Vu le film Nosferatu Fantôme de la Nuit de Werner Herzog (1979) avec Klaus Kinski Isabelle Adjani Bruno Ganz Roland Topor Jacques Dufilho Jan Groth Walter Ladengast Lo van Hensbergen
Adapter Dracula de Bram Stoker, après le chef-d’œuvre de Friedrich Wilhelm Murnau de 1922, c’est s’attaquer à un monument du cinéma fantastique, avec le risque de réveiller un mort qui n’avait nul besoin de sortir de son cercueil. Werner Herzog relève le défi en signant une nouvelle version de Nosferatu, à la fois adaptation du roman et hommage au film muet de Murnau, mais avec une approche qui lui ressemble, faite de noirceur, de solitude et d’une fascination pour les êtres qui semblent condamnés d’avance.
Le réalisateur retrouve ici son acteur fétiche, Klaus Kinski, avec lequel les relations sont aussi tumultueuses que leur collaboration est féconde. Un duo qui fonctionne parfois à la manière d’un mariage entre deux caractères impossibles, où l’on se demande régulièrement lequel des deux finira par mordre l’autre. Pour incarner le comte Dracula, Kinski possède pourtant un physique qui semble avoir été dessiné pour le rôle, avec son crâne dégarni, ses oreilles inquiétantes, ses ongles démesurés et ce regard qui donne l’impression qu’il a déjà enterré son interlocuteur avant même de lui avoir adressé la parole.
Herzog lui offre un personnage taillé pour son univers, un vampire qui n’est pas seulement une créature assoiffée de sang, mais un être profondément malheureux, condamné à traverser les siècles dans une solitude dont même l’immortalité ne parvient pas à le consoler. Le problème, c’est que le réalisateur semble parfois tellement compatissant envers son monstre qu’il en oublie de nous faire peur. On est davantage tenté de lui offrir une couverture et une tisane que de chercher un pieu en bois pour l’empêcher de sortir la nuit.
L’histoire commence à Wismar, où Jonathan Harker, employé dans une étude immobilière, reçoit pour mission de se rendre en Transylvanie afin de conclure la vente d’une propriété au comte Dracula. Malgré les avertissements des habitants, il poursuit son voyage jusqu’au château, où il découvre un maître des lieux aussi étrange que repoussant. Dracula aperçoit alors le portrait de Lucy, l’épouse de Jonathan, et semble immédiatement fasciné par cette jeune femme dont la beauté lui rappelle celle de son épouse disparue.
Jonathan devient prisonnier du château tandis que le vampire prend la route de Wismar, emportant avec lui ses cercueils et une cargaison de rats qui vont bientôt répandre la peste dans la ville. Pendant que les habitants meurent par centaines, Lucy comprend peu à peu la nature du mal qui s'abat sur eux et tente de trouver un moyen de mettre fin au cauchemar. Le docteur Van Helsing, lui, ne semble pas vraiment pressé de résoudre le problème, ce qui n'arrange pas les affaires de cette pauvre ville.
Le scénario respecte les grandes lignes du récit de Bram Stoker tout en reprenant des éléments du film de Murnau, notamment son atmosphère funèbre et sa représentation d'un vampire davantage victime de sa condition que véritable prédateur triomphant. Herzog ne cherche pas à rivaliser avec la puissance expressionniste du film de 1922, mais à lui donner une nouvelle existence, avec des personnages qui parlent, respirent et se déplacent dans des décors réels. L'intention est louable, le résultat est parfois superbe, mais il manque à mes yeux une bonne dose de folie pour que le cauchemar prenne véritablement corps.
Les paysages des Carpates, les châteaux, les villages et les intérieurs plongés dans une lumière blafarde composent un univers glauque à souhait, parfaitement adapté à l'imaginaire de Herzog. La photographie de Jörg Schmidt-Reitwein et la musique de Popol Vuh contribuent à cette ambiance funèbre, où chaque déplacement semble annoncer une catastrophe. Les rats, les cercueils et les rues désertées donnent à la peste une présence presque tangible, et certaines images possèdent une beauté macabre qui reste longtemps en mémoire.
Mais le film finit par ressembler à une longue procession funéraire, où tout le monde avance au rythme d'un corbillard et où personne ne semble avoir l'intention d'accélérer pour échapper à la mort. Le manque de rythme devient particulièrement gênant dans un récit qui devrait faire monter l'angoisse, provoquer des sursauts et entretenir la menace permanente du vampire. Au lieu de cela, Herzog installe une lenteur qui finit par anesthésier le spectateur, comme si le comte avait trouvé le moyen de sucer le sang de l'action elle-même.
Le casting aurait pourtant permis d'insuffler davantage de folie à cette histoire. Isabelle Adjani, dans le rôle de Lucy Harker, apporte sa beauté fragile et son regard inquiet à une femme qui comprend progressivement ce que les hommes autour d'elle sont incapables de voir. Bruno Ganz incarne Jonathan avec une sobriété qui contraste avec l'étrangeté du vampire, tandis que Roland Topor, dans le rôle de Renfield, apporte une touche de démence bienvenue. Jacques Dufilho et Walter Ladengast complètent cette distribution, mais leurs personnages ne parviennent pas toujours à donner au récit l'énergie qui lui manque.
Kinski, quant à lui, semble parfois prisonnier de sa propre composition. Son Dracula est fascinant par son apparence, par sa tristesse et par cette manière qu'il a de regarder le monde comme s'il n'y trouvait plus aucune raison de vivre. Mais un vampire qui donne davantage envie de lui remonter le moral que de lui échapper n'est pas forcément le meilleur moyen de faire frissonner le public. On aurait aimé le voir plus féroce, plus imprévisible, plus dangereux, bref, retrouver cette présence animale qui aurait pu transformer chacune de ses apparitions en véritable menace.
C'est là que se situe ma réserve principale : Herzog respecte le sujet, l'atmosphère et l'héritage de Murnau, mais il semble avoir oublié qu'un Dracula reste aussi un prédateur, amateur de sang frais et de jeunes filles, et pas seulement un immortel dépressif qui traîne sa solitude d'un château à une ville contaminée. À force de vouloir nous faire éprouver de la compassion pour le monstre, il lui retire une partie de ce qui le rend terrifiant. Le fantastique a besoin de mystère, de cruauté et d'une part d'inexplicable, et je trouve que cette version se montre parfois trop sage dans sa manière de raconter l'horreur.
Il ne faut pas pour autant nier les qualités du film, qui demeure une proposition visuelle forte et une rencontre intéressante entre deux artistes dont les obsessions se répondent. Herzog sait filmer la mort, l'isolement et la déchéance, tandis que Kinski possède une présence que peu d'acteurs auraient pu apporter à ce personnage. Mais la réunion de ces deux tempéraments ne suffit pas à faire un chef-d'œuvre, pas plus qu'un beau cercueil ne garantit une bonne nuit de sommeil.
Nosferatu, fantôme de la nuit reste donc une œuvre qui mérite le détour pour son atmosphère et ses interprètes, mais qui ne m'a pas convaincu par son rythme ni par sa manière d'aborder le vampire. Murnau avait créé un classique des classiques, et Herzog lui rend un hommage respectueux, peut-être trop respectueux à mon goût, sans retrouver la même puissance de fascination.
Avec Kinski, Adjani et Ganz, il y avait pourtant de quoi réveiller les morts et faire trembler les vivants. Mais ce Dracula-là semble avoir pris un tranquillisant avant de sortir de son cercueil, et l'on finit par attendre le lever du jour non pas pour être sauvé du vampire, mais pour retrouver un peu de mouvement à l'écran.
NOTE : 12.40
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Werner Herzog
- Scénario : Werner Herzog, adapté du roman Dracula de Bram Stoker
- Photographie : Jörg Schmidt-Reitwein
- Musique : Popol Vuh, Richard Wagner, Charles Gounod
- Ingénieur du son : Harald Maury
- Production : Werner Herzog
- Maquillage : Dominique Colladant et Reiko Kruk
- Pays de production : Allemagne de l'Ouest, France
- Langue : allemand, anglais, roumain
- Format : couleurs (Eastmancolor) - son mono
- Genre : Drame / Horreur
- Durée : 107 min
- Tournage : De mai à
DISTRIBUTION
- Klaus Kinski (VF : lui-même) : le comte Dracula
- Isabelle Adjani (VF : elle-même) : Lucy Harker
- Bruno Ganz (VF : Dominique Paturel) : Jonathan Harker
- Roland Topor (VF : lui-même) : Renfield
- Jacques Dufilho (VF : lui-même) : le capitaine
- Walter Ladengast (VF : Jean-Henri Chambois) : Docteur Van Helsing
- Dan van Husen : Warden
- Jan Groth (VF : Jean-Pierre Dorat) : le capitaine du port
- Carsten Bodinus (VF : Michel Beaune) : Schrader
- Martje Grohmann : Mina
- Rijk de Gooyer : l'officiel de la ville (comme Ryk de Gooyer)
- Clemens Scheitz : le fonctionnaire
- Lo van Hensbergen
- John Leddy (VF : Francis Lax) : le cocher
- Margiet van Hartingsveld
- Tim Beekman : le porteur de cercueil
Werner Herzog interprète la personne qui enfonce son pied dans le cercueil et a son orteil mordu par un rat.


