Vu le film Le Requin Harponne Scotland Yard de Alfred Vohrer (1962) avec Joachim Fuchsberger Brigitte Grothum Elisabeth Flickenschildt Eddi Arent Klaus Kinski Jan Hendricks Richard Munch
Avec Le Requin harponne Scotland Yard, Alfred Vohrer nous plonge dans le krimi ouest-allemand, ce polar populaire des années 1960 qui a fait les beaux jours des adaptations d’Edgar Wallace produites par Rialto. Nous sommes en 1962, et le cinéaste connaît parfaitement les ingrédients de la maison, avec une enquête policière, des personnages suspects, des rebondissements à répétition et un criminel dont l’identité constitue évidemment le principal sujet de préoccupation. Ce n’est pas vraiment un nanar, mais plutôt un divertissement de série B qui connaît ses limites et sait malgré tout nous tenir en haleine.
L’inspecteur Wade se retrouve sur la piste d’un mystérieux criminel surnommé « le Requin », qui sévit sur la Tamise en combinaison de plongée, armé d’un harpon avec lequel il élimine ses victimes avant de disparaître dans les eaux ou de s’échapper par les égouts. Voilà un gaillard qui a trouvé une méthode originale pour échapper à la police, même si l’on peut se demander si Scotland Yard n’aurait pas intérêt à renforcer la surveillance de ses canalisations plutôt que de courir après les suspects sur les quais !
L’enquête conduit Wade vers un établissement louche installé au bord de l’eau, où se croisent des personnages aux intentions douteuses, des trafiquants et des individus dont les activités semblent parfois aussi obscures que les profondeurs de la Tamise. Entre contrebande, faux-semblants et révélations successives, chacun paraît avoir quelque chose à cacher, et le spectateur est invité à mener sa propre enquête pour tenter de découvrir qui se dissimule derrière cette étrange silhouette en combinaison de plongée.
Le film appartient à cette tradition du cinéma populaire où les scénaristes prennent un malin plaisir à multiplier les pistes et à faire soupçonner tout le monde, quitte à compliquer parfois une intrigue qui aurait pu se contenter de quelques bonnes idées. Mais c’est aussi ce qui fait le charme de ces krimis, avec leur galerie de personnages inquiétants, leurs décors sombres et cette manière de faire surgir le danger là où on ne l’attend pas forcément.
Klaus Kinski, dans le rôle de Gregor Gubanow, apporte sa présence habituelle à cette histoire, avec ce visage et ce regard qui semblent toujours annoncer des complications. Son personnage est ambigu, peu rassurant et suffisamment mystérieux pour entretenir le doute, sans être pour autant le grand criminel que l’on traque. Kinski enchaînait alors les productions à un rythme soutenu, mais même dans un rôle secondaire, il possédait cette faculté de rendre un personnage suspect simplement en restant dans le champ de la caméra. Avec lui, on ne sait jamais vraiment si l’on doit se méfier du bonhomme ou de celui qui l’interroge.
Alfred Vohrer maîtrise les codes de ce cinéma policier allemand, avec une mise en scène qui privilégie le suspense, les apparitions inquiétantes et les révélations destinées à relancer l’histoire. On peut penser à Hitchcock pour cette volonté de jouer avec les soupçons et de faire du criminel une figure presque insaisissable, mais il ne faudrait pas pousser la comparaison trop loin, car nous restons dans un polar populaire qui n’a ni les moyens ni la sophistication du maître du suspense.
Le film possède néanmoins une véritable personnalité grâce à son environnement aquatique. Les quais, la péniche, le bar au bord de l’eau et les passages par les égouts composent un décor qui change agréablement des enquêtes policières plus conventionnelles. La combinaison de plongée, le harpon et les disparitions dans la Tamise donnent à l'ensemble une coloration presque fantastique, sans jamais faire basculer le récit dans le film d'horreur.
Ce qui fonctionne le mieux, c’est cette idée toute simple d’un assassin qui utilise les eaux londoniennes comme terrain de chasse, avec une méthode suffisamment spectaculaire pour marquer les esprits. Ce n’est pas Jack l’Éventreur, mais un tueur qui a troqué le couteau contre le harpon et les ruelles sombres contre les profondeurs de la Tamise. Il fallait y penser, même si l’on imagine mal les autorités britanniques recommander cette technique aux apprentis criminels.
Le rythme est convenable, les rebondissements s’enchaînent et l’on se laisse volontiers embarquer dans cette histoire où les apparences sont trompeuses. L’humour, notamment à travers le personnage comique habituel de ce type de production, vient parfois alourdir l’ensemble, comme si les producteurs craignaient que le spectateur ne puisse pas supporter trop longtemps une atmosphère inquiétante sans qu’on lui fournisse quelques occasions de sourire. Tout n’est donc pas du même niveau, mais l’efficacité générale reste au rendez-vous.
Le Requin harponne Scotland Yard n’a certes pas la prétention de révolutionner le polar, mais il possède suffisamment d’atouts pour satisfaire les amateurs de ces productions allemandes qui ont fait les délices des salles populaires. Alfred Vohrer connaît son métier, Klaus Kinski apporte son inquiétante présence et la Tamise fournit un terrain de jeu autrement plus original que les traditionnelles ruelles brumeuses.
Reste cette question qui me trotte dans la tête : et si le meilleur du film était finalement son titre ? Le Requin harponne Scotland Yard, voilà une promesse de cinéma populaire qui ne fait pas dans la dentelle, avec un criminel aquatique qui s’attaque à la police britannique comme d’autres sortent leur parapluie lorsqu’il pleut. On est loin du grand cinéma, mais pour une plongée dans le krimi des années 1960,je ne boude pas mon plaisir.
NOTE : 8.90
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Alfred Vohrer
- Scénario : Harald G. Petersson, d'après le roman d'Edgar Wallace
- Pays de production :
Allemagne de l'Ouest
DISTRIBUTION
- Joachim Fuchsberger (V.F : Hubert Noel) : Inspecteur Wade
- Brigitte Grothum (V.F : Martine Sarcey) : Leila Smith
- Elisabeth Flickenschildt (V.F : Mona Dol) : Nelly Oaks
- Klaus Kinski : Gregor Gubanow
- Eddi Arent (V.F : Albert Augier) : Barnaby
- Richard Münch (V.F : Raymond Loyer) : Dr. Collins
- Jan Hendriks (V.F : Serge Sauvion) : Roger Lane
- Heinz Engelmann (V.F : Lucien Bryonne) : Mr. Broen
- Siegfried Schürenberg (V.F : Émile Duard) : Sir John
- Hela Gruel : Anna Smith
- Hans Paetsch (V.F : Fernand Fabre) : L'avocat
- Rudolf Fenner (V.F : Claude Bertrand) : Le grand Willy
- Manfred Greve : Le sergent Frank



