Vu le Film La Valse des Pantins (King of Comédy) de Martin Scorcese (1982) avec Robert de Niro Jerry Lewis Sandra Bernhard Diannhe Abbott Shelley Hack Margot Winkler Tony Randall Victor Borge
Rupert Pupkin n'a qu'un rêve : devenir le nouveau Jerry Langford, une énorme vedette comique qui anime son propre talk-show tous les soirs : The Jerry Langford Show. Un soir, à la sortie d'un enregistrement, au milieu de la nuée de fans dont il fait partie, il parvient à approcher pour la première fois l'animateur star et à l'accompagner (contre son gré) dans sa limousine. Persuadé que c'est le signe du début de sa grande carrière, Rupert ne cesse de harceler Jerry pour être invité dans son émission, en vain. Sa seule solution, kidnapper la star et forcer la production à lui offrir ses 15 minutes de gloire, quelles qu'en soient les conséquences.
Il y a des films qui vieillissent… et d’autres qui deviennent presque prophétiques. La Valse des pantins (ou King of Comedy) de Martin Scorsese fait clairement partie de la seconde catégorie. Ce n’est pas seulement une comédie noire : c’est une radiographie glaciale — et aujourd’hui terriblement actuelle — de la célébrité comme maladie moderne.
Au centre, il y a Rupert Pupkin, incarné par un Robert De Niro en état de grâce. Un pauvre bougre, oui, mais surtout un homme persuadé d’être déjà une star. Il ne doute de rien, et c’est précisément ce qui le rend inquiétant. Il écrit ses blagues comme on avale un café — vite, sans goût, mais avec une forme d’addiction. Le problème, c’est que personne n’en veut. Et dans un monde où exister, c’est être vu, c’est déjà une condamnation.
Face à lui, Jerry Lewis, à contre-emploi total dans le rôle de Jerry Langford, présentateur star, froid, distant, presque vidé de toute humanité. Loin de ses pitreries, il impose une présence sèche, presque tragique. Il incarne une célébrité fatiguée, enfermée dans son luxe comme dans une prison dorée. Un homme que tout le monde connaît… mais que personne ne connaît vraiment.
La rencontre entre ces deux solitudes — l’une qui veut exister à tout prix, l’autre qui n’en peut plus d’exister sous les projecteurs — est le cœur du film. Pupkin s’approche de trop près, Langford recule, et cette danse maladive mène à l’impensable : un enlèvement sans rançon. Non, Pupkin ne veut pas de l’argent. Il veut la place. Il veut être roi à la place du roi. Et c’est là que Scorsese est génial.
Car dans cette seconde partie, le film bascule dans une satire d’une précision chirurgicale. La célébrité n’est qu’éphémère ; la roue tourne, comme dirait le paon. Ce qui compte, ce n’est plus le talent, mais le buzz. Et déjà, dans les années 80, Scorsese avait tout compris : il est parfois plus rentable d’avoir un criminel avec ses blagues pourrites à l’antenne qu’un looser de présentateur vieilli qui n’a même pas su empêcher son enlèvement. Le cynisme est total, presque indécent… et pourtant, terriblement juste.
La mise en scène est d’une maîtrise absolue. Pas d’esbroufe inutile : tout est au service du malaise. Scorsese filme les fantasmes de Pupkin sans toujours les signaler clairement, brouillant la frontière entre réalité et illusion. On rit, puis on se fige. On est mal à l’aise, mais on ne peut pas détourner le regard. C’est du grand art, celui qui vous piège doucement.
Le scénario, lui, est d’une intelligence redoutable. Il ne juge jamais frontalement, il expose. Il montre un monde où la télévision fabrique des monstres… mais aussi où ces monstres sont accueillis à bras ouverts dès qu’ils font de l’audience. Et aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, le film prend une dimension presque visionnaire.
Et puis il y a De Niro. Encore une fois. Il excelle dans ce type de rôle où il peut exploiter toute son extravagance. Il est pathétique, drôle, inquiétant, parfois même touchant malgré tout. Un numéro d’équilibriste. En face, Lewis prouve à ceux qui en doutaient qu’il était aussi un immense acteur dramatique. Leur duo, déséquilibré, fonctionne à merveille.
Scorsese est aussi le roi de cette comédie cynique. Il maîtrise son sujet de bout en bout, dissèque les limites de la célébrité et de son entourage avec une lucidité presque cruelle. C’est un film qui dérange autant qu’il fascine. Un miroir tendu à une société prête à tout pour quelques minutes de lumière.
Du cinéma comme on aime. Et comme on en fait trop peu.
NOTE : 17.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisateur : Martin Scorsese
- Scénario : Paul D. Zimmerman
- Musique : Robbie Robertson
- Photographie : Fred Schuler
- Montage : Thelma Schoonmaker
- Décors : Boris Leven
- Costumes : Richard Bruno
- Production : Arnon Milchan
- Sociétés de production : Embassy International Pictures
- Distribution : 20th Century Fox (États-Unis), Carlotta Films (France)
- Budget : 19 000 000 $
- Robert De Niro (VF : Pierre Arditi) : Rupert Pupkin
- Jerry Lewis (VF : Roger Carel) : Jerry Langford
- Sandra Bernhard (VF : Élisabeth Wiener) : Masha
- Diahnne Abbott (VF : Florence Giorgetti) : Rita Keane
- Shelley Hack (VF : Brigitte Morisan) : Cathy Long, la secrétaire
- Margo Winkler (en) : Audrey, la réceptionniste
- Frederick De Cordova (VF : Georges Atlas) : Bert Thomas, le producteur
- Ralph Monaco (VF : Pierre Hatet) : Raymond Wirtz, le responsable de la sécurité
- Tony Randall (VF : Serge Lhorca) : lui-même
- Ed Herlihy (VF : Philippe Dumat) : lui-même (le présentateur)
- Lou Brown : lui-même (le chef d'orchestre)
- Victor Borge : lui-même
- Leslie Levinson (VF : Céline Monsarrat) : Roberta Posner
- Thomas M. Tolan (VF : Marc de Georgi) : l'inspecteur Gerrity
- Bill Minkin (en) (VF : Mario Santini) : Clarence McCabe
- Kim Chan (en) (VF : Roger Lumont) : Jonno, domestique de Jerry
- Jay Julien (VF : Marc Cassot) : l'avocat de Jerry
- Martin Scorsese : le réalisateur de télévision (caméo)
- Catherine Scorsese (en) : la mère de Rupert (voix)
- Cathy Scorsese : Dolores, la serveuse
- Charles Scorsese (en) : le 1er homme au bar
- Mardik Martin : le 2e homme au bar
- Mary Elizabeth Mastrantonio (non créditée) : une fan dans la foule à la sortie de Jerry (figuration au début du film)
- Les membres du groupe The Clash (Mick Jones, Joe Strummer, Paul Simonon), leur manager Kosmo Vinyl (en), et les musiciens Ellen Foley et Don Letts font une figuration en tant que voyous dans la rue.


