Paradoxalement, alors que je suis un immense admirateur de Steven Spielberg, Le Pont des Espions fait partie des très rares films de sa filmographie que j'apprécie moins. La raison principale tient à son esthétique numérique qui me laisse une impression de froideur permanente. Là où Spielberg a souvent su insuffler de la chair, de l'émotion et de la vie à ses images, ici je vois surtout la technique, parfois même le trucage, notamment dans les reconstitutions de Berlin-Est où chaque mouvement semble passer par un écran de mise au point numérique.
D'ailleurs, malgré son titre, de l'espionnage il ne reste finalement pas grand-chose. Le véritable héros est l'avocat James B. Donovan, incarné par Tom Hanks, présent dans pratiquement tous les plans. L'autre vedette du film, ce sont les ponts eux-mêmes, ces lieux de passage où s'échangent hommes, secrets et idéologies. Un dispositif qui rappelle fortement Le Serpent de Henri Verneuil, lequel racontait déjà une histoire similaire, mais sous une forme plus romancée.
C'est d'autant plus dommage que la meilleure scène du film se situe dès l'ouverture. Spielberg retrouve alors une légèreté et une virtuosité dignes d'Arrête-moi si tu peux. On suit l'espion soviétique Rudolf Abel dans les rues et le métro de New York, tandis qu'il tente, croit-on, de se débarrasser de ses futurs geôliers. Cette séquence possède une tension, une fluidité et un sens du suspense que le reste du film ne retrouvera que rarement.
L'autre grand moment arrive lors de l'échange final des prisonniers sur le pont. Là, Spielberg retrouve enfin le malaise et la tension que l'on attendait. Les regards, les silences, l'incertitude sur l'issue de la négociation prennent véritablement possession des personnages.
Pour le reste, j'avoue être resté davantage à distance. Les longues scènes de procès m'ont paru étirées, comme c'était déjà le cas dans Lincoln. Quant aux interminables négociations entre Berlin-Est, l'ambassade soviétique et les différents intermédiaires, elles manquent à mes yeux de complexité et surtout de violence. On a parfois l'impression d'assister à une négociation du Medef avec des patrons plutôt qu'à un affrontement diplomatique au cœur de la Guerre froide.
Pourtant, les thèmes spielbergiens sont bien là. C'est encore une histoire d'hommes confrontés à leurs convictions. Le réalisateur oppose une fois de plus l'intégrité morale aux compromissions du pouvoir. Il rappelle également les dérives de l'anticommunisme primaire de l'époque et la psychose nucléaire qui traversait les deux blocs. Spielberg, démocrate assumé, n'oublie pas non plus de souligner que si les Américains craignent la bombe soviétique, ce sont eux qui ont utilisé l'arme atomique les premiers.
Autre particularité du film : les vingt premières minutes quasiment dépourvues de musique. John Williams étant souffrant, Spielberg a confié la partition à Thomas Newman. Les deux hommes ont choisi de retarder l'arrivée de la musique. L'idée se défend, mais l'absence du maître se ressent. On sent un manque, une respiration qui n'est pas tout à fait la même sans le fidèle compagnon du réalisateur.
Spielberg force également un peu sur le registre lacrymal. Les visions aperçues depuis la vitre du train, avec ces Berlinois tentant de franchir le mur fraîchement construit, cherchent manifestement l'émotion. Mais elles me paraissent appuyées, presque démonstratives.
Côté interprétation, Tom Hanks est comme toujours irréprochable. Dans une période pourtant difficile de sa carrière, il compose un Donovan solide, digne et mesuré, sans jamais chercher à transformer son personnage en héros plus grand que nature. Mais celui qui emporte véritablement le film est Mark Rylance dans le rôle de Rudolf Abel. Avec très peu de dialogues, quelques regards et une économie de moyens remarquable, il parvient à donner une âme et une humanité à cet espion soviétique. Il est, pour moi, le seul acteur absolument parfait du film.
Le problème vient peut-être aussi des personnages eux-mêmes. Aucun ne suscite une véritable empathie, aucun ne provoque non plus une réelle détestation. On ne choisit jamais vraiment son camp, ce qui est assez inhabituel chez Spielberg, qui sait généralement créer un lien émotionnel très fort entre le spectateur et ses protagonistes.
Le Pont des Espions reste un film honorable, porté par une mise en scène toujours élégante et par deux grands acteurs. Mais il me semble appartenir davantage au Spielberg appliqué qu'au Spielberg inspiré. Un film d'un autre temps réalisé avec des moyens modernes. Une œuvre sérieuse, respectable, mais qui manque de souffle, d'émotion et de cette magie qui transforme habituellement les bons Spielberg en grands Spielberg. Pour moi, cela reste clairement un Spielberg mineur.
NOTE : 14.10
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Matt Charman et Joel et Ethan Cohen
Direction Artistique : Anja Muller et Marco Bittner Rosser
Décors : Adam Stockhausen
Photographie : Janusz Kaminski
Costumes : Kasia Walicka-Maimone
Montage : Michael Kahn
Musique : Thomas Newman
Production : Kristie Macosko Krieger, Marc Platt et Steven Spielberg
Co-Producteur : Christoph Fisser, Henning Molfenter et Charlie Woebcken
Durée : 141 minutes
Budget : 40 millions de Dollars
DISTRIBUTION
- Tom Hanks (VF : Jean-Philippe Puymartin ; VQ : Tristan Harvey) : James B. Donovan
- Mark Rylance (VF : Gabriel Le Doze ; VQ : Antoine Durand) : Rudolf Abel, en réalité William Fischer
- Amy Ryan (VF : Brigitte Berges ; VQ : Mélanie Laberge) : Mary Donovan
- Alan Alda (VF : Georges Claisse ; VQ : Guy Nadon) : Thomas Watters
- Sebastian Koch (VF : Bernard Gabay ; VQ : Philippe Martin) : Wolfgang Vogel
- Jesse Plemons (VF : Christophe Lemoine ; VQ : Frédérik Zacharek) : Joe Murphy
- Domenick Lombardozzi (VF : Gilles Morvan ; VQ : Jean-François Beaupré) : agent Blasco
- Austin Stowell (VF : Stanislas Forlani ; VQ : Hugolin Chevrette) : Francis Gary Powers
- Scott Shepherd (VF : Axel Kiener ; VQ : Patrice Dubois) : Hoffman
- Burghart Klaußner (VF : Vincent Grass ; VQ : Denis Mercier) : Harald Ott
- Eve Hewson (VF : Anne-Charlotte Piau ; VQ : Juliette Mondoux) : Jan Donovan, fille aînée de James et Mary Donovan
- Noah Schnapp : Roger Donovan, fils cadet de James et Mary Donovan
- Jillian Lebling : Peggy Donovan, fille benjamine de James et Mary Donovan
- Will Rogers (VF : Hugo Brunswick ; VQ : Nicolas Bacon) : Frederic Pryor
- Dakin Matthews (VF : Richard Leblond ; VQ : Vincent Davy) : Juge Mortimer W. Byers (en)
- Michael Gaston (VF : Philippe Peythieu ; VQ : Daniel Picard) : agent Williams
- Peter McRobbie (VF : Olivier Hémon ; VQ : Jean-Luc Montminy) : Allen Dulles
- Victor Verhaeghe (VF : Constantin Pappas ; VQ : François Trudel) : agent Gamber
- Stephen Kunken (VF : Yann Guillemot) : William F. Tompkins (en)
- Joshua Harto (VF : Cyrille Artaux) : Battes
- Billy Magnussen (VF : Benjamin Jungers ; VQ : Alexandre Fortin) : Doug Forrester
- Edward James Hyland : Earl Warren
- Mikhaïl Gorevoy (VF : Féodor Atkine ; VQ : Sylvain Hétu) : Ivan Alexandrovich Schischkin
- John Rue (VF : Patrick Béthune) : Lynn Goodnough
- Joe Forbrich (VF : Jérôme Pauwels) : Pinker
- Brian Hutchison (VF : Jérémy Bardeau) : l'agent du FBI
- Merab Ninidze : principal interrogateur soviétique

