Vu le Film La Machine à Tuer les Méchants de Roberto Rosselinni (1952) avec Gennaro Pisano Marilyn Buferd William Tubbs Helen Tubbs Clara Bundi
Dans une petite ville de la Côte amalfitaine, le photographe Celestino rencontre un personnage qui se fait passer pour un Saint et qui dote son appareil photo d'un pouvoir magique, celui de tuer. Celestino l'utilise pour faire disparaître les villageois qui se montrent méchants, hypocrites, vils. Finalement, il rend compte de l'arbitraire dangereux de ses actions et revient à la Raison, s'apercevant par ailleurs que le saint était en réalité un diable.
La Machine à tuer les méchants de Roberto Rossellini est une curiosité magnifique, une fable grinçante qui semble presque légère au premier regard mais qui s’inscrit pourtant pleinement dans cette période néoréaliste italienne où le cinéma cherchait à capter le réel tout en le fissurant de l’intérieur. On est loin ici de la rigueur quasi documentaire de Rome ville ouverte ou de Paisà, mais Rossellini ne trahit rien, il déplace simplement son regard.
Il s’autorise une fantaisie, presque un conte moral, tout en conservant cette attention aux visages, aux gestes, à la petitesse humaine qui fait le sel du néoréalisme. Ce photographe de village, Candido, interprété par Gennaro Pisano avec une naïveté désarmante, devient le révélateur au sens propre comme au figuré d’une humanité médiocre, mesquine, hypocrite.
L’idée de cet appareil photo capable de faire disparaître les méchants est d’une simplicité presque enfantine, mais elle ouvre une réflexion vertigineuse sur le bien et le mal, sur le jugement, sur la tentation de jouer à Dieu. Rossellini filme cela sans lourdeur, avec une ironie constante, presque moqueuse, comme s’il observait ses personnages avec une tendresse mêlée de lucidité.
Le village devient un microcosme où chacun révèle sa part d’ombre dès qu’il est confronté à ce pouvoir étrange. Candido commence avec de bonnes intentions, mais très vite le doute s’installe, car qui est réellement méchant, et selon quels critères. Le film glisse alors vers une satire sociale, presque cruelle, où les notables, les religieux, les figures d’autorité ne sont pas épargnés.
Rossellini démonte les illusions morales avec une élégance désarmante. Et puis il y a cette copie abîmée, ce grain rugueux, presque sale, qui donne au film une texture particulière, comme si l’image elle-même était contaminée par le propos. Cette altération renforce la mise en abyme, car on regarde un film sur un appareil qui capte et détruit l’image, et cette image nous parvient déjà fragilisée, imparfaite, marquée par le temps.
Cela crée une distance étrange, presque fantomatique, qui colle parfaitement à l’idée que toute tentative de purifier le monde est vouée à l’échec. Le néoréalisme n’est pas abandonné, il est détourné, utilisé comme base pour une réflexion plus large, presque philosophique.
Rossellini montre que la réalité n’est pas seulement sociale, elle est aussi morale, et profondément ambiguë. Gennaro Pisano porte cela avec une simplicité incroyable, sans jamais surjouer, incarnant un Candido qui passe de l’innocence à la désillusion sans jamais perdre une forme de pureté.
Le film avance comme une parabole, chaque scène ajoutant une couche à cette interrogation sur la justice et la responsabilité. La caméra reste humble, proche des corps, des rues, des décors naturels, fidèle à l’esthétique néoréaliste, mais le récit bascule vers quelque chose de plus abstrait, presque métaphysique. Et c’est là toute la force du film, cette capacité à mêler le concret et l’allégorique sans jamais rompre l’équilibre.
Rossellini semble dire que le réel ne suffit pas à comprendre le monde, qu’il faut aussi accepter sa part d’irrationnel. La Machine à tuer les méchants devient alors une œuvre charnière, un pont entre deux façons de faire du cinéma. Il y a encore la trace de la guerre, des ruines morales, mais déjà une envie d’aller ailleurs, de questionner autrement.
Le rire n’est jamais loin, mais c’est un rire amer, un rire qui dérange. Le dispositif fantastique révèle en réalité une vérité très humaine, celle de notre incapacité à juger sans nous tromper. Et cette fin, presque désenchantée, vient rappeler que vouloir éliminer le mal revient souvent à le reproduire autrement. Rossellini signe ici un film à part, moins cité que ses grands classiques, mais tout aussi essentiel pour comprendre l’évolution de son regard.
Une œuvre fragile, imparfaite peut-être, mais profondément vivante, comme ce grain abîmé qui la traverse et lui donne une âme supplémentaire.
NOTE : 12.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Roberto Rossellini
- Scénario : Sergio Amidei, Giancarlo Vigorelli (it), Franco Brusati, Liana Ferri, Roberto Rossellini, Eduardo Marotta et Giuseppe Marotta
- Production : Salvo D'Angelo
- Musique : Renzo Rossellini
- Gennaro Pisano : Celestino
- Marilyn Buferd : Touriste américaine
- William Tubbs : Touriste américain
- Helen Tubbs : Touriste américaine
- Giovanni Amato : le maire
- Clara Bindi : Giulietta Del Bello
- Aldo Giuffré


