Vu le Film Petit Paysan de Hubert Charuel (2017) avec Swann Arlaud Sara Giraudeau Isabelle Candelier Bouli Lanners Jean Paul Charuel Marc Barbé Clément Bresson
Hubert Charuel connaît bien son sujet, puisqu’il a grandi dans le milieu de l’élevage laitier avant de suivre les cours de la Fémis, comme François Ozon, et de réaliser avec Petit Paysan son premier long métrage. Une première œuvre qui a rencontré son public malgré un sujet difficile et un jeune acteur encore peu connu du grand public, avec en prime le Swann d’or au Festival du film francophone d’Angoulême. Comme quoi, il n’est pas nécessaire d’avoir des millions de spectateurs pour qu’un film trouve sa place et fasse parler de lui.
En apparence, le film nous parle de la maladie de la vache folle, mais le réalisateur n’a pas voulu nous montrer des animaux tremblants pour appuyer artificiellement le côté dramatique de son histoire. Il s’est plutôt inspiré d’une maladie bovine touchant notamment les veaux, avec des symptômes pouvant provoquer des saignements, pour construire un récit où la peur de la contamination devient une véritable obsession. On est loin des images Disney avec des animaux qui gambadent dans les prés en attendant que le fermier vienne leur distribuer des caresses, car ici, la vie agricole peut être aussi belle que terrible, avec des moments de naissance qui côtoient la maladie et la mort.
Pierre, jeune éleveur laitier, vit presque exclusivement pour son exploitation, ses bêtes constituant à la fois son gagne-pain, sa responsabilité quotidienne et une grande partie de son existence. Sa sœur Pascale, vétérinaire, représente un autre regard sur cette profession, même si leurs relations ne sont pas toujours simples. Entre ses difficultés personnelles, ses sentiments qu’il peine à gérer et les contraintes d’une exploitation qui ne s’arrête jamais, Pierre est un jeune homme qui porte beaucoup sur ses épaules, sans toujours savoir comment faire face aux événements lorsqu’ils prennent une tournure inattendue.
Car être paysan, ce n’est pas seulement regarder pousser l’herbe et attendre que les vaches donnent du lait, contrairement à ce que pourraient imaginer ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans une ferme. Il faut être disponible jour et nuit, surveiller les bêtes, intervenir lorsqu’une vache met bas et assumer des responsabilités qui ne prennent pas de vacances. Quand une naissance survient au milieu de la nuit, il n’est pas question de remettre le travail au lendemain, même si le réveil a sonné depuis longtemps dans la tête du pauvre éleveur.
Le film prend toute sa dimension lorsque Pierre découvre qu’une première bête est malade. Son visage, sa manière de regarder l’animal et de comprendre peu à peu ce qui risque d’arriver en disent long sur son attachement à son troupeau, mais aussi sur la peur qui commence à l’envahir. Il sait que les conséquences peuvent être catastrophiques pour son exploitation et que les règles sanitaires ne lui laisseront guère de marge de manœuvre. Pourtant, il va commettre l’irréparable, une décision qu’il prend à ses dépens, en sachant qu’il franchit une limite aussi bien morale que juridique.
Cette connerie va le poursuivre, car lorsqu’une deuxième vache présente à son tour des signes inquiétants, Pierre perd progressivement pied. Il ne s’agit plus seulement de sauver son exploitation, mais de faire face à une situation qui le dépasse, avec cette angoisse de voir disparaître tout ce pour quoi il s’est battu. Son comportement devient de plus en plus désespéré, et l’on assiste à la crise d’un jeune homme qui ne parvient plus à maîtriser les événements. La jeunesse explique peut-être une partie de sa réaction, mais elle ne suffit pas à effacer les conséquences de ses actes.
Hubert Charuel prend son temps pour installer son histoire, observer les gestes du métier et filmer les animaux sans chercher à enjoliver la réalité. Il connaît ce monde de l’intérieur et cela se ressent dans sa manière de cadrer les personnages, de montrer le travail quotidien et de laisser les situations s'installer jusqu’à devenir presque insupportables. Les scènes de maladie comme celles des mises bas ne sont pas là pour faire joli dans le décor, elles rappellent que la vie d’un éleveur est faite de responsabilités permanentes, de joies véritables et parfois d’horreurs auxquelles il faut bien se confronter.
On sent la formation du réalisateur, qui soigne sa mise en scène et ne se précipite pas pour nous expliquer ce que nous devons penser. Cette lenteur peut rebuter certains spectateurs, d’autant que plusieurs scènes sont crues et que l’histoire ne nous épargne pas les aspects les plus difficiles de la vie agricole. Mais elle participe aussi à cette atmosphère oppressante, où chaque nouvelle découverte devient une menace et où l’on finit par partager l’angoisse de Pierre, même lorsque ses décisions nous mettent profondément mal à l’aise.
Il faut dire que le réalisateur a trouvé en Swann Arlaud un acteur extraordinaire, dont la présence magnétique porte presque tout le film. Son visage, ses silences, ses gestes et son regard traduisent une inquiétude permanente, sans qu’il ait besoin d’en rajouter dans le pathos. Il possède cette vérité qui fait oublier le comédien derrière le personnage, avec une gueule qui n’aurait pas dépareillé dans le cinéma français des années 1960, quand certains acteurs pouvaient exprimer une foule de sentiments sans avoir besoin de prononcer trois pages de dialogue. Sa prestation est remarquable et l’on comprend pourquoi le film repose autant sur ses épaules.
À côté de lui, Ana Girardot, Isabelle Candelier et Bouli Lanners apportent leur talent à cette histoire, même si j’ai parfois eu le sentiment que les seconds rôles restaient un peu trop dans l’ombre de leur personnage principal. Charuel a peut-être tellement concentré son attention sur Pierre qu’il en oublie par moments de donner davantage d’épaisseur à son entourage. Quant aux vaches, elles n’ont pas vraiment pris le taureau par les cornes, mais elles ont au moins le mérite de nous rappeler que, dans cette histoire, les premières victimes ne sont pas toujours celles que l’on croit.
Une mention spéciale à Angélique, qui mérite elle aussi qu’on s’attarde sur sa présence dans cette aventure humaine, même si le regard reste largement capté par l’incroyable composition de Swann Arlaud.
Petit Paysan est donc un film difficile, autant par certaines scènes crues que par son rythme volontairement lent, mais qui finit par nous hypnotiser grâce à ses personnages et à la justesse de son interprétation. Hubert Charuel nous plonge dans un univers qu’il connaît parfaitement, sans le transformer en carte postale champêtre ni chercher à nous faire croire que les animaux sont là uniquement pour attendrir le spectateur. Derrière cette histoire de contamination, il raconte la solitude d’un homme, son attachement à son métier et sa peur de tout perdre, jusqu’au moment où il franchit une limite dont il ne mesure pas immédiatement toute la portée.
Un premier long métrage impressionnant, porté par un Swann Arlaud d’une vérité saisissante, qui nous fait regarder le monde paysan autrement. Et si, après cette séance, vous trouvez que vos journées de travail sont difficiles, pensez donc à Pierre, qui doit gérer ses vaches, son exploitation, sa sœur vétérinaire et une catastrophe sanitaire, le tout sans pouvoir appuyer sur le bouton pause. À côté, nos petites contrariétés quotidiennes ont parfois l’air d’un séjour à la campagne dans une publicité pour le lait !
NOTE : 14.20
FICHE TECHNIQUE
Réalisation ; Hubert Charuel
Scénario : Claude le Pape et Hubert Charuel
Musique ; Quentin Lepoutre
Producteur : Stéphanie Bermann, Alexis Dulguerian et Valérie Boyer
Son : Marc-Olivier Brullé, Emmanuel Augeard et Vincent Cosson
Montage : Lilian Corbeille et Grégoire Pontécaille et Julie Léna
Photographie ; Sebastien Goepfert
DISTRIBUTION
- Swann Arlaud : Pierre Chavanges, agriculteur
- Sara Giraudeau : Pascale Chavanges, sœur de Pierre, vétérinaire
- Isabelle Candelier : Madame Chavanges, mère de Pierre et de Pascale
- Marc Barbé : responsable de la Direction départementale de la protection des populations
- India Hair : Angélique, boulangère
- Franc Bruneau : Régis
- Géraldine Martineau : Emma
- Claude Le Pape : Francine, gendarme
- Bouli Lanners : Jamy, agriculteur belge dont le troupeau a été abattu
- Valentin Lespinasse : Jean-Denis
- Clément Bresson : Fabrice
- Jean Charuel : Raymond
- Julian Janeczko : Thomas
- Jean Chauvelot : chef gendarme
- Jean-Paul Charuel : Monsieur Chavanges, père de Pierre et de Pascale
- Sylvaine Charuel : contrôleur laitier

