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lundi 12 octobre 2026

8.90 - MON AVIS SUR LE FILM LE REQUIN HARPONNE SCOTLAND YARD DE ALFRED VOHRER (1962)

 


Vu le film Le Requin Harponne Scotland Yard de Alfred Vohrer (1962) avec Joachim Fuchsberger Brigitte Grothum Elisabeth Flickenschildt Eddi Arent Klaus Kinski Jan Hendricks Richard Munch


Avec Le Requin harponne Scotland Yard, Alfred Vohrer nous plonge dans le krimi ouest-allemand, ce polar populaire des années 1960 qui a fait les beaux jours des adaptations d’Edgar Wallace produites par Rialto. Nous sommes en 1962, et le cinéaste connaît parfaitement les ingrédients de la maison, avec une enquête policière, des personnages suspects, des rebondissements à répétition et un criminel dont l’identité constitue évidemment le principal sujet de préoccupation. Ce n’est pas vraiment un nanar, mais plutôt un divertissement de série B qui connaît ses limites et sait malgré tout nous tenir en haleine.

L’inspecteur Wade se retrouve sur la piste d’un mystérieux criminel surnommé « le Requin », qui sévit sur la Tamise en combinaison de plongée, armé d’un harpon avec lequel il élimine ses victimes avant de disparaître dans les eaux ou de s’échapper par les égouts. Voilà un gaillard qui a trouvé une méthode originale pour échapper à la police, même si l’on peut se demander si Scotland Yard n’aurait pas intérêt à renforcer la surveillance de ses canalisations plutôt que de courir après les suspects sur les quais !

L’enquête conduit Wade vers un établissement louche installé au bord de l’eau, où se croisent des personnages aux intentions douteuses, des trafiquants et des individus dont les activités semblent parfois aussi obscures que les profondeurs de la Tamise. Entre contrebande, faux-semblants et révélations successives, chacun paraît avoir quelque chose à cacher, et le spectateur est invité à mener sa propre enquête pour tenter de découvrir qui se dissimule derrière cette étrange silhouette en combinaison de plongée.

Le film appartient à cette tradition du cinéma populaire où les scénaristes prennent un malin plaisir à multiplier les pistes et à faire soupçonner tout le monde, quitte à compliquer parfois une intrigue qui aurait pu se contenter de quelques bonnes idées. Mais c’est aussi ce qui fait le charme de ces krimis, avec leur galerie de personnages inquiétants, leurs décors sombres et cette manière de faire surgir le danger là où on ne l’attend pas forcément.

Klaus Kinski, dans le rôle de Gregor Gubanow, apporte sa présence habituelle à cette histoire, avec ce visage et ce regard qui semblent toujours annoncer des complications. Son personnage est ambigu, peu rassurant et suffisamment mystérieux pour entretenir le doute, sans être pour autant le grand criminel que l’on traque. Kinski enchaînait alors les productions à un rythme soutenu, mais même dans un rôle secondaire, il possédait cette faculté de rendre un personnage suspect simplement en restant dans le champ de la caméra. Avec lui, on ne sait jamais vraiment si l’on doit se méfier du bonhomme ou de celui qui l’interroge.

Alfred Vohrer maîtrise les codes de ce cinéma policier allemand, avec une mise en scène qui privilégie le suspense, les apparitions inquiétantes et les révélations destinées à relancer l’histoire. On peut penser à Hitchcock pour cette volonté de jouer avec les soupçons et de faire du criminel une figure presque insaisissable, mais il ne faudrait pas pousser la comparaison trop loin, car nous restons dans un polar populaire qui n’a ni les moyens ni la sophistication du maître du suspense.

Le film possède néanmoins une véritable personnalité grâce à son environnement aquatique. Les quais, la péniche, le bar au bord de l’eau et les passages par les égouts composent un décor qui change agréablement des enquêtes policières plus conventionnelles. La combinaison de plongée, le harpon et les disparitions dans la Tamise donnent à l'ensemble une coloration presque fantastique, sans jamais faire basculer le récit dans le film d'horreur.

Ce qui fonctionne le mieux, c’est cette idée toute simple d’un assassin qui utilise les eaux londoniennes comme terrain de chasse, avec une méthode suffisamment spectaculaire pour marquer les esprits. Ce n’est pas Jack l’Éventreur, mais un tueur qui a troqué le couteau contre le harpon et les ruelles sombres contre les profondeurs de la Tamise. Il fallait y penser, même si l’on imagine mal les autorités britanniques recommander cette technique aux apprentis criminels.

Le rythme est convenable, les rebondissements s’enchaînent et l’on se laisse volontiers embarquer dans cette histoire où les apparences sont trompeuses. L’humour, notamment à travers le personnage comique habituel de ce type de production, vient parfois alourdir l’ensemble, comme si les producteurs craignaient que le spectateur ne puisse pas supporter trop longtemps une atmosphère inquiétante sans qu’on lui fournisse quelques occasions de sourire. Tout n’est donc pas du même niveau, mais l’efficacité générale reste au rendez-vous.

Le Requin harponne Scotland Yard n’a certes pas la prétention de révolutionner le polar, mais il possède suffisamment d’atouts pour satisfaire les amateurs de ces productions allemandes qui ont fait les délices des salles populaires. Alfred Vohrer connaît son métier, Klaus Kinski apporte son inquiétante présence et la Tamise fournit un terrain de jeu autrement plus original que les traditionnelles ruelles brumeuses.

Reste cette question qui me trotte dans la tête : et si le meilleur du film était finalement son titre ? Le Requin harponne Scotland Yard, voilà une promesse de cinéma populaire qui ne fait pas dans la dentelle, avec un criminel aquatique qui s’attaque à la police britannique comme d’autres sortent leur parapluie lorsqu’il pleut. On est loin du grand cinéma, mais pour une plongée dans le krimi des années 1960,je ne boude pas mon plaisir.

NOTE : 8.90

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

5.90 - MON AVIS SUR LE FILM BLACK KILLER DE CARLO CROCCOLO (1971)

 


Vu le film Black Killer de Carlo Croccolo (sous le nom de « Lucky Moore ») (1971) avec Klaus Kinski Fred Robsahm Marina Mulligan Antonio Cantafora Paul Craine Tiziana Dini Ted Jones Terry Jones


pour faire plus américain, est un western spaghetti de fin de cycle, une production bas de gamme de 1971 comme l’Italie en fabriquait encore à la chaîne, avec des scénarios qui tiennent parfois sur un coin de table et des moyens qui ne risquent pas de faire de l’ombre aux productions hollywoodiennes.

Nous sommes dans le western d’exploitation, celui qui cherche avant tout à remplir les salles avec des fusillades, des règlements de comptes et quelques idées suffisamment originales pour retenir l’attention du spectateur. Ce n’est pas un nanar totalement assumé, car le film ne pousse pas le mauvais goût jusqu’à en faire un spectacle comique, mais ce n’est pas non plus une grande réussite cinématographique. Il se situe dans cet entre-deux où l’on peut trouver quelques plaisirs de cinéphile au milieu d’une production qui ne cherche manifestement pas à révolutionner le genre.

La petite ville de Tombstone est sous la coupe des frères O’Hara, des bandits mexicains qui portent des noms irlandais, ce qui constitue déjà une curiosité dont le western italien a le secret. Ces charmants personnages terrorisent les fermiers, les contraignent à céder leurs titres de propriété avant de les éliminer, avec la complicité d’un juge qui a visiblement oublié le sens du mot justice. Dans ce coin de l’Ouest, la propriété privée est une chose sacrée, sauf lorsqu’elle appartient à quelqu’un d’autre que les O’Hara.

C’est dans ce contexte qu’arrive Burt Collins (Fred Robsahm), un tireur qui va endosser l’étoile de shérif, tandis que James Webb (Klaus Kinski), un avocat mystérieux, débarque avec une malle remplie de livres. On pourrait croire que le bonhomme vient régler les problèmes de Tombstone à coups de plaidoiries, mais nous sommes dans un spaghetti et les livres ont ici une autre utilité que d’enrichir la culture générale des habitants.

Car ces ouvrages sont évidés et dissimulent des pistolets, une trouvaille qui constitue le principal gadget du film et lui donne une partie de son identité. Il fallait tout de même y penser : quand la loi ne suffit plus, autant sortir l’artillerie de la bibliothèque ! L’idée est suffisamment originale pour réveiller une intrigue qui, sans elle, aurait bien du mal à sortir des sentiers battus.

L’histoire se complique avec une affaire de vengeance après l’attaque du frère de Burt et de sa femme indienne Sarah, tandis que les alliances se font et se défont au gré des intérêts de chacun. Les doubles jeux s’accumulent, les règlements de comptes se préparent et le scénario finit par nous réserver un retournement autour de l’argent plutôt que de la terre, histoire de rappeler que, dans l’Ouest, les bonnes intentions ont souvent un prix.

Klaus Kinski, dans le rôle de James Webb, reste relativement en retrait, observant les événements avant d’intervenir lorsque cela devient nécessaire. Élégant dans ses vêtements noirs, avec son regard inquiétant et cette présence qui lui permettait d’occuper l’écran sans avoir besoin d’en faire des tonnes, il apporte au film une dimension que les autres personnages ne possèdent pas toujours. On connaît le bonhomme, qui enchaînait alors les productions alimentaires pour assurer ses cachets, mais même dans ce genre de commande, il conservait une intensité qui faisait la différence.

Fred Robsahm assure le rôle du tireur devenu shérif, tandis que le reste de la distribution remplit les fonctions habituelles du genre, entre méchants sans scrupules et victimes qui attendent que quelqu’un vienne remettre un peu d’ordre dans cette petite entreprise criminelle. Les personnages secondaires restent assez interchangeables, et l’on ne peut pas dire que Carlo Croccolo ait particulièrement cherché à leur donner une profondeur psychologique digne d’un grand drame shakespearien.

La musique de Daniele Patucchi constitue l’un des atouts du film, avec ses guitares, ses riffs, son piano électrique et ses motifs dramatiques qui tentent de donner du relief à des images parfois bien pauvres. Nous ne sommes évidemment pas chez Ennio Morricone, mais le compositeur connaît les codes du western italien et parvient à installer une ambiance qui compense occasionnellement les limites de la mise en scène.

Car les faiblesses sont bien présentes, entre les trous de scénario, les décors modestes, les scènes parfois répétitives et une violence de genre qui tient davantage de la routine que de la véritable invention. La nudité gratuite vient également rappeler que certaines productions italiennes de cette époque n’hésitaient pas à ajouter quelques arguments de ce type pour attirer le chaland, quitte à les intégrer avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine.

Il faut aussi replacer Black Killer dans son époque, celle des salles de quartier enfumées, des doubles programmes et des séances du samedi où l’on venait chercher des fusillades, des gros plans sur les visages burinés et un nom comme celui de Klaus Kinski sur l’affiche. Dans ce contexte, le film remplissait son contrat, sans prétendre rivaliser avec les grandes réussites du western italien.

Aujourd’hui, il révèle davantage les limites d’une industrie qui exploitait jusqu’au bout les recettes d’un genre en perte de vitesse, avant que celui-ci ne disparaisse progressivement des écrans populaires. Carlo Croccolo signe une réalisation modeste, mais le film conserve quelques arguments grâce à son curieux système de livres-pistolets, à la musique de Patucchi et à la présence de Kinski.

Black Killer n’est donc pas un western à défendre artistiquement à tout prix, mais ce n’est pas non plus un désert cinématographique absolu. Pour les amateurs de western spaghetti de série B et les inconditionnels de Kinski, il reste une curiosité qui se regarde avec un certain plaisir, à condition de ne pas attendre le prochain Il était une fois dans l’Ouest. Les autres pourront toujours passer leur chemin, car Tombstone a beau être sous la coupe des O’Hara, le cinéma italien, lui, avait déjà commencé à rendre les armes.

NOTE : 5.90

FICHE TEHNIQUE


DISTRIBUTION

13.20 6 MON AVIS SUR LE FILM LA CHALEUR DE STEPHANE DEMOUSTIER (2026)


 Vu le film La Chaleur de Stéphane Demoustier (2026) avec Hadrien Hussein Tristan Richard Martina La Manna Noé Houssard Zakariya Gouram Cécile Dubrocq Marguerite Demoustier Rida Elmanawehly Sarah Le Picard


Plaisir de retrouver Stéphane Demoustier, le réalisateur de l’excellent Borgo, qui adapte ici le roman de Victor Jestin, récompensé par le Prix Fémina des lycéens. Nous délaissons la Corse et l’arche de la Défense de ses précédents films pour nous plonger dans les plages des Landes, au milieu d’un camping où la jeunesse profite des vacances, entre alcool, fêtes et filles, avec cette envie de vivre à fond des journées qui semblent ne jamais devoir finir.

Sauf que tout le monde ne vit pas ces vacances de la même manière, et c’est justement ce qui intéresse le cinéaste. Marouane (Hadrien Hussein), jeune Marocain de 17 ans, est bien présent dans le groupe de copains, notamment auprès de Noé (Tristan Richard), mais il demeure un garçon mutique, qui observe davantage qu’il ne participe et semble toujours conserver une certaine distance avec les autres. Il ne quitte jamais son tee-shirt ni son short long, refusant de se montrer torse nu par pudeur, tandis que les musiques sur lesquelles les autres dansent ne sont guère sa tasse de thé, lui préférant la musique classique.

Marouane n’est pas un garçon facile à cerner, même pour ceux qui le côtoient quotidiennement, car il reste en retrait, sans vraiment partager les confidences ni l’énergie de son ami Noé. Ses parents voudraient pourtant le voir profiter de ses vacances comme tous les jeunes de son âge, mais cette injonction au bonheur peut devenir pesante lorsqu’on ne se reconnaît pas dans les plaisirs des autres. Seule sa sœur lui permet de retrouver quelques instants de complicité enfantine, comme si cette relation lui offrait un refuge loin des préoccupations et des comportements de ses camarades.

Déjà peu bavard, Marouane va pourtant trouver une excellente raison de se taire encore davantage lorsqu’un accident involontaire impliquant Oscar (Noé Houssard) vient bouleverser ses vacances. Le garçon se retrouve alors prisonnier d’un secret qu’il entend bien garder le plus longtemps possible, quitte à s’enfermer dans un silence qui l’éloigne encore un peu plus de ceux qui l’entourent. Difficile de parler lorsqu’on a quelque chose à cacher, surtout quand on ne sait pas vraiment comment vivre avec ce qui vient de se produire.

Une forme de torpeur s’installe progressivement chez lui, avec cette impression qu’il devient de moins en moins réactif, comme engourdi par les événements, tandis que la chaleur estivale semble peser sur les corps et les esprits. Le titre prend alors tout son sens, car cette chaleur ne se limite pas au soleil qui tape sur le camping, elle accompagne aussi l’inconfort d’un adolescent qui ne parvient plus à retrouver sa place parmi les autres. Les vacances continuent autour de lui, les jeunes font la fête et s’amusent, mais Marouane paraît de plus en plus enfermé dans son propre monde.

Stéphane Demoustier filme son personnage avec une grande tendresse, sans chercher à forcer l’émotion ni à transformer son silence en démonstration. Il laisse vivre son jeune héros, avec ses maladresses, ses hésitations et ses difficultés à communiquer, dans un cadre estival qui pourrait pourtant sembler propice à l’insouciance. Hadrien Hussein est formidable dans ce rôle, trouvant le ton juste avec un jeu tout en retenue, qui donne une vraie présence à ce garçon dont on aimerait parfois qu’il se livre davantage. Il parvient à faire exister Marouane sans avoir besoin d’en rajouter, ce qui n’est pas la moindre des qualités de son interprétation.

Reste que ce garçon prisonnier de son secret aura bien du mal à se rapprocher des autres, malgré quelques timides moments de rapprochement avec Giulia, qui laissent entrevoir une possibilité de sortir de sa coquille. Mais peut-on vraiment profiter de ses vacances lorsqu’on porte un tel poids sur les épaules, surtout à un âge où les autres semblent avoir pour seul souci de s’amuser ?

La Chaleur est un joli film dans un joli cadre, qui prend le temps de regarder un adolescent évoluer au milieu des siens sans parvenir à partager pleinement leur insouciance. Loin des tumultes et des préoccupations que l’on associe souvent à nos adolescents d’aujourd’hui, Demoustier préfère s’attacher à un jeune homme qui se débat avec lui-même, dans un récit intimiste où les silences en disent parfois plus long que les dialogues.

On tient là une belle réussite, un film familial en quelque sorte, qui peut toucher différentes générations sans avoir besoin de forcer le trait. Après Borgo, Stéphane Demoustier confirme tout le bien que je pense de lui et qu’il faudra compter avec ce réalisateur dans les années à venir. Quant à Marouane, il lui faudra sans doute encore un peu de temps pour apprendre à profiter de la vie comme les autres, mais le cinéma, lui, vient de trouver un beau personnage.

NOTE : 13.20

FICHE TECHNIQUE

  • Réalisation et scénario : Stéphane Demoustier
  • Scénario : Stéphane Demoustier[], d'après le roman du même titre de Victor Jestin[]
  • Musique : Pierpaolo Saccomandi
  • Décors : Catherine Cosme
  • Costumes : Camille Rabineau
  • Photographie : David Chambille[]
  • Son : Olivier Dandré
  • Montage : Damien Maestraggi
  • Production : Jean des Forêts et Amélie Jacquis
    • Coproduction : Gaëtan David, Matthias Erny et André Logie
  • Sociétés de production : Petit Film, en coproduction avec La Compagnie cinématographique, The Dreaming Sheep Company, Panache Productions et Wildside[5]
  • Sociétés de distribution : Memento Distribution[] (France) et I Wonder Pictures (Italie) ; Anga Productions (Belgique), Frenetic Films (Suisse romande)
  • Budget : 3 millions d'euros[

DISTRIBUTION

  • Hadrien Hussein : Marouane
  • Tristan Richard : Noé
  • Martina La Manna : Giulia
  • Noé Houssard : Oscar
  • Zakariya Gouram : le père de Marouane
  • Cécile Ducrocq : la mère de Marouane
  • Marguerite Demoustier : Inès, petite sœur de Marouane
  • Rida Elmanawehly : Sabri
  • Sarah Le Picard : Claire, mère d'Oscar[]
  • Stessie Santoru : l'adjudante[

dimanche 11 octobre 2026

11.20 - MON AVIS SUR LE FILM LES AVENTURES DE TILL L'ESPIEGLE DE GERARD PHILIPPE ET JORI IVESN (1956)

 


Vu le film Les Aventures de Till l'Espiègle de Gérard Philipe et Jori Ivens (1956) avec Gérard Philipe Nicole Berger Fernand Ledoux Jean Debucourt Jean Carmet François Fabian Jean Vilar Erwin Geschonneck


Adapté du roman de Charles De Coster, La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs. Sacré titre, qui aurait pris toute la place sur l’affiche de cinéma, quitte à obliger les exploitants à pousser les murs du hall pour accueillir les spectateurs. Autre particularité, ce film est une coproduction franco-est-allemande avec la RDA, ce qui en fait une rareté dans le paysage cinématographique français de l’époque.

Cette association n’est pas le fruit du hasard, puisque la DEFA, le studio d’État est-allemand, participe au financement du film, dans le cadre d’une volonté de développer les échanges culturels avec la France pendant la période de déstalinisation. Le sujet permet aussi de mettre en scène un peuple qui résiste à un envahisseur étranger, ce qui n’était pas sans intérêt politique pour le régime est-allemand. La coopération ne durera d’ailleurs pas éternellement, puisque la RDA finira par reprocher à ces films de ne pas suffisamment défendre ses idées.

Nous voici donc plongés dans un film d’aventure comme on en faisait dans les années 50, destiné à distraire un public qui sortait encore des années de guerre et retrouvait le goût des grandes histoires populaires. Avec son héros insolent, ses déguisements, ses ruses et ses combats, le film ressemble à une sorte de Robin des Bois à la française, et l’on pense évidemment à Fanfan la Tulipe, pas uniquement en raison de la présence de Gérard Philipe, mais aussi grâce à la fantaisie du personnage et à celle des combattants flamands qui lui donnent la réplique.

Pourtant, derrière les plaisanteries et les facéties de notre héros, le sujet est loin d’être léger. Au XVIe siècle, la Flandre subit l’occupation espagnole, avec son cortège de massacres, de pillages et de persécutions. Lorsque Till perd son père, Claes, brûlé sur le bûcher, sa bonne humeur ne suffit plus à masquer sa colère et son désir de vengeance. Le joyeux drille devient alors un combattant de la liberté, décidé à lutter contre le duc d’Albe et ses troupes, quitte à employer la ruse plutôt que la force.

Till va même réussir à s’introduire à la cour de son ennemi en se faisant passer pour un bouffon, ce qui lui permet d’espionner les Espagnols et de préparer la résistance de l’intérieur. Une belle idée sur le papier, avec ce personnage qui fait rire ses adversaires pendant qu’il prépare leurs ennuis, mais le film donne parfois l’impression de courir dans toutes les directions à la fois, sans parvenir à choisir entre la comédie, le récit historique et le grand spectacle.

Gérard Philipe, dont c’est l’unique réalisation, enchaîne les cascades, les pitreries et les acrobaties avec l’énergie d’un acteur qui connaît parfaitement son personnage. On sent qu’il s’amuse à jouer les trublions, mais on a aussi le sentiment que ses ambitions de réalisateur sont dépassées par l’ampleur du projet, qui aurait mérité un récit mieux maîtrisé et des scènes de bataille plus convaincantes. Les combats, pourtant indispensables à cette histoire de résistance, passent trop souvent au second plan, alors que le film prétend nous raconter une véritable lutte pour la liberté.

Joris Ivens, le grand documentariste néerlandais, devait initialement partager la réalisation avec Philipe, mais il se retire très tôt du tournage et reste essentiellement un conseiller. Autant dire que notre Gérard se retrouve avec une sacrée responsabilité sur les épaules, entre les décors, les figurants, les chevaux, les cascades et une production internationale qui ne lui facilite pas nécessairement la tâche.

Le casting apporte heureusement son lot de retrouvailles réjouissantes, avec Fernand Ledoux, Jean Debucourt, Alexandre Rignault, Jean Carmet et Raymond Souplex, sans oublier Nicole Berger et Françoise Fabian. Et puis il y a Jean Vilar, immense homme de théâtre, qui incarne ici le duc d’Albe, face à celui qui fut l’un de ses grands interprètes sur les planches. Un plaisir de voir ces comédiens réunis dans une aventure qui ne manque pas de moyens, même si elle manque parfois de souffle.

On peut donc regarder Les Aventures de Till l’Espiègle avec une certaine indulgence, en appréciant la couleur, les costumes, les paysages et l’enthousiasme de Gérard Philipe, qui voulait manifestement se lancer dans une nouvelle aventure artistique. Malheureusement, le résultat reste assez fouillis, avec de bonnes idées qui se bousculent sans toujours trouver leur place.

Le film se laisse voir sans déplaisir, mais il ne suffit pas d’avoir un Gérard Philipe bondissant, une armée d’Espagnols à combattre et un peuple flamand à libérer pour fabriquer un grand film d’aventure. On passe le temps, on retrouve quelques acteurs que l’on aime revoir, mais on reste un peu sur sa faim. Gérard Philipe avait décidément bien des talents, mais la mise en scène n’était peut-être pas celui qui lui allait le mieux. On ne peut pas être doué sur tous les plans !

NOTE : 11.20

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION