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lundi 18 mai 2026

12.20 - MON AVIS SUR LE FILM MOLLENARD DE ROBERT SIODMARK (1938)

 


Vu le Film Mollenard de Robert Siodmark (1938) avec Harry Baur Gabrielle Dorziat Marcel Dalio Albert Préjean Pierre Renoir Jacques Baumer Robert Lynen Ludmilla Pitoeff Jean Clarens Maurice Baquet 

Le capitaine au long cours Mollenard sillonne les mers du globe, en partie pour échapper à sa famille, mais surtout pour fuir son épouse. Son cargo détruit par un incendie, le capitaine et son équipage sont rapatriés en France. Soupçonné de s'être livré au trafic d'armes pour son compte personnel, Mollenard voit sa situation au sein de sa compagnie sérieusement compromise. Le retour au foyer se transforme vite en enfer. 

Il y a des films qui sentent le goudron des ports, le tabac froid des bistrots marins et les vies ratées derrière les rideaux bourgeois. Mollenard fait partie de ceux-là. Et quand on voit la force du film, on comprend pourquoi Robert Siodmak allait devenir un immense cinéaste une fois exilé aux États-Unis. Déjà tout est là : les ombres, les visages marqués, les êtres prisonniers de leur destin, les passions qui se transforment en guerre domestique. 


Le capitaine Mollenard, incarné par un gigantesque Harry Baur, est un homme qui préfère les tempêtes aux salons bien cirés. Il traverse les mers sur son cargo moins pour gagner sa vie que pour fuir sa femme et ce monde bourgeois qui l’étouffe. Car chez lui l’enfer porte des robes élégantes et des principes de bonne société. Dès qu’il remet un pied au foyer, c’est une condamnation. L’incendie de son cargo, les histoires d’assurances et les ennuis financiers vont pourtant l’obliger à revenir vers cette prison familiale où chaque regard ressemble à un jugement.

Quand on a un acteur de la trempe de Harry Baur, c’est du pain bénit pour une production et pour le spectateur. Il écrase littéralement l’écran. Dans la lignée des Raimu, il possède cette capacité rare à remplir le cadre sans avoir besoin d’en faire des tonnes. Une démarche, un regard fatigué, une manière de tenir son verre et tout un passé semble surgir devant nous. Baur joue Mollenard comme un vieux loup de mer blessé, un homme brutal parfois, usé souvent, mais vivant à chaque seconde. À côté de lui, beaucoup d’acteurs auraient disparu. 


Mais les seconds rôles sont justement à la hauteur pour affronter ce monstre sacré. Gabrielle Dorziat est formidable en épouse acide, incarnation même de cette bourgeoisie froide qui détruit les êtres à coups de convenances et de mépris social. Son personnage n’a même plus besoin de crier pour faire sentir le poison du quotidien. Marcel Dalio apporte toujours cette humanité inquiète qu’il savait si bien distiller, tandis que Albert Préjean complète admirablement cette galerie de personnages pris dans un étau social. 


Et puis il y a cette mise en scène de Siodmak, déjà immense. Le film est traversé par une atmosphère lourde, presque fataliste, où les ports deviennent des refuges temporaires avant le retour au supplice familial. Les images de Dunkerque ont aujourd’hui quelque chose de bouleversant. L’historien averti peut apercevoir la fameuse Cité Jean Bart avant les bombardements de la guerre 39-45, comme un fantôme capturé par le cinéma avant la disparition. Ces plans donnent au film une valeur documentaire involontaire en plus de sa puissance dramatique. 


Mais ce qui force surtout le respect, c’est la manière dont le film oppose deux mondes irréconciliables : ceux qui vivent en mer et ceux qui restent à terre. Les marins affrontent les tempêtes, les ports lointains, la solitude immense des océans ; à terre, on affronte les convenances, les hypocrisies et les prisons sociales. Chez Siodmak, les salons bourgeois deviennent parfois plus étouffants qu’une cale de cargo en pleine tempête. 


Le film possède une noirceur magnifique. Bien avant les grands films noirs américains de Siodmak, on sent déjà cette fascination pour les hommes condamnés, incapables d’échapper à leur milieu ou à leurs erreurs. Mollenard fuit sans cesse, mais il revient toujours à son enfer. Comme si le destin lui rappelait qu’on ne quitte jamais vraiment sa cage.


Et quelle modernité dans cette violence conjugale inversée pour l’époque. On pourrait croire voir simplement un vieux capitaine bourru rentrer au bercail, mais le film montre surtout un homme détruit moralement par un environnement qui le méprise. Toute cette famille bourgeoise avec ses petits principes apparaît comme une machine à broyer les sentiments et les couples. 


Il y a enfin cette puissance humaine qui traverse tout le film. On sent le sel, la fatigue, la colère rentrée. Pas un cinéma de carton-pâte, mais un cinéma habité par des gueules, des silences et des regards. Un cinéma adulte. Un cinéma qui ne cherche jamais à flatter le spectateur. 

Et au milieu de tout cela, Harry Baur reste immense. Chaque scène lui appartient. Chaque apparition impose quelque chose de tellurique. On ne regarde pas seulement un acteur jouer un marin : on croit voir un homme qui a passé sa vie entière à lutter contre les mers et contre les autres. C’est ce qui rend Mollenard aussi fort encore aujourd’hui : derrière le drame conjugal, derrière la critique sociale, derrière les ports et les cargos, il y a avant tout un homme qui étouffe et qui tente désespérément de respirer. Cargo de Nuit 35 Jours sans voir sa femme avec plaisir 

NOTE / 12.20

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16.90 - MON AVIS SUR LE FILM TAXI DRIVER DE MARTINS CORSESE (1976)


 Vu le Film Taxi Driver de Martin Scorsese (1976) avec Robert de Niro Jodie Foster Harvey Keitel Martin Scorsese Cybil Sheperd Léonard Harrid Albert Brooks 

Travis Bickle, jeune homme du Midwest et ancien marine, est chauffeur de taxi de nuit à New York. Insomniaque et solitaire, il rencontre un jour Betsy, une assistante du sénateur Charles Palantine, candidat à la présidentielle. Après un premier rendez-vous pour un café, elle repousse ce chauffeur de taxi après qu'il l'a emmenée voir un film pornographique. Renvoyé à sa solitude et confronté à la violence et à la perversion de la nuit new-yorkaise, il achète des armes au marché noir et s'entraîne à les manier. 

Putain, cinquante ans après et ce film n’a pas pris une ride. Cette réplique mythique, « You Talkin’ to Me », improvisée par De Niro devant son miroir, reste gravée dans le crâne de tous ceux qui l’ont vue. Elle dit tout : la solitude qui pourrit, la parano qui monte, la folie qui cogne aux portes. 

 Et franchement, quand on voit le Joker ou d’autres personnages cassés du cinéma, on se rend compte que Scorsese et Schrader avaient déjà tout compris : la folie des hommes commence souvent par la violence verbale et finit dans le sang jusqu’à la lie.L’histoire, c’est celle de Travis Bickle, vétéran du Vietnam, insomniaque, paumé à New York. Sans thune, il s’improvise chauffeur de taxi la nuit, plongeant dans les entrailles de la ville. 

 Le scénario est avant tout celui de Paul Schrader, qui a romancé sa propre jeunesse : ses errances dans les cinémas pornos, sa fascination pour les armes, sa dérive mentale. Scorsese, pour son cinquième long-métrage, capte ça avec une précision chirurgicale. Après Mean Streets, l’alchimie avec De Niro devient évidente. Robert sortait du Parrain II, et là il explose littéralement. Ce mec est à poil, corps et âme. Il s’approprie Travis jusqu’à l’os, improvise des scènes entières, transforme le personnage en bombe à retardement. 

 Pour moi, c’est la confirmation qu’il est le plus grand acteur de sa génération, point barre. Quand tu as un acteur pareil dans ta besace, la mise en scène devient surpuissante. Scorsese filme la descente aux enfers comme personne : ces brouillards de voitures, ces immeubles gris et sans vie, cette nuit permanente qui colle à la peau.  

C’est glauque, oppressant, magnifique.La musique de Bernard Herrmann (le génie d’Hitchcock) est un personnage à part entière. Ce jazz sombre, lancinant, colle parfaitement à la névrose de Travis. Dommage qu’il soit mort juste avant la sortie, il aurait mérité d’entendre l’ovation. Côté casting, c’est du lourd. Jodie Foster, à seulement 12 ans, crève l’écran dans son premier grand rôle (elle avait déjà tourné pour Scorsese dans Alice n’est plus ici). Les scènes les plus chaudes avec son proxénète, c’est sa sœur de 20 ans qui les a doublées, logique. Mais la gamine porte déjà une présence incroyable.  

Harvey Keitel, le pote de toujours, apparaît dans un rôle court mais mythique : le mac à look de ouf, perruque et attitude de malade. Il est glaçant.Le film est terrifiant sur le fond, formidable sur la forme. Scorsese et Schrader nous balancent une bombe sur la solitude urbaine, le racisme latent, la violence qui couve. Travis devient justicier dans sa tête, et le climax est d’une violence inouïe.  


Pourtant, à l’arrivée, y’a un truc qui frustre : Bickle n’est ni poursuivi ni arrêté. On le voit presque en héros…  

Peut-être que c’était l’époque, ou peut-être que c’est justement le coup de génie : la société est tellement pourrie qu’un mec comme lui passe entre les mailles.Bref, Taxi Driver est une obligation pour quiconque aime vraiment le cinéma. Pas les taxis à la Besson avec explosions et gros bras, non. 

 Du vrai, du sale, du profond. Scorsese à la mise en scène au cordeau, De Niro en état de grâce, un scénario qui te hante, une photo et une bande-son qui te collent à la rétine.  


Cinquante ans plus tard, ça reste un chef-d’œuvre absolu. Si vous ne l’avez pas vu, courez. 


 Et si vous l’avez vu… vous savez déjà pourquoi on en parle encore.  


You talkin’ to me ? Ouais, et j’en redemande. 

NOTE : 16.90

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15.90 - MON AVIS SUR LE FILM L'INCROYABLE VERITE DE FRITZ LANG (1956)

 


Vu le film L'Incroyable Vérité de Fritz Lang (1956) avec Dana Andrews Joan Fontaine Sidney Blackmer Philip Bourneuf Robin Raymond Ed Binns Arthur Franz Rusty Lane Dan Seymour Joyce Taylor Carleton Young Barbara Nichols William F.Leceister Joe Kirk Wendell Niles William Boyet Trudy Wroe 


 


Un journaliste et le directeur du journal où il travaille décident de monter un « coup ». Ensemble ils fabriquent de toutes pièces des preuves destinées à faire accuser le journaliste d'un crime qui défraye la chronique. Le journaliste est arrêté, jugé et condamné à mort. Après le verdict, ils sont convenus que le directeur du journal se rende au tribunal et révèle la supercherie en dévoilant différents documents. Ils veulent faire prendre conscience à l'opinion publique qu'un homme peut très facilement se retrouver condamné à mort malgré son innocence. Malheureusement, le directeur du journal meurt accidentellement. Leur plan est bouleversé… 


L'Incroyable Vérité de Fritz Lang, ou Beyond a Reasonable Doubt pour les puristes, m'a scotché comme rarement. Conseillé par un pote cinéphile qui ne se trompe jamais, j'ai plongé dans ce film noir de 1956 sans trop savoir à quoi m'attendre. Et putain, quel coup de maître !L'histoire commence avec Austin Spencer, patron de journal farouchement opposé à la peine de mort. Il convainc son futur gendre, Tom Garrett (Dana Andrews), romancier à succès et ex-journaliste, de monter un énorme canular : se faire accuser du meurtre d'une strip-teaseuse pour démontrer que la justice peut condamner un innocent sur de simples preuves indirectes. Ils plantent des indices, prennent des photos, tout est calculé au millimètre. Sauf que la machine judiciaire se met en route, et le piège se referme… sur qui, au juste ? Dès le départ, on sent le malaise. Tom, ce beau parleur élégant, ce manipulateur au bagout irrésistible, nous raconte son histoire en omettant juste ce qu'il faut. Ça m'a tout de suite rappelé Le Meurtre de Roger Ackroyd d'Agatha Christie : le narrateur, le Dr Shepard, qui te balance sa version bien lisse d'un crime… le sien. Ici, c'est pareil. On suit Tom, on doute un peu, mais son charme et son assurance nous bercent. On pense savoir notre vérité, comme dans un Columbo où on attend la petite erreur du meurtrier. Et cette erreur arrive, bien sûr. Jouer avec le feu, à force on se brûle. Dana Andrews est absolument génial dans le rôle de ce journaliste fourbe. J'ai toujours adoré ce type, avec sa gueule de héros classique qui cache un sociopathe de première. Il joue sur la cupidité de l'opinion publique et de la justice pour sa propre gloire, et on se fait avoir comme des bleus. Joan Fontaine, magnifique en Susan Spencer, est la victime collatérale parfaite : elle succombe au charme de Tom, amoureuse et loyale, jusqu'à ce que la vérité (l'invraisemblable vérité) la frappe en pleine face. Les seconds rôles sont tout aussi solides : Sidney Blackmer en Austin Spencer, Philip Bourneuf en procureur acharné… du casting en or pour un film de procès intime mais d'une efficacité redoutable.


Lang metteur en scène du grandiose nous sort ici un truc hyper resserré, presque théâtral par moments, sans jamais perdre en tension. Pas de grands effets, pas de poursuites inutiles : juste des regards, des silences, des preuves qui s'accumulent comme un étau. Des personnages dignes d'Hitchcock, un scénario digne de Christie. On ne voit rien venir, même si on doute. Ce petit truc qui nous empêche de croire à "cette" vérité nous tient jusqu'au bout. Bref, un grand polar bien noir, cynique à souhait sur la manipulation, la justice spectacle et l'ego des hommes. Fritz Lang signe là son dernier film américain, et il claque la porte avec classe. Pour info, Peter Hyams en a fait un remake en 2009 avec Michael Douglas en rôle principal (dans la peau du beau-père, je crois). J'ai pas encore vu, mais vu le casting (Jesse Metcalfe, Amber Tamblyn), ça doit valoir le détour pour comparer. En attendant, l'original reste une bombe. Si t'aimes les twist finaux qui te laissent sur le cul, fonce. Moi, j'ai changé d'avis sur Tom en cours de route, et j'ai pris un malin plaisir à me faire manipuler. Chef-d'œuvre discret.

NOTE : 15.90

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dimanche 17 mai 2026

8.10 - MON AVIS SUR LE FILM CONTE D'ETE DE ERIC ROHMER (1996)


 Vu le Film Conté d'Eté de Eric Rohmer (1996) avec Melvil Poupaud Amanda Langlet Gwenaelle Simon Aurélia Nolin Alain Guelaff Yves Guérin Franck Cabot


Dinard, 17 juillet. Gaspard (Melvil Poupaud), étudiant en mathématiques rennais et guitariste à ses heures perdues, attend Léna (Aurélia Nolin), dont il se dit amoureux.

Il rencontre Margot (Amanda Langlet), étudiante en ethnologie et serveuse dans une crêperie, qui devient son amie et sa confidente au gré de longues balades le long du bord de mer et des chemins de bocage.

Lors d'une soirée en discothèque où elle l'entraîne, il fait la connaissance de Solène (Gwenaëlle Simon), qui entend bien le séduire.

Troisième volet des Contes des quatre saisons, et franchement le plus lumineux, le plus chaud, le plus vivant. Si t’aimes flâner en Bretagne entre Saint-Malo, Dinard et les petites routes qui longent la côte, tu vas te régaler. Rohmer filme la lumière de la Manche, les marées, les falaises, l’île de Bé au loin comme personne. On sent l’air marin, on a envie de mettre les pieds dans l’eau froide et de marcher des heures.Au centre y’a Gaspard, Melvil Poupaud au top de sa forme : beau gosse, talentueux, sympa, avec cette voix douce qui calme tout. Il attire les filles comme une abeille sur une fleur.

Il pique un peu, il charme, il parle, il hésite, il ment par omission… mais sans méchanceté. Un dragueur un peu beauf version intello-folk, guitariste timide qui sort sa gratte au bon moment.

Et oui, on pense direct à son frère Yarol de Yidélice, le guitariste de ouf, y’a un vrai lien familial dans le son.L’histoire ? Gaspard débarque en vacances, il attend Léna (Aurélia Nolin), celle qu’il a dans la tête depuis des mois. En attendant, il croise Margot (Amanda Langlet), étudiante et serveuse en crêperie, vive, cultivée, qui adore se balader le long des côtes de Dinard. Leurs promenades sont magiques, leurs discussions volent haut.

Puis y’a Solène (Gwenaëlle Simon), plus cash, moins marcheuse (« pas trop envie de balade »), qui va droit au but. Gaspard, lui, veut tout : il charme les trois, s’emberlificote gentiment, promet, recule, avance… Classique Rohmer mais avec un soleil et une légèreté qu’on retrouve rarement chez lui.Le film respire. Les siestes, les après-midis où il ne se passe « rien » et où tout se joue en réalité, les crêpes, les verres de cidre, les bateaux qui passent… C’est lent, c’est bavard, c’est théâtral parfois, mais c’est vivant.

Rohmer c’est pas Stallone, et Dieu merci. Il a le charme de son époque, cette élégance discrète, cette façon de filmer les sentiments qui tournent en rond sans jamais devenir lourds.

Les acteurs sont parfaits. Melvil Poupaud porte le film sur ses épaules avec une décontraction folle. Amanda Langlet est lumineuse, Gwenaëlle Simon apporte une énergie directe qui contraste nickel, Aurélia Nolin arrive comme une évidence tardive.

Tout sonne juste.Bref, Conte d’été c’est le film vacances par excellence : léger sans être vide, charmant sans être mièvre, drôle sans forcer. Tu sors de la séance avec l’envie de prendre le train pour Dinard, de marcher sur la promenade du Clair de Lune et de draguer mollement en parlant littérature et marées. Un petit bijou estival que je peux revoir tous les étés sans me lasser. Rohmer au sommet de sa douceur bretonne. Allez, à vos crêpes et à vos balades

NOTE : 8.10

FICHE TECHNIQUE


TECHNIQUE

  • Melvil Poupaud : Gaspard
  • Amanda Langlet : Margot
  • Gwenaëlle Simon : Solène
  • Aurélia Nolin : Léna
  • Alain Guellaff : l'oncle Alain
  • Évelyne Lahana : la tante Maiwen
  • Yves Guérin : l'accordéoniste
  • Franck Cabot : un cousin (de Léna)
  • Aimé Lefeuvre : le terre-neuvas.

13.90 - MON AVIS SUR LE FILM PIEGES DE ROBERT SIODMARK (1939)


 Vu le Film Pièges de Robert Siodmark (1939) avec Maurice Chevalier Marie Déa Pierre Renoir Eric Von Stroheim André Brunot Jacques Varennes Madeleine Geoffroy Millys Mathis Jean Témerson Henri Crémieux


Onze jeunes filles, danseuses de cabarets ou entraîneuses, disparaissent attirées par les petites annonces d'un tueur en série. Une entraîneuse aide la police dans son enquête. Les suspects forment une galerie de personnages inquiétants et de détraqués.

Pièges de Robert Siodmak, 1939, c’est un petit bijou méconnu qui sent bon le Paris d’avant-guerre, avec ses ombres et ses chansons.

Un film qui mélange comédie policière et thriller sans jamais se prendre trop au sérieux, même si on parle de onze jeunes filles disparues. À l’époque, on y allait pas avec le dos de la cuillère sur le nombre de victimes, ça pose direct l’ambiance.Maurice Chevalier y fait le joli cœur avec sa voix inimitable et son accent parigot pur jus. Impossible de l’imaginer autrement : il chante, il minaude, il est soupçonné d’être le serial killer… et ça marche du tonnerre.



Le côté comédie repose beaucoup sur lui, et franchement il donne de la voix comme personne.La galerie de personnages est savoureuse : Erich von Stroheim en mode chelou (plus chelou que moins, on va dire), qui joue un rôle de dingue dans un décor de maison hantée ou presque.

Il en fait des tonnes, et c’est jouissif. Marie Déa, elle, est parfaite en enquêtrice qui se met dans de beaux draps : taxi-danseuse qui sert d’appât, elle passe d’un milieu à l’autre avec une fraîcheur qui rend tout crédible.Le film change de rythme plusieurs fois : ça commence presque comme une enquête de routine, puis ça vire comédie légère, thriller tendu, et même un brin grivois par moments.

Rien de scandaleux pourtant, malgré ce que les nazis et le Code Hays en ont pensé (le film a pris cher des deux côtés). C’est coquin, mais dans les limites du raisonnable, et ça vieillit plutôt bien.

Et puis il y a cette bonne séquence de jazz qui tombe pile poil, un vrai petit moment de swing dans un Paris qui sent encore le music-hall. Ça annonce déjà un peu ce que Siodmak fera aux États-Unis plus tard : cette façon de filmer les ambiances nocturnes, les personnages ambigus, les pièges qui se referment lentement.Bref, un film de bon standing, bien tenu, avec une histoire qui tient la route, un casting qui claque (Pierre Renoir est là aussi) et des personnages qu’on suit avec plaisir.

Pas un chef-d’œuvre absolu, mais une comédie policière solide qui mérite largement d’être déterrée. Si tu aimes le Siodmak d’avant Hollywood, c’est une belle porte d’entrée. Et Chevalier qui joue les suspects, ça vaut le détour à lui tout seul.

NOTE : 13.90

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samedi 16 mai 2026

13.10 - MON AVIS SUR LE FILM LES GASPARDS DE CHARLES DENNER (1973)

 


Vu  le Film Les Gaspards de Charles Denner (1973) avec Philippe Noiret Charles Denner Michel Serrault Chantal Goya Robert Rollis Michel Galabru Marie Pierre de Gérando Annie Cordy Bernard Musson Bernard Lavelette Roger Carel Jean Carmet Daniel Ivernel et Gérard Depardieu 


Jean-Paul Rondin (Michel Serrault) est libraire à Paris, près du Panthéon. Il est mécontent car sa boutique est située près d'un chantier de rénovation de la ville ordonné par le ministre des Travaux publics (Charles Denner). 


Un soir, la fille de Rondin (Chantal Goya) disparaît brusquement après avoir quitté son groupe d'amis. Le commissaire Lalatte (Michel Galabru), que Rondin est allé voir, pense qu'il s'agit d'une fugue.


Il y a des films qui vieillissent comme des archives poussiéreuses et puis il y a ceux qui deviennent presque des documentaires involontaires sur une époque. Les Gaspards fait partie de cette deuxième catégorie. Derrière la farce, derrière les gags et les tunnels, Pierre Tchernia et René Goscinny capturaient finalement un Paris en pleine mutation, un Paris éventré à coups de pelleteuses sous Georges Pompidou puis Valéry Giscard d'Estaing. 


Moi le petit parisien de l’époque, je voyais ça tous les jours. Des trous partout, des barrières, des travaux sans fin, des rues défigurées, et évidemment ce fameux Trou des Halles qui semblait vouloir concurrencer les catacombes niveau durée de chantier. On avait parfois l’impression qu’on creusait jusqu’en Chine juste pour installer trois pavés et un lampadaire moderne. Et voilà que Tchernia imagine qu’en dessous de ce Paris carte postale survit un peuple clandestin : les Gaspards. Rien que l’idée est géniale. 


Sous les pavés, pas la plage : les Gaspards. 


Toute une société souterraine vit discrètement sous Paris sous la direction du noble Gaspard de Montfermeil, incarné par un immense Philippe Noiret, mélange parfait d’aristocrate fatigué, de chef de guérilla et de patriarche lunaire. Lui et sa communauté voient les travaux du dessus comme une déclaration de guerre. Alors forcément, ça riposte. Sabotages, pièges, disparitions mystérieuses, le métro devient presque un terrain révolutionnaire. Ce ne sont pas Les Misérables, ce sont les Gaspards avec leurs barricades sous le sol. 


Face à eux, le pouvoir. Et chez Tchernia, le pouvoir est toujours un peu ridicule. Le ministre des Travaux publics joué par Charles Denner et toute cette administration incapable de comprendre ce qui se passe sous ses pieds. On détruit, on bétonne, on modernise, mais personne ne regarde vraiment Paris autrement qu’avec des plans d’architectes et des chiffres de budget. 


Et puis il y a Serrault justement, libraire dépassé par les événements, avec sa fille jouée par Chantal Goya, eh oui avant de faire ami ami avec des pandas et des lapins géants. Tous deux vont se retrouver embarqués dans cette folie souterraine et tenter d’empêcher la catastrophe.


Ce qui fait le charme du film, c’est cette troupe. La Bande à Tchernia et Goscinny, c’était une machine à fabriquer des trognes et du burlesque. Michel Galabru, Jean Carmet, Bernard Lavalette, Robert Rollis, Jacques Legras… tous semblent jouer comme des gamins lâchés dans un parc d’attractions absurde. Et puis un jeune baraqué qui va faire parler de lui très vite avec Les Valseuses un certain Gérard Depardieu qui marquait déjà son importante présence 


Et Tchernia connaissait parfaitement la mécanique du rire. Pas besoin de dialogues interminables ou de grandes démonstrations. Un gag visuel suffisait. Ce changement des conduites où l’eau devient du gaz et l’électricité devient de l’eau reste une merveille de non-sens. On imagine presque les habitants ouvrir leur robinet pour cuire des pâtes directement dans l’évier. Paris version plomberie nucléaire. 


Le film fonctionne justement parce qu’il garde ce ton léger tout en racontant quelque chose de très vrai. Cette peur de voir disparaître un vieux Paris avalé par la modernité. Derrière les blagues, on sent une vraie nostalgie des quartiers populaires, des libraires, des petites rues, d’un Paris humain remplacé progressivement par le béton, les centres commerciaux et les grands projets technocratiques. 


Mais jamais Tchernia ne devient donneur de leçons. Lui préfère rire du chaos. Parce que rire étant l’avenir de l’homme si on le veut bien. Et dans ce domaine, il savait faire. Chez lui, même les révolutions ressemblent à des parties de cache-cache géantes. 


Le plus beau dans Les Gaspards, c’est peut-être ce mélange impossible entre conte pour enfants, satire politique, comédie absurde et amour sincère de Paris. Un film qui ressemble à une bande dessinée vivante écrite par des amoureux des vieux pavés et des vieux troquets. 


Aujourd’hui encore, quand Paris est en travaux pour la millième fois, qu’on contourne des barrières pendant six mois pour découvrir à la fin un banc et deux plantes vertes, on repense forcément aux Gaspards. Finalement, Tchernia avait peut-être raison : sous Paris, il reste sûrement des résistants qui sabotent les canalisations pour se venger des urbanistes.

NOTE : 13.10

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