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lundi 26 octobre 2026

HISTOIRE D'UNE CHANSON : LES FEUILLES MORTES DE JOSPPH KOSMA ET JACQUES PREVERT

 


#HistoireChansonsFilms , aujourd'hui Les Feuilles Mortes de Joseph Kosma et Jacques Prévert ,


Il est des chansons qui ont connu une destinée bien plus glorieuse que le film qui les a vues naître. Les Feuilles mortes en est l’un des plus beaux exemples, puisque cette chanson française est devenue un standard international du jazz, repris par des chanteurs et des musiciens du monde entier.

Tout commence en 1945 avec le ballet Le Rendez-vous, créé au Théâtre Sarah-Bernhardt dans une chorégraphie de Roland Petit. L’argument est signé Jacques Prévert, la musique Joseph Kosma, tandis que les décors sont de Brassaï et le rideau de scène de Pablo Picasso. Rien que cela ! Le spectacle réunit déjà quelques beaux noms du monde artistique.

Joseph Kosma, compositeur hongrois né à Budapest en 1905, s’est installé en France dans les années 1930. Juif et antifasciste, il ne peut plus exercer librement son métier sous l’Occupation et travaille notamment avec Prévert. Pour le ballet, il compose une mélodie qui possède cette douceur mélancolique capable de vous rester dans la tête longtemps après l’avoir entendue. On a rapproché son thème du Poème d’octobre de Jules Massenet, composé en 1876, ainsi que d’autres influences musicales classiques.

À l’origine, la mélodie est instrumentale. Les paroles viennent ensuite, lorsque Marcel Carné décide de transposer au cinéma l’univers du ballet. Il retrouve naturellement son complice Jacques Prévert pour le scénario et les dialogues, tandis que Kosma compose la musique du film Les Portes de la nuit, sorti en décembre 1946.

Le rôle principal devait revenir à Jean Gabin, mais celui-ci se désiste. C’est finalement un jeune chanteur de music-hall, Yves Montand, de son vrai nom Ivo Livi, qui incarne Diego. Repéré par Édith Piaf, il est encore loin d’avoir la stature de vedette qu’on lui connaîtra par la suite.

Dans le film, Les Feuilles mortes ne bénéficie pourtant pas d’une grande scène chantée. La mélodie apparaît à l’harmonica, revient au fil du récit et n’est fredonnée que par fragments. Montand et Nathalie Nattier, qui interprète Malou, en reprennent quelques bribes. La chanson n’est donc pas encore le monument que nous connaissons.

Le film est un échec commercial et critique. Les Feuilles mortes passent presque inaperçues, au point que Prévert aurait regretté que les critiques ne leur accordent pratiquement aucune attention. Comme quoi, il arrive qu’un film rate son rendez-vous avec le public tout en laissant derrière lui une œuvre promise à une longue vie.

La chanson va d’abord poursuivre son chemin grâce à Cora Vaucaire. Elle est l’une des premières à la défendre sur scène, au cabaret parisien L’Échelle de Jacob, puis l’enregistre en 1948. Elle contribue ainsi à faire découvrir le texte dans son intégralité. Jacques Douai figure également parmi les premiers interprètes, tandis que Montand finit par inscrire le titre à son répertoire. Il lui faudra cependant du temps pour l’imposer au public : le succès ne lui tombe pas immédiatement dans les bras.

Il faut dire que Prévert n’a pas écrit une simple bluette sur les amours perdues. Les feuilles qui tombent, les souvenirs qui s’accumulent et les regrets qui restent composent un tableau de la mémoire amoureuse. La chanson parle de ce que l’on a vécu, de ce que l’on ne retrouvera plus et de ces mélodies qui continuent de nous accompagner alors même que les êtres aimés ont disparu. La mélancolie n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour atteindre sa cible.

Juliette Gréco en fait l’une de ses interprétations emblématiques, avec cette manière très personnelle de faire vivre les mots, presque comme si elle les récitait autant qu’elle les chantait. Parmi les autres interprètes français, on peut citer Édith Piaf, Mouloudji, Tino Rossi, Catherine Sauvage, Jacqueline François et Marianne Oswald. Chacun apporte sa couleur à une chanson qui semble pouvoir changer de voix sans perdre son âme.

Mais c’est de l’autre côté de l’Atlantique que la carrière des Feuilles mortes prend une dimension nouvelle. En 1949, le parolier américain Johnny Mercer en propose une adaptation anglaise sous le titre Autumn Leaves. Les paroles ne sont pas une traduction littérale de Prévert, mais elles conservent l’essentiel : l’automne, l’amour disparu et les souvenirs qui reviennent lorsque les jours raccourcissent.

Jo Stafford et Bing Crosby comptent parmi les premiers artistes américains à l’enregistrer. Puis la chanson gagne les territoires du jazz. Nat King Cole lui donne une élégance populaire, Frank Sinatra en fait une interprétation célèbre, tandis que les instrumentistes s’emparent de cette mélodie comme d’un terrain de jeu idéal pour l’improvisation.

Le pianiste Roger Williams en tire un succès instrumental considérable en 1955. Miles Davis, accompagné notamment de Cannonball Adderley et de John Coltrane sur l’album Somethin’ Else paru en 1958, en livre une version devenue incontournable pour les amateurs de jazz. Bill Evans, Chet Baker et de nombreux autres musiciens la feront également vivre, chacun explorant ses harmonies et son climat automnal.

La chanson a même donné son titre au film américain Autumn Leaves, réalisé par Robert Aldrich en 1956, avec Joan Crawford et Cliff Robertson. Une composition née pour un ballet français, passée presque inaperçue dans un film de Marcel Carné, finit ainsi par voyager jusqu’à Hollywood et aux clubs de jazz.

Il reste enfin un clin d’œil délicieux : en 1961, Serge Gainsbourg rend hommage à Prévert avec La Chanson de Prévert, qui reprend à son tour la mélodie des Feuilles mortes. Une chanson née d’une collaboration artistique devient alors la source d’une autre chanson, qui parle justement de la mémoire et de ces airs que l’on n’oublie jamais.

Les Feuilles mortes ont donc connu une histoire assez ironique : elles n’ont pas sauvé Les Portes de la nuit de l’échec, mais elles ont largement survécu à leur film d’origine. De Kosma à Prévert, de Cora Vaucaire à Montand, de Gréco à Sinatra et Miles Davis, leur mélodie a traversé les langues, les générations et les styles musicaux. Les feuilles tombent, les amours s’en vont, mais certaines chansons, elles, ne meurent jamais.

Le premier enregistrement et la première interprétation publique ne sont pas tout à fait la même chose. Cora Vaucaire est associée à la première interprétation sur scène et au premier enregistrement de référence, tandis que Jacques Douai figure lui aussi parmi les premiers à la chanter. Les dates exactes diffèrent selon les discographies.

Montand a mis du temps à imposer la chanson sur scène. Son succès n’a pas été immédiat, contrairement à ce que laisse penser sa place actuelle dans son répertoire.

La version anglaise n’est pas une traduction mot à mot. Johnny Mercer a adapté la chanson pour le public américain, et Autumn Leaves a ensuite pris sa propre vie dans le jazz.

Le thème avait déjà une vie instrumentale avant les paroles. C’est un détail important : Prévert n’a pas écrit un poème auquel Kosma aurait ensuite ajouté une musique. Il a posé ses mots sur une mélodie déjà existante.

Une précision sur le film : le personnage du Destin, joué par Jean Vilar, joue la mélodie à l’harmonica. La chanson revient ensuite par fragments, notamment avec Montand et Nathalie Nattier, ce qui explique qu’elle ait pu passer presque inaperçue à la sortie du film

Oh, je voudais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi.
Et le vent du Nord les emporte,
Dans la nuit froide de l'oubli.
Tu vois je n'ai pas oublié,
La chanson que tu me chantais...
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Les souvenirs et les regrets aussi,
Mais mon amour silencieux et fidèle
Sourit toujours et remercie la vie.
Je t'aimais tant, tu étais si jolie,
Comment veux-tu que je t'oublie?
En ce temps-là la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui.
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets.
Et la chanson que tu chantais,
Toujours, toujours je l'entendrai.
C'est une chanson qui nous ressemble,
Toi tu m'aimais, moi je t'aimais
Et nous vivions, tous deux ensemble,
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.
C'est une chanson qui nous ressemble,
Toi tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble,
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis

11.80 - MON AVIS SUR LE FILM LA MAISON DES FEMMES DE MELISA GODET (2025)

 


Vu le Film La Maison de Femmes de Mélisa Godet (2025) avec Karin Viard Pierre Deladonchamps Laetitia Dosch Eye Haïdara Juliette Armanet Oulaya Amamra Alexandra Roth Laurent Stocker Aure Atika Tom Hudson Léa Salamé


Pour son premier long métrage, Mélisa Godet s'attaque à un sujet qui ne prête guère à la légèreté avec La Maison des femmes, un drame choral inspiré d'une structure bien réelle, fondée en 2016 à Saint-Denis par la gynécologue-obstétricienne Ghada Hatem-Gantzer. L'idée est aussi simple qu'indispensable : réunir en un même lieu les soins médicaux, le soutien psychologique, l'accompagnement social et juridique, sans oublier les activités qui peuvent aider ces femmes à se reconstruire. Parce que lorsqu'on a subi des violences, il ne suffit pas de vous prescrire un médicament et de vous souhaiter bonne chance sur le trottoir.

Le film nous plonge dans le quotidien d'une équipe composée de médecins, d'une sage-femme, d'une infirmière et d'une interne, toutes confrontées à des femmes meurtries par les violences conjugales, les agressions et les traumatismes. Il faut écouter, soigner, accompagner, rassurer, parfois recommencer, car la reconstruction ne se fait pas en claquant des doigts et encore moins en trois séances avec une jolie musique en fond sonore.

Karin Viard incarne la directrice de l'établissement, une médecin engagée dont le personnage s'inspire librement de Ghada Hatem-Gantzer. À ses côtés, Laetitia Dosch joue une sage-femme, Oulaya Amamra une interne et Eye Haïdara une infirmière. Ce sont ces femmes qui font vivre la structure, avec leurs compétences, leurs doutes, leurs fatigues et cette énergie nécessaire pour continuer à accueillir des patientes dont les histoires ne peuvent laisser personne indifférent.

Mélisa Godet a la bonne idée de ne pas réduire son récit aux seules victimes, en montrant aussi celles qui les accompagnent au quotidien. Car prendre en charge des femmes battues, brisées ou terrorisées demande une disponibilité qui dépasse largement les horaires de bureau, et les soignantes doivent elles-mêmes trouver la force de tenir face à des situations parfois insoutenables. Le film restitue assez justement cette solidarité professionnelle, faite de gestes simples, de paroles réconfortantes et d'une attention qui peut parfois représenter le premier pas vers une nouvelle vie.

Les histoires des patientes donnent au récit sa véritable raison d'être, avec des parcours différents mais une même nécessité de retrouver un peu de sécurité et de dignité. Il ne s'agit pas de distribuer des bons et des mauvais points, mais de comprendre comment la violence s'installe, comment elle enferme et pourquoi il est si difficile d'en sortir. Le film rappelle que quitter un compagnon violent ne signifie pas que tout est réglé, puisque les blessures physiques et psychologiques, les difficultés financières et les conséquences familiales restent bien présentes.

Un autre fil narratif vient toutefois compliquer le quotidien de la Maison des femmes, avec la visite des inspecteurs de l'IGAS, chargés d'évaluer le fonctionnement de la structure et de se prononcer sur son avenir. Leur présence apporte une dimension administrative et institutionnelle au récit, en montrant que les bonnes intentions ne suffisent pas et qu'il faut aussi justifier les moyens, répondre aux exigences et défendre l'existence de ce type d'établissement.

Cette partie n'est pas inutile, loin de là, car elle rappelle que les structures d'aide ne vivent pas seulement de convictions et de bonne volonté. Mais les scènes consacrées aux inspecteurs font aussi retomber la pression, alors que le quotidien des femmes accueillies et celui des soignantes méritaient peut-être de conserver davantage de place. On comprend l'intention de ménager des respirations dans un sujet aussi lourd, mais ces parenthèses administratives finissent parfois par détourner l'attention de celles qui devraient rester au centre du film.

J'ai également un petit bémol concernant Karin Viard, qui, comme à son habitude, en fait parfois beaucoup. Son interprétation manque par moments de retenue dans un univers où les situations sont déjà suffisamment fortes pour se passer d'effets supplémentaires. Je préfère lorsque le film laisse parler les gestes et les silences, plutôt que de souligner les émotions, car la réalité de ces femmes n'a nul besoin d'être surlignée au feutre rouge pour nous atteindre.

Heureusement, les jeunes comédiennes apportent beaucoup de justesse à l'ensemble, notamment Oulaya Amamra et Eye Haïdara, tandis que Laetitia Dosch trouve sa place dans ce collectif où chacune doit apprendre à travailler avec les autres sans perdre de vue les patientes. Le film repose largement sur cette dynamique d'équipe, et c'est lorsque les interprètes donnent l'impression de partager un véritable quotidien que la fiction trouve sa meilleure dimension.

Pour un premier long métrage, Mélisa Godet fait preuve d'une maîtrise appréciable, en abordant un sujet difficile sans chercher à transformer chaque scène en démonstration. Le film n'évite pas toutes les facilités et ses différents fils narratifs ne sont pas toujours équilibrés, mais il sait ce qu'il veut raconter et ne perd jamais complètement de vue l'essentiel. Il reste surtout cette volonté de montrer que l'écoute, les soins et l'accompagnement peuvent aider des femmes à reprendre possession de leur vie.

Reste que la tâche est immense, car les violences faites aux femmes ne disparaîtront pas parce qu'un film nous aura émus pendant deux heures. La Maison des femmes représente une aide précieuse, un refuge et un point de départ, mais elle ne peut à elle seule réparer une société qui laisse encore trop de victimes se débrouiller avec leurs blessures. Pour ces femmes, le chemin est loin d'être gagné d'avance.

La Maison des femmes est donc un premier film solide et sincère, porté par des comédiennes convaincantes et par un sujet qui mérite toute notre attention. Malgré quelques réserves sur Karin Viard et les passages consacrés aux inspecteurs, Mélisa Godet réussit à donner un visage humain à un combat quotidien dont on mesure rarement toute la difficulté.

C'est un petit sparadrap sur une grande plaie, mais encore faut-il que quelqu'un prenne la peine de le poser, et que l'on cesse de faire comme si la blessure n'existait pas.

NOTE : 11.80

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

17.10 - MON AVIS SUR LE FILM DOCTEUR JIVAGO DE DAVID LEAN (1965)


 Vu le film Docteur Jivago de David Lean (1965) avec Omar Sharif Julie Christie Tom Courtenay Géraldine Chaplin Rod Steiger Alec Guiness Siobhan McKenna Ralph Richardson Klaus Kinski


Avec Docteur Jivago, David Lean nous offre une fresque monumentale où la grande Histoire vient broyer les destins individuels, dans une Russie emportée par la fin du tsarisme, la Première Guerre mondiale et la Révolution bolchevique. De 1913 à 1920 environ, les événements se succèdent, les certitudes s'effondrent et les hommes découvrent que les lendemains qui chantent peuvent aussi avoir un sérieux problème de chauffage.

Youri Jivago, interprété par Omar Sharif, est médecin, poète et observateur d'un monde qui bascule dans la violence. Marié à Tonya, il rencontre Lara, incarnée par Julie Christie, dont le destin est étroitement lié à celui de Komarovsky, un homme cynique et opportuniste auquel Rod Steiger prête une présence particulièrement inquiétante. Sur fond de guerre et de révolution, Youri et Lara vont vivre un amour passionné, clandestin et condamné, dont les retrouvailles et les séparations accompagnent les bouleversements de leur époque.

David Lean ne cherche pas à transformer son héros en révolutionnaire convaincu ni en adversaire déclaré du nouveau régime. Youri regarde, subit, tente de comprendre et de préserver quelque chose de son humanité dans un univers où les idéologies prétendent désormais régler jusqu'aux moindres détails de l'existence. Cette position d'observateur, parfois frustrante pour qui attendrait une véritable analyse politique, correspond pourtant à la vision profondément humaniste du film, qui s'intéresse davantage aux individus pris dans la tourmente qu'aux grandes théories censées justifier leurs souffrances.

Les massacres de manifestants, les trains bondés de réfugiés, les maisons réquisitionnées, la faim, le froid et les violences commises par les Rouges comme par les Blancs composent un tableau terrible d'une société déchirée. Les hommes changent d'uniforme, les pouvoirs se succèdent, mais les victimes restent les mêmes, celles qui n'ont ni le temps ni les moyens de discuter des lendemains radieux parce qu'il faut déjà trouver de quoi manger aujourd'hui. La Révolution devient ainsi le décor d'une tragédie humaine, davantage qu'un processus historique analysé dans toute sa complexité.

Il faut toutefois reconnaître que David Lean et son scénariste Robert Bolt romantisent et simplifient considérablement les événements. La fresque historique privilégie les souffrances individuelles, les passions contrariées et les grandes images au détriment d'une véritable réflexion idéologique. Youri demeure relativement passif face aux bouleversements qui l'entourent, et certains épisodes historiques sont condensés ou simplifiés pour servir la progression du récit. Le film ne prétend pas être un cours d'histoire, mais sa vision de la Russie révolutionnaire reste forcément partielle, malgré l'ampleur de son ambition.

Le destin amoureux de Youri et Lara constitue le véritable cœur du film, avec cette passion qui naît dans les interstices de la guerre et de la Révolution, lorsque les circonstances leur accordent enfin quelques instants de répit. Leur refuge à Varykino, au milieu d'un paysage hivernal d'une beauté irréelle, semble suspendre le temps, comme si l'amour pouvait encore protéger deux êtres du monde extérieur. Mais cette parenthèse ne peut durer, car l'Histoire finit toujours par retrouver ceux qui croyaient lui avoir échappé.

Le film joue merveilleusement sur cette opposition entre la beauté et la brutalité, entre les sentiments qui rapprochent les êtres et les événements qui les séparent. Youri est partagé entre son devoir, sa famille et son amour pour Lara, tandis que la poésie demeure pour lui une façon de préserver sa liberté intérieure. Face aux exigences des idéologies, elle représente un espace personnel que les pouvoirs successifs voudraient bien contrôler, mais dont ils ne peuvent totalement s'emparer. L'amour, lui, résiste tant qu'il le peut, avant de céder devant les circonstances, les séparations et la fatalité.

Omar Sharif trouve dans le personnage de Youri un rôle taillé pour son charisme mélancolique, son regard intense et cette manière de faire passer une émotion sans avoir besoin de forcer le trait. Il donne au médecin-poète une fragilité qui contraste avec l'ampleur des événements, tandis que Julie Christie illumine le film par sa beauté, mais aussi par la vulnérabilité d'une Lara qui traverse les épreuves sans perdre complètement sa capacité à aimer. Leur couple fonctionne parce que la passion ne repose pas uniquement sur l'attirance physique, mais sur cette impression que deux êtres se reconnaissent dans un monde qui leur devient étranger.

Rod Steiger compose un Komarovsky sombre, cynique et opportuniste, personnage ambigu dont l'habileté à survivre aux bouleversements contraste avec les scrupules de Youri. Tom Courtenay apporte également beaucoup à Pasha Antipov, idéaliste qui se transforme en Strelnikov, figure révolutionnaire devenue impitoyable, comme si la volonté de changer le monde finissait par dévorer celui qui la porte. Alec Guinness, dans le rôle du général Yevgraf, le demi-frère de Youri, donne au récit une présence humaine et une gravité qui dépassent la simple fonction narrative de son personnage. Tous contribuent à donner une véritable épaisseur à cette fresque, bien au-delà de la splendeur de ses images.

La musique de Maurice Jarre participe largement à la magie du film, notamment avec le célèbre thème de Lara, dont la mélodie est restée dans la mémoire de générations de spectateurs. Cette musique accompagne les séparations et les retrouvailles avec un lyrisme qui pourrait sembler insistant, mais qui correspond parfaitement à la dimension mélodramatique de l'œuvre. Les paysages enneigés, les trains qui traversent une Russie immense et les intérieurs glacés deviennent autant d'éléments d'un spectacle où la nature paraît parfois plus stable que les hommes qui la parcourent.

Il faut rappeler que le roman de Boris Pasternak fut interdit en Union soviétique, où il était considéré comme hostile au régime, avant d'être publié en Occident. L'attribution du prix Nobel de littérature à son auteur, en 1958, provoqua une violente réaction des autorités soviétiques, qui exercèrent sur lui une telle pression qu'il dut renoncer à recevoir la distinction. David Lean ne pouvait donc pas tourner son film en Union soviétique et choisit notamment l'Espagne pour reconstituer une partie de la Russie, avec ses paysages, ses villages et ses immensités hivernales. Le résultat est une prouesse de cinéma, même si les décors et la reconstitution ne résistent pas toujours à un regard historique exigeant.

La mort solitaire de Youri achève cette histoire d'amour et de perte, tandis que le récit-cadre donne à l'ensemble une dimension supplémentaire, celle d'une mémoire qui tente de retrouver les traces d'un passé englouti. Le poète disparaît, mais quelque chose de lui subsiste dans les souvenirs, dans ses écrits et dans la vie de ceux qui lui survivent. Cette idée traverse tout le film, où les individus peuvent être effacés par l'Histoire sans que leurs sentiments cessent pour autant d'avoir existé.

Docteur Jivago appartient à cette tradition du grand mélodrame romantique dans lequel l'amour se révèle plus fort que la raison, mais finit par être vaincu par les circonstances et le destin. David Lean privilégie l'émotion, le spectacle et la beauté des images plutôt que la rigueur de l'analyse politique, et l'on peut lui reprocher cette vision simplifiée de la Révolution russe sans pour autant bouder le plaisir immense que procure son cinéma.

Car derrière les trains, les étendues glacées et les envolées musicales, il reste des personnages qui cherchent simplement à vivre, à aimer et à conserver une part de liberté dans un monde qui leur échappe. Omar Sharif et Julie Christie donnent à cette histoire une intensité qui survit à ses quelques facilités historiques, tandis que la musique de Maurice Jarre continue de faire surgir, dès les premières notes, le souvenir d'un amour aussi lumineux qu'impossible.

La Chanson de Lara est restée dans toutes les mémoires, preuve que l'on peut oublier certains épisodes de la Révolution russe, mais difficilement une mélodie pareille. Et si l'Histoire a souvent tendance à piétiner les sentiments, David Lean nous rappelle avec une ampleur magnifique que les plus grandes révolutions ne parviennent pas toujours à effacer les histoires d'amour

NOTE : 17.10

FICHE TECHNIQUE

Photographie (seconde équipe) : Manuel Berenguer, Desmond Dickinson

DISTRIBUTION