Vu le Film A Soldier's Story de Norman Jewison (1984) avec Howard E. Rollins Jr. Adolph Caesar Art Evans David Alan Grier Denzel Washington David Harris Robert Townsend
Il y a des films qui dérangent parce qu'ils montrent la violence. Et puis il y a ceux qui dérangent parce qu'ils obligent le spectateur à regarder ses propres préjugés en face. A Soldier's Story appartient clairement à cette seconde catégorie.
Voilà un film qui n'a pas dû faire plaisir au MAGA avant l'heure et à ses clones français. Norman Jewison, déjà auteur du formidable Dans la chaleur de la nuit, revient une nouvelle fois sur les fractures raciales américaines, mais avec une intelligence qui refuse les réponses faciles. Ici, personne n'est totalement innocent, personne n'est totalement coupable au premier regard.
L'histoire nous transporte en Louisiane, en 1944, dans une base militaire américaine encore profondément marquée par la ségrégation. Le sergent-chef Vernon C. Waters est retrouvé assassiné. Pour mener l'enquête, l'armée envoie le capitaine Richard Davenport, un officier noir interprété avec une immense dignité par Howard E. Rollins Jr., premier officier afro-américain chargé d'une telle mission.
Dès son arrivée, Davenport doit affronter un double mur. Celui des officiers blancs, colonels et supérieurs persuadés de connaître déjà la vérité, mais aussi celui des soldats noirs qui voient en lui un représentant de l'autorité plus qu'un frère de couleur.
Et c'est là toute la force du scénario de Charles Fuller, adapté de sa propre pièce de théâtre récompensée par le prix Pulitzer. Jewison ne raconte pas simplement une enquête criminelle. Il dissèque les rapports humains, les blessures de l'Amérique et les ravages du racisme, y compris lorsqu'il s'infiltre au sein même de ceux qui en sont victimes.
Le personnage du sergent Waters, incarné magistralement par Adolph Caesar, est d'une richesse incroyable. C'est un homme noir... mais plus blanc que noir dans son comportement. Pour lui, la discipline est une religion, le "Yes Sir" est de mise, et il méprise profondément les soldats noirs qui ne correspondent pas à son idéal de réussite. À ses yeux, il faut être irréprochable pour espérer être accepté par les Blancs.
Résultat : Waters est détesté par ses propres hommes.
Chaque flash-back ajoute une nouvelle pièce au puzzle et modifie notre regard sur les personnages. On croit comprendre... puis Jewison déplace subtilement les lignes.
Est-ce le Ku Klux Klan qui a exécuté ses basses œuvres ?
Est-ce un officier blanc ?
Ou simplement un soldat noir ?
Jewison joue avec la dualité de la culpabilité suivant la vision qu'on a de la situation. Il manipule nos certitudes avec une précision remarquable. Chaque nouvelle révélation remet en question la précédente et nous oblige à revoir notre jugement.
Jusqu'à la dernière seconde, on va être dérangé, regarder son voisin, et se poser la question : est-ce la bonne conclusion qu'il pouvait y avoir ?
C'est exactement ce que doit provoquer un grand film.
Howard E. Rollins Jr. livre une prestation tout en retenue. Son capitaine Davenport ne hausse jamais la voix inutilement. Il impose son autorité par son intelligence, son calme et sa détermination. Dans une société où tout le monde attend qu'il commette la moindre erreur, il avance avec une élégance remarquable.
Face à lui, Adolph Caesar compose un personnage fascinant, autoritaire, parfois odieux, mais jamais caricatural. Plus l'histoire avance, plus on comprend les blessures qui ont façonné cet homme. On ne l'excuse pas forcément... mais on le comprend.
Et dans les recrues, les cinéphiles auront le plaisir de remarquer un tout jeune Denzel Washington. Eh oui, ce n'est pas lui sur l'affiche, mais bien Rollins ! Pourtant, derrière son rôle secondaire de Peterson, on sent déjà poindre le futur immense acteur qu'il deviendra quelques années plus tard.
Autour d'eux, David Alan Grier, Art Evans, Robert Townsend, Larry Riley ou encore William Allen Young composent une galerie de soldats extrêmement crédibles, chacun portant sa propre vision de l'armée, de la ségrégation et de la dignité.
Jewison filme sans effets inutiles. Sa mise en scène est sobre, presque clinique. Il laisse les dialogues, les regards et les silences faire tout le travail. Cette retenue rend les confrontations encore plus puissantes.
La photographie restitue parfaitement la chaleur étouffante du Sud américain, tandis que la musique accompagne discrètement cette montée permanente de la tension.
Ce qui impressionne surtout, c'est que le film refuse le confort moral. Il aurait été tellement simple de désigner un coupable évident et de transformer l'histoire en démonstration. Jewison fait exactement l'inverse. Il oblige chacun à réfléchir à ses propres a priori, à la facilité avec laquelle on construit une vérité selon notre regard sur les événements.
Près de quarante ans après sa sortie, A Soldier's Story n'a absolument rien perdu de sa force. Les thèmes qu'il aborde restent d'une actualité troublante, et son écriture demeure un modèle d'équilibre entre polar, drame psychologique et réflexion sociale.
Norman Jewison nous offre une partition dure mais solide. Un film qui ne prend jamais le spectateur par la main, qui le bouscule sans relâche et qui prouve une nouvelle fois que le cinéma peut divertir tout en faisant réfléchir.
Une grande leçon de cinéma, de scénario et d'humanité, portée par un casting remarquable et un réalisateur qui, une fois encore, a su mettre son immense talent au service d'un sujet brûlant sans jamais tomber dans la démonstration facile.
NOTE :15.30
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Norman Jewison
- Scénario : Charles Fuller d'après sa pièce de théâtre
- Production : Norman Jewison, Patrick J. Palmer, Chiz Schultz et Ronald L. Schwary
- Société de production : Columbia Pictures
- Musique : Herbie Hancock
- Photographie : Russell Boyd
- Montage : Caroline Biggerstaff et Mark Warner
- Pays de production :
États-Unis
- Howard E. Rollins Jr. (VF : Richard Darbois) : le capitaine Davenport
- Adolph Caesar (VF : Georges Aminel) : M / le sergent Waters
- Art Evans (VF : Med Hondo) : Pvt. Wilkie
- David Alan Grier : le caporal Cobb
- David Harris (en) (VF : Luq Hamet) : Pvt. Smalls
- Dennis Lipscomb (VF : Roger Carel) : le capitaine Charles Taylor
- Larry Riley (VF : Tola Koukoui) : C.J. Memphis
- Robert Townsend (VF : Greg Germain) : le caporal Ellis
- Denzel Washington (VF : Hervé Bellon) : Pfc. Peterson
- William Allen Young (VF : Emmanuel Gomès Dekset) : Pvt. Henson
- Patti LaBelle : Big Mary
- Wings Hauser (VF : Patrick Floersheim) : le lieutenant Byrd
- Trey Wilson (VF : Marc de Georgi) : le colonel Nivens
- Scott Paulin (VF : Georges Poujouly) : le capitaine Wilcox

