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jeudi 21 mai 2026

13.50 - MON AVIS SUR LE FILM LA PREMIERE FOIS DE CLAUDE BERRI (1976)

 


Vu la Première Fois de Claude Berri (1976) avec Alain Cohen Charles Denner Delphine Levy Zorica Lozic Claude Lubicki Philippe Teboul Roland Blanche Danielle Minazolli


1952. Claude a seize ans et c'est la fin de l'année scolaire. Pour son père, la seule chose qui compte vraiment ce sont les examens. Pour Claude et ses copains, René, Sammy et Bernard, les filles passent avant tout. Ils désirent ardemment passer aux actes. Après une première expérience avec une prostituée, ce dernier tombe amoureux d'une jolie Canadienne.

Putain, quelle belle découverte ce La Première Fois ! Un film charmant, autobiographique, le deuxième volet du « cinéma de papa » de Claude Berri après Le Cinéma de Papa. On sent direct que c’est du vécu, du vrai, pas du truc fabriqué.

L’histoire ? On suit Claude, ado juif dans les années 50-60, et sa bande de quatre copains qui ne pensent qu’à une seule chose : la bagatelle. Sauf que pour y arriver, il faut la toute première fois. Et là, ça devient compliqué, drôle, maladroit, touchant. Claude, c’est Alain Cohen, encore une fois le double parfait de Berri – après Le Vieil Homme et l’Enfant et Le Cinéma de Papa, il est chez lui dans ce rôle.

Il porte le film avec une fraîcheur incroyable, ce mélange d’arrogance adolescente et de trouille pure. Les quatre potes forment une petite meute en rut permanent. Ils parlent filles, ils fantasment, ils préparent leur coup comme des stratèges de bac à sable.

Et puis il y a « elle », la pauvre jeune fille peu farouche qui va servir de passage vers l’âge adulte. Le film ne la juge pas, il la montre avec tendresse et un peu de réalisme cru des années 70. C’est ça qui fait du bien : on est loin des comédies romantiques lisses. Ici on transpire, on bafouille, on rate, on recommence. Charles Denner est génial en père de Claude. Encore ancré dans l’ancienne France, avec ses principes, sa culture juive, son autorité un peu dépassée. Les scènes père-fils sont savoureuses, pleines de ce fossé générationnel qui faisait déjà trembler les années 70.

Religion, éducation, émancipation sexuelle : tout est balayé avec une liberté de ton folle. On rigole, on est un peu gêné, on se souvient que c’était ça, être ado à l’époque. Berri filme avec simplicité et justesse. Pas de grands effets, juste la vie, les rues, les appartements parisiens, les colonies de vacances, les premiers flirts. Ça sent le vrai, ça sent l’enfance qui finit et l’adolescence qui cogne à la porte.

On rit beaucoup devant les plans foireux des gamins, mais on ressent aussi cette mélancolie douce de la première fois – celle qui ne reviendra jamais. Bref, un film typique des seventies par sa franchise sur la sexualité et le désir d’émancipation, mais jamais vulgaire.
Charmant, drôle, un peu cru, terriblement humain. Alain Cohen est parfait, Denner impeccable, et toute la bande donne envie de replonger dans cette époque où tout semblait possible et terrifiant à la fois.

La Première Fois, c’est du cinéma de papa qui fait du bien. Une pépite à redécouvrir. Merci Claude Berri pour ce bout d’enfance éternelle.

NOTE : 13.50

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mardi 19 mai 2026

6.20 - MON AVIS SUR LE FILM JEUNES MERES DE JEAN PIERRE ET LUC DARDENNE (2025)


 Vu le Film Jeunes Mères de Jean Pierre et Luc Dardenne (2025) avec Babette Verbeeck Helsa Houben India Hair Christelle Cornir Claire Bodson Janaina Holly


Jessica, Perla, Julie, Ariane et Naïma sont hébergées dans une maison maternelle qui les aide dans leur vie de jeune mère. Cinq adolescentes qui ont l'espoir de parvenir à une vie meilleure pour elles-mêmes et pour leur enfant.

Il y a des cinéastes chez qui le naturalisme devient un art. Et puis il y a des moments où le naturalisme devient une punition. Avec Jeunes Mères, Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne semblent avoir poussé leur cinéma jusqu’à l’os. Le problème, c’est qu’à force d’enlever tout ce qui ressemble à de la mise en scène, il ne reste plus grand-chose. On finit presque par se demander si on regarde un film… ou un documentaire sur un Ehpad. Pardon, un foyer de jeunes mères !

Car oui, officiellement c’est une fiction. Mais la différence entre un documentaire où l’on pose une caméra en espérant qu’un événement arrive, et ce film où l’on attend désespérément qu’il se passe quelque chose… la différence est à la marge. Pendant près de deux heures, les Dardenne suivent plusieurs adolescentes enceintes ou déjà mères dans un foyer d’accueil. Des jeunes filles paumées, abandonnées par des compagnons de passage, rejetées par des familles incapables d’assumer leurs propres responsabilités, essayant malgré tout de tenir debout avec un bébé dans les bras et une vie déjà cabossée avant même d’avoir commencé.

Sur le papier, le sujet était fort. Il y avait matière à faire un grand film social, dur, humain, bouleversant. Et les Dardenne ont déjà prouvé qu’ils savaient faire ça mieux que personne. Même sans grands moyens, ils ont souvent réussi à transformer une rue, un appartement ou un visage fatigué en moment de cinéma. Et quand ils veulent, notamment avec leur acteur fétiche Jérémie Renier dans leurs grands films passés, les frangins peuvent toucher juste.

Mais ici, rien. Rien du début à la fin. Aucun souffle. Aucune tension. Aucune scène qui reste. On regarde ces jeunes femmes errer de rendez-vous sociaux en discussions tristes, de chambres fades en couloirs grisâtres, avec cette caméra portée devenue chez eux une religion. Sauf qu’à force de filmer le vide du quotidien, ils finissent par filmer le vide tout court.

Les actrices, pour la plupart amateurs, sont laissées totalement à l’abandon. Le naturel ne veut pas dire absence de direction. Même avec des non-professionnels, il y a un minimum à respecter. Ici, les dialogues tombent à plat, les regards semblent attendre le “coupez”, et les scènes donnent parfois l’impression d’être des répétitions gardées par erreur au montage.

Et c’est dommage parce que le propos méritait mieux. Ces jeunes filles mères, cassées avant l’âge adulte, auraient pu nous bouleverser. Mais le film les enferme dans une tristesse mécanique où chaque séquence ressemble à la précédente. On comprend vite que personne ne va vraiment évoluer, que rien ne va décoller, et que les Dardenne confondent sobriété et absence totale de cinéma.

Le plus ironique, c’est que le film semble tellement persuadé d’être important qu’il oublie d’être vivant. On finit par regarder sa montre plus souvent que l’écran. “Voyage au bout de l’ennui” aurait presque fait un meilleur titre.

Alors oui, certains y verront sans doute une œuvre d’une grande pudeur sociale. Moi j’y vois surtout un film qui regarde la misère sans jamais réussir à la transformer en émotion ou en cinéma. Et quand un drame social vous donne l’impression d’attendre le bus sous la pluie pendant deux heures, il y a peut-être un problème quelque part.

Bon, si vous êtes dépressifs, c’est pas le bon film après une journée de travail.

NOTE : 6.20

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16.20 - MON AVIS SUR LE FILM CAROL DE TODD HAYNES (2015)


 Vu le Film Carol de Todd Haynes (2015) avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler; Sandra Paulson, John Magaro, Jake Lacy Anne Reskin


Dans le New York des années 1950, Thérèse, jeune employée d'un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d'une cliente distinguée, Carol, une femme séduisante, prisonnière d'un mariage peu heureux. À l'étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond.

Todd Haynes continue son œuvre de grand amoureux du mélodrame américain avec Carol, comme un prolongement encore plus raffiné de Far from Heaven. Immense admirateur de Douglas Sirk, Haynes retrouve cette idée du sentiment emprisonné dans une société corsetée où les regards comptent davantage que les mots. Mais ici, tout semble encore plus fragile, plus feutré, presque suspendu dans le temps. On ne regarde pas seulement un film : on glisse dedans comme dans une rêverie hivernale dont on ressort le cœur serré.

L’histoire se déroule dans l’Amérique des années 50. Thérèse Belivet, jeune employée discrète dans un grand magasin new-yorkais, rêve de photographie et d’une existence plus grande que celle qu’on lui promet. Un jour, une femme apparaît devant elle : Carol Aird. Blonde irréelle, élégance aristocratique, manteau de fourrure et regard où semblent se cacher mille vies. Carol cherche un cadeau pour sa fille, Thérèse la renseigne, et Todd Haynes transforme cette rencontre en moment de cinéma pur. Une scène simple, presque banale, mais filmée comme une naissance amoureuse. Deux inconnues viennent de se reconnaître sans encore le savoir.

Le film épouse ensuite leurs rapprochements, leurs silences, leurs hésitations, leurs fuites aussi. Carol est en plein divorce avec Harge, un mari prêt à utiliser l’homosexualité de son épouse contre elle pour obtenir la garde de leur enfant. Thérèse, elle, flotte dans une jeunesse encore indécise où son compagnon Richard représente presque la vie “normale” qu’elle devrait accepter. Alors les deux femmes se rapprochent, se cherchent, se perdent parfois, dans une Amérique où aimer librement peut détruire une existence entière.

Ce qui frappe immédiatement, c’est la beauté sidérante de la mise en scène. Chaque plan semble composé comme une photographie oubliée retrouvée dans un tiroir. L’influence des clichés de Saul Leiter saute aux yeux : visages observés derrière des vitres embuées, silhouettes capturées à travers des reflets, couleurs étouffées par l’hiver et la mélancolie. Cette image 16 mm presque poudrée donne au film une texture tactile, comme si l’on pouvait sentir le froid des rues de New York ou le parfum laissé par Carol après son passage. Le poudrier omniprésent devient presque un motif secret du film : celui d’un masque social que l’on remet sans cesse avant de retourner au monde.

Et puis il y a ces cadrages… des cadrages à tomber à la renverse. Todd Haynes filme les distances entre les êtres avec une précision folle. Une main qui hésite, un regard dans un rétroviseur, une nuque aperçue dans un restaurant deviennent des événements émotionnels immenses. Les sentiments brûlent sous la glace. C’est un cinéma de rencontres-évitements, de désirs contenus, de phrases interrompues. Même les silences semblent écrits.

L’ombre de Sunset Boulevard plane parfois sur Carol, notamment dans l’aura presque irréelle de Cate Blanchett qui rappelle par instants Gloria Swanson. Blanchett est absolument impériale sans jamais écraser le film. Elle joue Carol comme une femme qui a appris à contrôler chacune de ses émotions pour survivre. Face à elle, Rooney Mara est bouleversante de délicatesse. Son visage devient progressivement celui d’une femme qui découvre enfin qui elle est. Les deux rencontres entre Carol et Thérèse qui encadrent le film sont d’ailleurs parmi les plus belles scènes amoureuses du cinéma récent tant Todd Haynes y concentre tout : le manque, le désir, la peur, l’espérance.

Haynes adapte magnifiquement The Price of Salt de Patricia Highsmith, publié à l’époque sous pseudonyme. Et l’on comprend pourquoi ce texte fut si important : il ose raconter un amour homosexuel sans le condamner moralement, ce qui relevait presque du miracle dans les années 50. Haynes en garde toute la mélancolie mais aussi la douceur inattendue. Ce n’est jamais un film démonstratif. Tout passe par les sensations.

Même les seconds rôles sont magnifiques. Kyle Chandler apporte à Harge une douleur réelle qui évite toute caricature du mari tyrannique, tandis que Sarah Paulson nourrit son personnage d’une élégance blessée bouleversante. Personne n’est sacrifié, tout le monde existe.

Et quel générique… Dès les premières notes, on comprend que l’on va assister à du très grand cinéma. Un cinéma travaillé avec un amour maniaque du détail mais qui ne devient jamais froid. Au contraire, chaque choix esthétique nourrit l’émotion.

Peut-être était-ce finalement “trop britannique” dans sa retenue, sa sophistication et sa pudeur pour déclencher une pluie d’Oscars. Hollywood préfère souvent les démonstrations plus voyantes. Mais le temps joue pour les grands films, et Carol possède précisément cette qualité rare : plus les années passent, plus il semble évident. Un mélodrame glacé en apparence, incandescent à l’intérieur. Du très beau cinéma.

NOTE : 16.20

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