOTE : 13.90
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Christian de Chalonge
- Scénario : Christian de Chalonge, Pierre Dumayet d'après le roman éponyme de Nancy Markham
- Production : Michelle de Broca, Henri Lassa, Adolphe Viezzi
- Société de production : Fildebroc / France Régions 3 (FR3) / Les Films de la Tour / Société française de production (SFP)
- Musique : Guy Boulanger, Patrice Mestral
- Photographie : Jean-Louis Picavet
- Photographe de plateau : Carole Lange
- Son : Jacques Merrien
- Montage : Jean Ravel
- Décors : Eric Simon
- Costumes : Ursula Rodel, Chantel Scali
- Pays de production :
France
- Jean-Louis Trintignant : Henri Rainier
- Catherine Deneuve : Cécile Rainier
- Laura Kornbluh : une fille des Rainier
- Michèle Kornbluh : une fille des Rainier
- Claude Brasseur : Claude Chevalier d'Aven
- Michel Serrault : Miremant
- Gérard Séty : de Nully
- Jean Leuvrais : Heldorff
- François Perrot : Vincent
- Umberto Orsini : Blue
- Michel Berto : Duval
- Francis Lemaire : Torrent
- Juliet Berto : Arlette Rivière, la syndicaliste
- Michel Delahaye : l'archiviste Bignon
- Liza Braconnier : la secrétaire des archives
- Jean-François Dérec : Daniel, le surveillant
- Raymond Bussières : le père de Claude Chevalier d'Aven
- Maurice Vallier : Pironneau
- René Bouloc : l'avocat de Claude Chevalier d'Aven
- Claude Marcault : le secrétaire de Claude Chevalier d'Aven
- Moune de Rivel : la chanteuse antillaise
- Jean-Pierre Sentier : le journaliste
- Marc Chpill : le juge d'instruction
- Gérard Caillaud : le président du jury d'institut de sélection
- Jean-Pierre Moreux : le chef examinateur
- David Gabison : le responsable des prévisions
- Van Doude : le président du tribunal
- André Chaumeau : l'appariteur
- Françoise Giret : une animatrice
- Dominique Clément : une animatrice
- Blanche Rayne : une animatrice
- Robert Darmel : le candidat en colère
- Hélène Vallier : une candidate
- Jean-François Dupas : un candidat
- Jacques David : un candidat
- Philippe Chauveau : un candidat
- Jacques Ramade : l'homme au chapeau
- René Lenoty : le vieux souscripteur
- Madeleine Damien
