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mardi 19 mai 2026

6.20 - MON AVIS SUR LE FILM JEUNES MERES DE JEAN PIERRE ET LUC DARDENNE (2025)


 Vu le Film Jeunes Mères de Jean Pierre et Luc Dardenne (2025) avec Babette Verbeeck Helsa Houben India Hair Christelle Cornir Claire Bodson Janaina Holly


Jessica, Perla, Julie, Ariane et Naïma sont hébergées dans une maison maternelle qui les aide dans leur vie de jeune mère. Cinq adolescentes qui ont l'espoir de parvenir à une vie meilleure pour elles-mêmes et pour leur enfant.

Il y a des cinéastes chez qui le naturalisme devient un art. Et puis il y a des moments où le naturalisme devient une punition. Avec Jeunes Mères, Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne semblent avoir poussé leur cinéma jusqu’à l’os. Le problème, c’est qu’à force d’enlever tout ce qui ressemble à de la mise en scène, il ne reste plus grand-chose. On finit presque par se demander si on regarde un film… ou un documentaire sur un Ehpad. Pardon, un foyer de jeunes mères !

Car oui, officiellement c’est une fiction. Mais la différence entre un documentaire où l’on pose une caméra en espérant qu’un événement arrive, et ce film où l’on attend désespérément qu’il se passe quelque chose… la différence est à la marge. Pendant près de deux heures, les Dardenne suivent plusieurs adolescentes enceintes ou déjà mères dans un foyer d’accueil. Des jeunes filles paumées, abandonnées par des compagnons de passage, rejetées par des familles incapables d’assumer leurs propres responsabilités, essayant malgré tout de tenir debout avec un bébé dans les bras et une vie déjà cabossée avant même d’avoir commencé.

Sur le papier, le sujet était fort. Il y avait matière à faire un grand film social, dur, humain, bouleversant. Et les Dardenne ont déjà prouvé qu’ils savaient faire ça mieux que personne. Même sans grands moyens, ils ont souvent réussi à transformer une rue, un appartement ou un visage fatigué en moment de cinéma. Et quand ils veulent, notamment avec leur acteur fétiche Jérémie Renier dans leurs grands films passés, les frangins peuvent toucher juste.

Mais ici, rien. Rien du début à la fin. Aucun souffle. Aucune tension. Aucune scène qui reste. On regarde ces jeunes femmes errer de rendez-vous sociaux en discussions tristes, de chambres fades en couloirs grisâtres, avec cette caméra portée devenue chez eux une religion. Sauf qu’à force de filmer le vide du quotidien, ils finissent par filmer le vide tout court.

Les actrices, pour la plupart amateurs, sont laissées totalement à l’abandon. Le naturel ne veut pas dire absence de direction. Même avec des non-professionnels, il y a un minimum à respecter. Ici, les dialogues tombent à plat, les regards semblent attendre le “coupez”, et les scènes donnent parfois l’impression d’être des répétitions gardées par erreur au montage.

Et c’est dommage parce que le propos méritait mieux. Ces jeunes filles mères, cassées avant l’âge adulte, auraient pu nous bouleverser. Mais le film les enferme dans une tristesse mécanique où chaque séquence ressemble à la précédente. On comprend vite que personne ne va vraiment évoluer, que rien ne va décoller, et que les Dardenne confondent sobriété et absence totale de cinéma.

Le plus ironique, c’est que le film semble tellement persuadé d’être important qu’il oublie d’être vivant. On finit par regarder sa montre plus souvent que l’écran. “Voyage au bout de l’ennui” aurait presque fait un meilleur titre.

Alors oui, certains y verront sans doute une œuvre d’une grande pudeur sociale. Moi j’y vois surtout un film qui regarde la misère sans jamais réussir à la transformer en émotion ou en cinéma. Et quand un drame social vous donne l’impression d’attendre le bus sous la pluie pendant deux heures, il y a peut-être un problème quelque part.

Bon, si vous êtes dépressifs, c’est pas le bon film après une journée de travail.

NOTE : 6.20

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16.20 - MON AVIS SUR LE FILM CAROL DE TODD HAYNES (2015)


 Vu le Film Carol de Todd Haynes (2015) avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler; Sandra Paulson, John Magaro, Jake Lacy Anne Reskin


Dans le New York des années 1950, Thérèse, jeune employée d'un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d'une cliente distinguée, Carol, une femme séduisante, prisonnière d'un mariage peu heureux. À l'étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond.

Todd Haynes continue son œuvre de grand amoureux du mélodrame américain avec Carol, comme un prolongement encore plus raffiné de Far from Heaven. Immense admirateur de Douglas Sirk, Haynes retrouve cette idée du sentiment emprisonné dans une société corsetée où les regards comptent davantage que les mots. Mais ici, tout semble encore plus fragile, plus feutré, presque suspendu dans le temps. On ne regarde pas seulement un film : on glisse dedans comme dans une rêverie hivernale dont on ressort le cœur serré.

L’histoire se déroule dans l’Amérique des années 50. Thérèse Belivet, jeune employée discrète dans un grand magasin new-yorkais, rêve de photographie et d’une existence plus grande que celle qu’on lui promet. Un jour, une femme apparaît devant elle : Carol Aird. Blonde irréelle, élégance aristocratique, manteau de fourrure et regard où semblent se cacher mille vies. Carol cherche un cadeau pour sa fille, Thérèse la renseigne, et Todd Haynes transforme cette rencontre en moment de cinéma pur. Une scène simple, presque banale, mais filmée comme une naissance amoureuse. Deux inconnues viennent de se reconnaître sans encore le savoir.

Le film épouse ensuite leurs rapprochements, leurs silences, leurs hésitations, leurs fuites aussi. Carol est en plein divorce avec Harge, un mari prêt à utiliser l’homosexualité de son épouse contre elle pour obtenir la garde de leur enfant. Thérèse, elle, flotte dans une jeunesse encore indécise où son compagnon Richard représente presque la vie “normale” qu’elle devrait accepter. Alors les deux femmes se rapprochent, se cherchent, se perdent parfois, dans une Amérique où aimer librement peut détruire une existence entière.

Ce qui frappe immédiatement, c’est la beauté sidérante de la mise en scène. Chaque plan semble composé comme une photographie oubliée retrouvée dans un tiroir. L’influence des clichés de Saul Leiter saute aux yeux : visages observés derrière des vitres embuées, silhouettes capturées à travers des reflets, couleurs étouffées par l’hiver et la mélancolie. Cette image 16 mm presque poudrée donne au film une texture tactile, comme si l’on pouvait sentir le froid des rues de New York ou le parfum laissé par Carol après son passage. Le poudrier omniprésent devient presque un motif secret du film : celui d’un masque social que l’on remet sans cesse avant de retourner au monde.

Et puis il y a ces cadrages… des cadrages à tomber à la renverse. Todd Haynes filme les distances entre les êtres avec une précision folle. Une main qui hésite, un regard dans un rétroviseur, une nuque aperçue dans un restaurant deviennent des événements émotionnels immenses. Les sentiments brûlent sous la glace. C’est un cinéma de rencontres-évitements, de désirs contenus, de phrases interrompues. Même les silences semblent écrits.

L’ombre de Sunset Boulevard plane parfois sur Carol, notamment dans l’aura presque irréelle de Cate Blanchett qui rappelle par instants Gloria Swanson. Blanchett est absolument impériale sans jamais écraser le film. Elle joue Carol comme une femme qui a appris à contrôler chacune de ses émotions pour survivre. Face à elle, Rooney Mara est bouleversante de délicatesse. Son visage devient progressivement celui d’une femme qui découvre enfin qui elle est. Les deux rencontres entre Carol et Thérèse qui encadrent le film sont d’ailleurs parmi les plus belles scènes amoureuses du cinéma récent tant Todd Haynes y concentre tout : le manque, le désir, la peur, l’espérance.

Haynes adapte magnifiquement The Price of Salt de Patricia Highsmith, publié à l’époque sous pseudonyme. Et l’on comprend pourquoi ce texte fut si important : il ose raconter un amour homosexuel sans le condamner moralement, ce qui relevait presque du miracle dans les années 50. Haynes en garde toute la mélancolie mais aussi la douceur inattendue. Ce n’est jamais un film démonstratif. Tout passe par les sensations.

Même les seconds rôles sont magnifiques. Kyle Chandler apporte à Harge une douleur réelle qui évite toute caricature du mari tyrannique, tandis que Sarah Paulson nourrit son personnage d’une élégance blessée bouleversante. Personne n’est sacrifié, tout le monde existe.

Et quel générique… Dès les premières notes, on comprend que l’on va assister à du très grand cinéma. Un cinéma travaillé avec un amour maniaque du détail mais qui ne devient jamais froid. Au contraire, chaque choix esthétique nourrit l’émotion.

Peut-être était-ce finalement “trop britannique” dans sa retenue, sa sophistication et sa pudeur pour déclencher une pluie d’Oscars. Hollywood préfère souvent les démonstrations plus voyantes. Mais le temps joue pour les grands films, et Carol possède précisément cette qualité rare : plus les années passent, plus il semble évident. Un mélodrame glacé en apparence, incandescent à l’intérieur. Du très beau cinéma.

NOTE : 16.20

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lundi 18 mai 2026

12.20 - MON AVIS SUR LE FILM MOLLENARD DE ROBERT SIODMARK (1938)

 


Vu le Film Mollenard de Robert Siodmark (1938) avec Harry Baur Gabrielle Dorziat Marcel Dalio Albert Préjean Pierre Renoir Jacques Baumer Robert Lynen Ludmilla Pitoeff Jean Clarens Maurice Baquet 

Le capitaine au long cours Mollenard sillonne les mers du globe, en partie pour échapper à sa famille, mais surtout pour fuir son épouse. Son cargo détruit par un incendie, le capitaine et son équipage sont rapatriés en France. Soupçonné de s'être livré au trafic d'armes pour son compte personnel, Mollenard voit sa situation au sein de sa compagnie sérieusement compromise. Le retour au foyer se transforme vite en enfer. 

Il y a des films qui sentent le goudron des ports, le tabac froid des bistrots marins et les vies ratées derrière les rideaux bourgeois. Mollenard fait partie de ceux-là. Et quand on voit la force du film, on comprend pourquoi Robert Siodmak allait devenir un immense cinéaste une fois exilé aux États-Unis. Déjà tout est là : les ombres, les visages marqués, les êtres prisonniers de leur destin, les passions qui se transforment en guerre domestique. 


Le capitaine Mollenard, incarné par un gigantesque Harry Baur, est un homme qui préfère les tempêtes aux salons bien cirés. Il traverse les mers sur son cargo moins pour gagner sa vie que pour fuir sa femme et ce monde bourgeois qui l’étouffe. Car chez lui l’enfer porte des robes élégantes et des principes de bonne société. Dès qu’il remet un pied au foyer, c’est une condamnation. L’incendie de son cargo, les histoires d’assurances et les ennuis financiers vont pourtant l’obliger à revenir vers cette prison familiale où chaque regard ressemble à un jugement.

Quand on a un acteur de la trempe de Harry Baur, c’est du pain bénit pour une production et pour le spectateur. Il écrase littéralement l’écran. Dans la lignée des Raimu, il possède cette capacité rare à remplir le cadre sans avoir besoin d’en faire des tonnes. Une démarche, un regard fatigué, une manière de tenir son verre et tout un passé semble surgir devant nous. Baur joue Mollenard comme un vieux loup de mer blessé, un homme brutal parfois, usé souvent, mais vivant à chaque seconde. À côté de lui, beaucoup d’acteurs auraient disparu. 


Mais les seconds rôles sont justement à la hauteur pour affronter ce monstre sacré. Gabrielle Dorziat est formidable en épouse acide, incarnation même de cette bourgeoisie froide qui détruit les êtres à coups de convenances et de mépris social. Son personnage n’a même plus besoin de crier pour faire sentir le poison du quotidien. Marcel Dalio apporte toujours cette humanité inquiète qu’il savait si bien distiller, tandis que Albert Préjean complète admirablement cette galerie de personnages pris dans un étau social. 


Et puis il y a cette mise en scène de Siodmak, déjà immense. Le film est traversé par une atmosphère lourde, presque fataliste, où les ports deviennent des refuges temporaires avant le retour au supplice familial. Les images de Dunkerque ont aujourd’hui quelque chose de bouleversant. L’historien averti peut apercevoir la fameuse Cité Jean Bart avant les bombardements de la guerre 39-45, comme un fantôme capturé par le cinéma avant la disparition. Ces plans donnent au film une valeur documentaire involontaire en plus de sa puissance dramatique. 


Mais ce qui force surtout le respect, c’est la manière dont le film oppose deux mondes irréconciliables : ceux qui vivent en mer et ceux qui restent à terre. Les marins affrontent les tempêtes, les ports lointains, la solitude immense des océans ; à terre, on affronte les convenances, les hypocrisies et les prisons sociales. Chez Siodmak, les salons bourgeois deviennent parfois plus étouffants qu’une cale de cargo en pleine tempête. 


Le film possède une noirceur magnifique. Bien avant les grands films noirs américains de Siodmak, on sent déjà cette fascination pour les hommes condamnés, incapables d’échapper à leur milieu ou à leurs erreurs. Mollenard fuit sans cesse, mais il revient toujours à son enfer. Comme si le destin lui rappelait qu’on ne quitte jamais vraiment sa cage.


Et quelle modernité dans cette violence conjugale inversée pour l’époque. On pourrait croire voir simplement un vieux capitaine bourru rentrer au bercail, mais le film montre surtout un homme détruit moralement par un environnement qui le méprise. Toute cette famille bourgeoise avec ses petits principes apparaît comme une machine à broyer les sentiments et les couples. 


Il y a enfin cette puissance humaine qui traverse tout le film. On sent le sel, la fatigue, la colère rentrée. Pas un cinéma de carton-pâte, mais un cinéma habité par des gueules, des silences et des regards. Un cinéma adulte. Un cinéma qui ne cherche jamais à flatter le spectateur. 

Et au milieu de tout cela, Harry Baur reste immense. Chaque scène lui appartient. Chaque apparition impose quelque chose de tellurique. On ne regarde pas seulement un acteur jouer un marin : on croit voir un homme qui a passé sa vie entière à lutter contre les mers et contre les autres. C’est ce qui rend Mollenard aussi fort encore aujourd’hui : derrière le drame conjugal, derrière la critique sociale, derrière les ports et les cargos, il y a avant tout un homme qui étouffe et qui tente désespérément de respirer. Cargo de Nuit 35 Jours sans voir sa femme avec plaisir 

NOTE / 12.20

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