Vu le Film Hamnet de Chloé Zhao (2025) avec Jesse Buckley Paul Mescal Faith Delaney Emily Watson Noah Jupe Jacobi Jupe Joe Alwyn Oliva Hynes Smylie Bradwall David Vilmot Raphael Goold
Endetté et sans véritable avenir, le jeune William Shakespeare gagne sa vie comme précepteur. Un jour, il abandonne brusquement ses élèves après avoir aperçu Agnes Hathaway en train de dresser un faucon. Une attirance immédiate naît entre eux avant que William ne s'éclipse. De retour chez lui, sa mère Mary l'avertit : on murmure depuis longtemps qu'Agnes serait liée à la sorcellerie, étant fille d'une mystérieuse femme des bois.
Il y a des cinéastes qui filment, et il y a ceux qui invoquent. Chloé Zhao appartient définitivement à la seconde catégorie. Avec Hamnet, elle confirme qu’elle est non seulement une grande réalisatrice parmi les meilleures du moment, mais aussi une immense conteuse. Une tisseuse d’âmes. Une magicienne du réel.
Adaptant le roman éponyme de Maggie O'Farrell, Zhao choisit l’angle le plus intime : non pas le génie public, mais l’homme derrière la légende. Oui, le dramaturge anglais le plus connu au monde, William Shakespeare, mais vu à hauteur de cœur. Et à ses côtés, sa “belle princesse” (sic), Agnès — une femme qui parle au faucon, connaît les herbes, écoute les silences, et que le village soupçonne de sorcellerie. On est entre onirisme et fantastique, entre terre et ciel. Une sorte de Roméo et Juliette au temps médiéval, mais débarrassé du balcon : ici, c’est la nature qui sert de décor et d’écrin.
Le film s’ouvre comme un poème pastoral. La naissance de Susanna dans la nature, au milieu des herbes hautes, filmée dans une lumière presque irréelle. Zhao compose des images d’une douceur sidérante. Puis viennent les jumeaux : Hamnet — et non Hamlet — et sa sœur Judith. Deux enfants inséparables, miroirs l’un de l’autre. On croit à cette famille. On respire avec eux.
Et puis rien ne va se passer comme il se doit.
Judith tombe malade. La peur s’installe. Le fantastique revient, presque sourdement, à travers la figure du faucon. Agnès tente, supplie, invoque. Judith survit. Mais Hamnet, lui, meurt de la maladie de sa sœur. Dire que c’est triste, c’est un euphémisme. C’est un arrachement. Zhao filme le deuil sans hystérie, dans un silence qui écrase. Le vide laissé par l’enfant devient le vrai personnage du film.
On comprend alors, presque viscéralement, pourquoi ce cher William n’a pas vraiment fait de comédies. Car tout est tragédie dans sa vie. La perte irrigue son œuvre. Le cinéma rejoint le théâtre. La vie devient matière dramatique.
Jesse Buckley est plus que formidable. Elle EST Agnès. Sauvage, mystique, terrienne, amoureuse, mère. Son regard suffit à raconter une scène entière. Son Oscar — car oui, il viendra — serait amplement mérité. Elle porte le film avec une intensité rare, sans jamais forcer l’émotion.
Face à elle, Paul Mescal incarne un Shakespeare fragile, presque maladroit dans son rôle d’époux et de père. Il n’est pas encore le monument. Il est un homme débordé par son ambition et par son chagrin. Mescal joue la retenue, la culpabilité, le silence. Il est formidable, dans les habits du poète.
Et puis il y a cet éclat de lumière : le jeune Jacobi Jupe dans le rôle de Hamnet. Premier grand rôle, regard habité, présence bouleversante. Il illumine chaque scène. Il y a quelque chose d’inexplicable chez lui, une douceur grave qui annonce déjà la tragédie. Un petit plus, oui — un grand, même.
Dans un joli clin d’œil du destin, la dernière partie nous conduit au théâtre. Première représentation d’Hamlet. Royaume du Danemark, fantômes, deuil, père et fils. Tragédie dans la lignée de la vie de William. Et pied de nez magnifique : Hamlet est joué par Noah Jupe, le grand frère de Jacobi. Mise en abyme vertigineuse. L’enfant star grandit, et le film aussi.
Ces vingt dernières minutes sont grandioses. William dans les coulisses, hanté par son fils. Agnès au bord de la scène, comprenant — ou se demandant comme nous — si Hamlet est un hommage à Hamnet. Ou si Hamnet portait déjà le nom d’une pièce en gestation. L’Histoire hésite, le film suggère. Et c’est là sa beauté : ne pas trancher, mais faire résonner.
La photographie est somptueuse. Zhao capte la brume, la boue, la lumière dorée des fins d’après-midi. Chaque plan semble peint. La musique de Max Richter épouse les images avec une délicatesse infinie, nappes mélancoliques qui soulignent sans jamais surligner.
Le scénario mêle amour, maternité, création et deuil avec une fluidité remarquable. Onirisme et réalisme cohabitent. Le faucon n’est jamais un gadget : il symbolise la liberté, l’âme, la transmission. Zhao ne filme pas une biographie, elle filme une blessure.
Hamnet est une grande fresque tragique, superbement mise en scène. Un film qui aime ses personnages, qui respecte leur mystère. Les comédiens sont sublimes. On aime, on aime.
To be, or not to be — la question n’est plus seulement celle du prince du Danemark dans Hamlet, mais presque celle du créateur face à la perte.
Être… c’est aimer, créer, transmettre.
Ne pas être… c’est disparaître, laisser un vide, devenir souvenir.
Et surtout, on ressort avec cette idée simple et vertigineuse : derrière les plus grandes œuvres, il y a parfois un enfant disparu, un silence, un manque. Zhao en fait du cinéma pur. Un cinéma qui murmure, qui bouleverse, et qui reste.
NOTE : 16.20
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Chloé Zhao
- Scénario : Maggie O'Farrell et Chloé Zhao, d'après le roman Hamnet de Maggie O'Farrell
- Musique : Max Richter
- Décors : Fiona Crombie
- Costumes : Malgosia Turzanska
- Photographie : Łukasz Żal
- Montage : Chloé Zhao
- Production : Pippa Harris, Liza Marshall, Sam Mendes et Steven Spielberg
- Production déléguée : Laurie Borg, Nicolas Gonda et Kristie Macosko Krieger
- Sociétés de production : Amblin Entertainment, Hera Pictures, Neal Street Productions et Book of Shadows
- Sociétés de distribution : Focus Features (États-Unis), Universal Pictures (international)
- Jessie Buckley (VF : Juliette Allain) : Agnes Shakespeare
- Faith Delaney (VF : Eva Tartavel) : Agnes, jeune
- Paul Mescal (VF : Aurélien Raynal) : William Shakespeare
- Emily Watson (VF : Isabelle Gardien) : Mary Shakespeare
- Joe Alwyn (VF : Baptiste Caillaud) : Bartholomew Hathaway
- Smylie Bradwell (VF : Ethan Mouredon) : Bartholomew, jeune
- Jacobi Jupe (en) (VF : Arthur Ferrard) : Hamnet Shakespeare
- Olivia Lynes (VF : Penny Padilla) : Judith Shakespeare
- Justine Mitchell (VF : Marie Donnio) : Joan Hathaway
- David Wilmot (en) (VF : Grégory Questel) : John Shakespeare
- Bodhi Rae Breathnach (en) (VF : Loïse Charpentier) : Susanna Shakespeare
- Freya Hannan-Mills (VF : Alissia Vaz) : Eliza Shakespeare
- James Skinner (VF : Mathéo Rabeyrin) : Gilbert Shakespeare
- Elliot Baxter : Richard Shakespeare
- Dainton Anderson : Edmond Shakespeare
- Louisa Harland (VF : Capucine Lespinas) : Rowan Hathaway
- Zac Wishart (VF : Ethan Mouredon) : le fils aîné de Joan
- James Lintern (VF : Esteban Hernandez Sanchez) : le fils cadet de Joan
- Eva Wishart (VF : Eva Tartavel) : la fille aînée de Joan
- Effie Linnen : la fille cadette de Joan
- Laura Guest (VF : Mathilde Sagnier) : une sage-femme
- John Mackay (VF : Stéphane Sagnier) : Edward Woolmer, le pasteur
- Personnages de Hamlet
- Noah Jupe (VF : Jean-Stan Du Pac) : Hamlet
- Raphael Goold (VF : Maxime Coudour) : Horatio
- Shaun Mason (VF : Sacha Petronijevic) : Claudius
- Matthew Tennyson (en) (VF : Gabriel Bismuth-Bienaimé) : Gertrude
- El Simons (VF : Mathéo Rabeyrin) : Ophélie, la future épouse d'Hamlet
- Clay Milner Russell (en) (VF : Mathéo Rabeyrin) : Laërte
- Sam Woolf (en) (VF : Nicolas Taffin) : Bernard
- Hera Gibson : Francisco
- Jack Shalloo (en) (VF : Alexis Ballesteros) : Marcellus
- Javier Marzan (VF : Volodia Girard) : le bouffon

