Vu le Film Fitzcarraldo de Werner Herzog (1982) avec Klaus Kinski Claudia Cardinale Paul Hitscher Grande Otelo José Legwoy Peter Berling Jean Claude Dreyfus Enrique Bohorquez
Un film de Werner Herzog avec Klaus Kinski, c’est toujours une histoire de soufre, de sueur et de folie, car les deux hommes se détestaient autant qu’ils avaient besoin l’un de l’autre pour donner naissance à des œuvres qui ne ressemblent à aucune autre. Leur collaboration relevait parfois du miracle, parfois du règlement de comptes, mais avec eux, quoi qu’il arrive, le cinéma ne se faisait jamais dans la tranquillité d’un bureau climatisé. Fitzcarraldo en est sans doute l’un des exemples les plus délirants, avec un tournage dantesque dont les affrontements, les accidents et les difficultés semblent avoir contaminé chaque image du film.
Et ce bordel, on le voit à l’écran ! On sent la sueur, la peur, la haine, le sang, la fatigue et cette obstination presque suicidaire qui pousse les hommes à vouloir accomplir l’impossible, quitte à transformer une entreprise cinématographique en expédition au bout de l’enfer. Herzog ne se contente pas de raconter la folie de son personnage, il nous la fait éprouver, avec une puissance visuelle qui donne parfois l’impression que la caméra elle-même risque de finir au fond du fleuve.
Au cœur de cette aventure, Brian Sweeney Fitzgerald, surnommé Fitzcarraldo, est un homme ruiné, mais possédé par une passion dévorante pour l’opéra et particulièrement pour le ténor Enrico Caruso. Son rêve est de construire un opéra au cœur de la forêt amazonienne afin d’y faire venir son idole et d’offrir à cette région reculée un spectacle digne des plus grandes scènes européennes. Pour financer son projet, il se lance dans une entreprise aussi extravagante que dangereuse, qui l’amène à exploiter les possibilités commerciales d’une région où le caoutchouc représente une fortune considérable.
Fitzcarraldo est un conquistador des temps modernes, un illuminé qui refuse de reconnaître les limites du possible, un homme dont la passion artistique finit par ressembler à une maladie incurable. Moitié fou, moitié visionnaire, il poursuit son rêve avec une obstination qui force autant l’admiration que l’inquiétude, et Kinski est pour beaucoup dans l’intensité de ce personnage, avec son regard halluciné, ses emportements et cette manière de donner à ses obsessions une dimension presque surnaturelle.
L’acteur semble habité par son rôle, comme si Fitzcarraldo était une nouvelle incarnation de cette folie qui traverse une partie de la filmographie de Herzog. On ne sait plus toujours où s’arrête le personnage et où commence la démesure de Kinski, dont la présence donne au film une tension permanente. Avec lui, la passion n’est jamais raisonnable, le rêve ne connaît aucune frontière et la folie devient une force qui peut soulever des montagnes, ou du moins tenter de faire passer un bateau par-dessus l’une d’elles !
Car le morceau de bravoure du film reste cette idée insensée de transporter un immense bateau à vapeur par-dessus une colline, afin de rejoindre un autre cours d’eau et de poursuivre l’expédition. Herzog a choisi de réaliser cette opération avec un véritable bateau, sans se contenter de maquettes ou de trucages destinés à nous faire croire à l’impossible. Le résultat est une séquence monumentale, dont la démesure dépasse largement ce que le cinéma peut habituellement se permettre, et l’on reste fasciné devant cette masse de métal qui semble défier les lois de la nature autant que le bon sens de ceux qui la déplacent.
Mais derrière l’exploit, le film montre aussi une folie beaucoup moins glorieuse, celle des hommes qui veulent soumettre la nature à leurs ambitions et imposer leurs rêves à ceux qui vivent sur ces terres. La destruction de la forêt amazonienne, l’exploitation des populations indigènes et la violence d’une entreprise guidée par l’ego d’un seul homme donnent à cette aventure une dimension profondément dérangeante. On peut admirer l’obstination de Fitzcarraldo tout en ayant envie de lui demander au nom de quoi il s’autorise à entraîner tant de monde dans son délire.
C’est là que le film devient particulièrement intéressant, car Herzog ne nous propose pas simplement le portrait héroïque d’un homme qui accomplit l’impossible. Il nous montre aussi les contradictions d’un rêve qui se nourrit de sacrifices, de domination et d’une volonté de puissance qui ne s’embarrasse guère des conséquences. L’opéra représente la beauté, la culture et l’élévation de l’esprit, mais pour atteindre ce paradis musical, Fitzcarraldo est prêt à traverser un enfer bien réel.
Le cinéaste filme cette contradiction avec une ambition folle, en opposant les grandes envolées de Caruso à l’immensité de la forêt, les rêves de civilisation aux réalités d’un territoire que l’homme croit pouvoir conquérir. Les images sont parfois d’une beauté stupéfiante, et la nature devient presque un personnage à part entière, indifférent aux ambitions humaines, capable d’engloutir en quelques secondes les efforts d’une équipe entière.
Le tournage, lui aussi, est devenu légendaire, avec ses conflits, ses conditions difficiles et les tensions entre Herzog et Kinski. Les deux hommes entretenaient une relation explosive, faite de haine, d’admiration et d’une dépendance artistique dont ils semblaient incapables de se libérer. Herzog voulait aller jusqu’au bout de sa vision, tandis que Kinski pouvait se montrer aussi imprévisible que son personnage, et cette confrontation a contribué à nourrir la réputation d’une production hors norme.
Je compte d’ailleurs regarder le documentaire Ennemis intimes, dans lequel Herzog revient sur sa relation avec Kinski, afin de découvrir ce qui se cachait derrière cette collaboration aussi fascinante que destructrice. Leurs affrontements permettent de mieux comprendre l’atmosphère de certaines scènes, même s’il faut se garder de réduire la puissance du film à ses seules histoires de tournage.
Car ce qui demeure à l’écran, c’est bien cette expérience de cinéma où l’ambition artistique se confond avec la démesure, où l’on ressent physiquement les difficultés de l’expédition et où chaque obstacle semble renforcer la détermination de Fitzcarraldo. On peut s’indigner de ses méthodes, sourire de son obstination et rester stupéfait devant l’énergie déployée pour mener son rêve à bien, sans jamais oublier le prix humain et environnemental de cette aventure.
Avec Fitzcarraldo, Herzog signe une œuvre monumentale, imparfaite peut-être, mais habitée par une vision que peu de cinéastes auraient osé pousser aussi loin. Kinski y trouve un personnage à sa mesure, excessif, fascinant et parfois effrayant, tandis que le réalisateur transforme une expédition insensée en une réflexion sur la folie des hommes et leur désir de laisser une trace dans le monde.
Un conquistador de l’opéra au milieu de l’Amazonie, un bateau hissé sur une montagne, un ténor devenu obsession et deux artistes qui semblent vouloir s’entre-tuer pour accoucher d’un film : il fallait quand même oser ! Heureusement que le cinéma permet ce genre de délires, même si, pour les populations et la forêt prises dans cette aventure, le spectacle n’avait rien d’une représentation à La Scala.
Voilà du cinéma qui transpire, qui grince, qui dérange et qui vous laisse avec des images plein la tête, comme si vous aviez vous-même participé à cette expédition. Herzog et Kinski ne nous ont décidément pas fait un film de tout repos, mais qui aurait envie de voir un bateau gravir une montagne en prenant simplement l’ascenseur ?
NOTE : 14.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Werner Herzog
- Scénario : Werner Herzog
- Décors : Henning Von Gierke et Ulrich Bergfelder
- Photographie : Thomas Mauch
- Costumes : Gisela Storch
- Musique : Popol Vuh avec les enregistrements originaux de Enrico Caruso, des extraits de Vincenzo Bellini (I Puritani), de Giacomo Puccini (La Bohème) et Giuseppe Verdi (Rigoletto et Ernani)
- Effets spéciaux : Miguel Vazquez
- Production : Werner Herzog, Lucki Stipetic, Renzo Rossellini
- Assistant de réalisation : Jorge Vignati (es)
- Sociétés de production : Werner Herzog Filmproduktion et Pro-ject Filmproduktion (Munich), Wildlife-Films (Pérou)
- Société de distribution : Gaumont
- Pays de production :
Allemagne de l'Ouest et
Pérou
- Klaus Kinski (VF : Edmond Bernard) : Brian Sweeney Fitzgerald, dit « Fitzcarraldo »
- Claudia Cardinale (VF : elle-même) : Molly
- José Lewgoy (VF : Jacques Deschamps) : Don Aquilino
- Miguel Angel Fuentes (VF : Michel Barbey) : Cholo Miguel
- Paul Hittscher (VF : Claude Bertrand) : le capitaine Orinoco Paul
- Huerequeque Enrique Bohorquez (VF : Roger Carel) : le cuisinier Huerequeque
- Rui Polanah (VF : Jean Berger) : l'industriel du caoutchouc
- Jean-Claude Dreyfus (crédité en tant que Jean-Claude Dreyfuss[3]) : un chanteur d'opéra
- Grande Otelo (VF : Med Hondo) : le chef de la gare fantôme
- David Pérez Espinosa : le chef indien
- Salvador Godinez (VF : Georges Atlas) : un missionnaire
- Dieter Milz (VF : Patrick Poivey) : un missionnaire
- William L. Rose (VF : Jean-François Laley) : le notaire
- Peter Berling (VF : Henri Poirier) : le directeur de l'Opéra
- Milton Nascimento (VF : Med Hondo) : le placeur à l'Opéra




