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dimanche 15 février 2026

16.20 - MON AVIS SUR LE FILM HAMNET DE CHLOE ZHAO (2025=

 


Vu le Film Hamnet de Chloé Zhao (2025) avec Jesse Buckley Paul Mescal Faith Delaney Emily Watson Noah Jupe Jacobi Jupe Joe Alwyn Oliva Hynes Smylie Bradwall David Vilmot Raphael Goold 

Endetté et sans véritable avenir, le jeune William Shakespeare gagne sa vie comme précepteur. Un jour, il abandonne brusquement ses élèves après avoir aperçu Agnes Hathaway en train de dresser un faucon. Une attirance immédiate naît entre eux avant que William ne s'éclipse. De retour chez lui, sa mère Mary l'avertit : on murmure depuis longtemps qu'Agnes serait liée à la sorcellerie, étant fille d'une mystérieuse femme des bois. 

Il y a des cinéastes qui filment, et il y a ceux qui invoquent. Chloé Zhao appartient définitivement à la seconde catégorie. Avec Hamnet, elle confirme qu’elle est non seulement une grande réalisatrice parmi les meilleures du moment, mais aussi une immense conteuse. Une tisseuse d’âmes. Une magicienne du réel. 

Adaptant le roman éponyme de Maggie O'Farrell, Zhao choisit l’angle le plus intime : non pas le génie public, mais l’homme derrière la légende. Oui, le dramaturge anglais le plus connu au monde, William Shakespeare, mais vu à hauteur de cœur. Et à ses côtés, sa “belle princesse” (sic), Agnès — une femme qui parle au faucon, connaît les herbes, écoute les silences, et que le village soupçonne de sorcellerie. On est entre onirisme et fantastique, entre terre et ciel. Une sorte de Roméo et Juliette au temps médiéval, mais débarrassé du balcon : ici, c’est la nature qui sert de décor et d’écrin. 

Le film s’ouvre comme un poème pastoral. La naissance de Susanna dans la nature, au milieu des herbes hautes, filmée dans une lumière presque irréelle. Zhao compose des images d’une douceur sidérante. Puis viennent les jumeaux : Hamnet — et non Hamlet — et sa sœur Judith. Deux enfants inséparables, miroirs l’un de l’autre. On croit à cette famille. On respire avec eux. 

Et puis rien ne va se passer comme il se doit. 

Judith tombe malade. La peur s’installe. Le fantastique revient, presque sourdement, à travers la figure du faucon. Agnès tente, supplie, invoque. Judith survit. Mais Hamnet, lui, meurt de la maladie de sa sœur. Dire que c’est triste, c’est un euphémisme. C’est un arrachement. Zhao filme le deuil sans hystérie, dans un silence qui écrase. Le vide laissé par l’enfant devient le vrai personnage du film. 

On comprend alors, presque viscéralement, pourquoi ce cher William n’a pas vraiment fait de comédies. Car tout est tragédie dans sa vie. La perte irrigue son œuvre. Le cinéma rejoint le théâtre. La vie devient matière dramatique. 

Jesse Buckley est plus que formidable. Elle EST Agnès. Sauvage, mystique, terrienne, amoureuse, mère. Son regard suffit à raconter une scène entière. Son Oscar — car oui, il viendra — serait amplement mérité. Elle porte le film avec une intensité rare, sans jamais forcer l’émotion. 

Face à elle, Paul Mescal incarne un Shakespeare fragile, presque maladroit dans son rôle d’époux et de père. Il n’est pas encore le monument. Il est un homme débordé par son ambition et par son chagrin. Mescal joue la retenue, la culpabilité, le silence. Il est formidable, dans les habits du poète. 

Et puis il y a cet éclat de lumière : le jeune Jacobi Jupe dans le rôle de Hamnet. Premier grand rôle, regard habité, présence bouleversante. Il illumine chaque scène. Il y a quelque chose d’inexplicable chez lui, une douceur grave qui annonce déjà la tragédie. Un petit plus, oui — un grand, même. 

Dans un joli clin d’œil du destin, la dernière partie nous conduit au théâtre. Première représentation d’Hamlet. Royaume du Danemark, fantômes, deuil, père et fils. Tragédie dans la lignée de la vie de William. Et pied de nez magnifique : Hamlet est joué par Noah Jupe, le grand frère de Jacobi. Mise en abyme vertigineuse. L’enfant star grandit, et le film aussi. 

Ces vingt dernières minutes sont grandioses. William dans les coulisses, hanté par son fils. Agnès au bord de la scène, comprenant — ou se demandant comme nous — si Hamlet est un hommage à Hamnet. Ou si Hamnet portait déjà le nom d’une pièce en gestation. L’Histoire hésite, le film suggère. Et c’est là sa beauté : ne pas trancher, mais faire résonner. 

La photographie est somptueuse. Zhao capte la brume, la boue, la lumière dorée des fins d’après-midi. Chaque plan semble peint. La musique de Max Richter épouse les images avec une délicatesse infinie, nappes mélancoliques qui soulignent sans jamais surligner. 

Le scénario mêle amour, maternité, création et deuil avec une fluidité remarquable. Onirisme et réalisme cohabitent. Le faucon n’est jamais un gadget : il symbolise la liberté, l’âme, la transmission. Zhao ne filme pas une biographie, elle filme une blessure. 

Hamnet est une grande fresque tragique, superbement mise en scène. Un film qui aime ses personnages, qui respecte leur mystère. Les comédiens sont sublimes. On aime, on aime. 

To be, or not to be — la question n’est plus seulement celle du prince du Danemark dans Hamlet, mais presque celle du créateur face à la perte. 

Être… c’est aimer, créer, transmettre. 
Ne pas être… c’est disparaître, laisser un vide, devenir souvenir. 

 

Et surtout, on ressort avec cette idée simple et vertigineuse : derrière les plus grandes œuvres, il y a parfois un enfant disparu, un silence, un manque. Zhao en fait du cinéma pur. Un cinéma qui murmure, qui bouleverse, et qui reste. 

NOTE : 16.20

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

Personnages de Hamlet

18.10 - MON AVIS SUR LE FILM WINGS '(LES AILES) DE WILLIAM A .WELLMAN (1927)

 


Vu le Film Wings (Les Ailes) de William A .Wellman (1927) avec Clara Bow Charles Buddy Rogers Richard Arlen Jobuna Ralston El Brendel Richard Trucker Gary Cooper Gunboat Smith 

Deux jeunes hommes, l'un riche, l'autre de la classe moyenne, tous deux amoureux de la même femme, deviennent des pilotes de chasse de l'US Air Corps et, finalement, des as de l'aviation, héroïques pendant la Première Guerre mondiale. Meilleurs amis dévoués, leur amour commun pour la jeune fille finit par menacer leur lien. Pendant ce temps, une fille de leur ville natale, qui est la voisine amoureuse de l'un d'eux depuis toujours, se languit. 

Parler de Wings, c’est parler d’un moment fondateur du cinéma. Wings de William A. Wellman, ce n’est pas seulement un grand film : c’est un coup de tonnerre. Le chef-d’œuvre du réalisateur, sa triple casquette d’ancien pilote de la Première Guerre mondiale, de metteur en scène visionnaire et de technicien audacieux explose littéralement à l’écran. Premier film à recevoir l’Oscar du Meilleur Film en 1929, seul film muet à avoir remporté cette récompense (avant The Artist), et unique lauréat de l’Oscar des meilleurs effets d’ingénierie : rien qu’en posant cela, on sait qu’on va avoir du spectaculaire, du flamboyant, de la romance au sol et des exploits aériens. Et le film tient toutes ses promesses — et plus encore. 

L’histoire est simple, presque classique, et c’est ce qui la rend universelle. Deux jeunes hommes, Jack Powell (Charles "Buddy" Rogers) et David Armstrong (Richard Arlen), amoureux de la même femme, Sylvia, s’engagent comme pilotes pendant la Grande Guerre. Mais c’est Mary Preston, interprétée par la pétillante Clara Bow, qui aime Jack en secret. Triangle amoureux, jalousie, amitié virile, rivalité, puis fraternité forgée dans le feu des combats. Et la guerre qui vient tout bouleverser. La trame dramatique ne ménage pas ses personnages : illusions brisées, orgueil mal placé, amitié sacrifiée sur l’autel du malentendu tragique. Ce n’est pas qu’un film d’aviation, c’est une fresque humaine où l’innocence se fracasse contre la brutalité du réel. 

Et puis il y a la mise en scène. Wellman ne triche pas. Pas d’effets spéciaux numériques — évidemment — pas de trucages grossiers. Quand vous allez regarder le film (car vous allez regarder le film), vous allez vous dire : “Mais comment il a fait ?” Les combats aériens sont d’une modernité sidérante. Les caméras sont fixées sur les avions, les acteurs sont réellement dans les cockpits, le ciel devient un champ de bataille vivant. Les zincs tiennent à peine debout, et nous avec. Les piqués, les vrilles, les collisions : tout est majestueux. Les plans larges de centaines d’avions dans le ciel donnent une ampleur presque documentaire. On sent que Wellman savait de quoi il parlait — il avait volé, lui. 

Et ce travelling aux Folies Bergère ! Cette caméra qui traverse les tables, glisse entre les convives, capte la fête, l’ivresse, les bulles de champagne où surgissent des visions fantasmées. Une leçon de cinéma. Une démonstration que le muet pouvait être d’une fluidité, d’une audace visuelle que beaucoup de films parlants n’ont jamais retrouvée. On parle souvent d’innovation technique : Wings a des années d’avance. Ce n’est pas une exagération, c’est un constat. 

Clara Bow, immense star de l’époque, est solaire. Elle apporte une énergie, une modernité, une sensualité même, qui contraste avec la rigidité militaire des séquences de guerre. Elle est le cœur battant du film. Charles “Buddy” Rogers incarne l’enthousiasme naïf, la fougue, puis la désillusion avec une sincérité bouleversante. Richard Arlen, plus posé, plus aristocratique, offre un contrepoint parfait. Leur relation évolue de la rivalité à l’amitié, puis à ce final tragique qui serre la gorge. Tous trois donnent vie à cette fresque dantesque. 

Et ces détails qui vous emballent : ces touches de jaune sur les flammes des avions, peintes à la main sur la pellicule. Pour un film en noir et blanc, c’est étrange, presque magique. Pas une colorisation moderne, mais un travail artisanal d’époque qui ajoute une vibration visuelle inattendue. Cette montgolfière qui explose. Cette descente des Champs-Élysées en calèche avec les militaires en permission. Ces champs de bataille dantesques, boueux, envahis de fumée, filmés avec une ampleur quasi épique. 

Le scénario, derrière le spectaculaire, parle d’orgueil, d’amour mal compris, de sacrifice. Wellman ne glorifie pas naïvement la guerre. Il montre l’excitation, oui, l’adrénaline des combats, mais aussi la perte, l’absurdité, le prix humain. La scène finale — sans la dévoiler — est d’une sobriété bouleversante. Le grand cinéma n’a pas besoin de mots quand les regards suffisent. 

On peut appeler cela du grand cinéma. Du vrai cinéma. Celui qui ose, qui invente, qui engage ses acteurs physiquement, qui filme le ciel comme personne ne l’avait filmé. Wings n’est pas seulement un jalon historique parce qu’il a reçu un Oscar ; il est un jalon parce qu’il a prouvé que le cinéma pouvait être total : spectaculaire et intime, romantique et tragique, technique et profondément humain. 

Ce qui est beau avec ce film, c’est qu’il ne repose pas seulement sur ses exploits techniques ou son Oscar historique. Il repose sur une émotion sincère, presque naïve, qui traverse le temps. On croit à ces garçons. On croit à leur orgueil, à leur rivalité, à leur amitié. On croit à Clara Bow quand elle aime sans être aimée. Et quand le drame frappe, il frappe vraiment. 

Et puis si cela ne nous faisait pas vous avez remarqué la présence du jeune Gary Cooper qui allait devenir la star qu’il est 

Et presque un siècle plus tard, il tient toujours. Il ne “fait pas son âge”. Il vous embarque, vous secoue, vous éblouit. Wellman signe ici une œuvre fondatrice, flamboyante, et d’une modernité insolente. Oui, chef-d’œuvre. Le mot n’est pas galvaudé. 

NOTE : 18.10

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION