Vu le Film Bloody Mama de Roger Corman (1970) avec Shelley Winters Bruce Dern Don Stroud Robert de Niro Pat Hingle Clint Kimbrough Diane Varsi Robert Walden
Elevée dans les immondices et la saleté au milieu de la pauvreté d'Ozask et privée de toute chance d'éducation ou de progrès, Kate Barber grandit en nourrissant une haine amère pour la société, et la loi du système.
Quand Boney M. la chante, c’est presque une blague. Quand Roger Corman la filme, ça devient une gifle. Ma Barker n’est pas une légende de juke-box ici, c’est une présence poisseuse, une mère dévorante, une ogresse domestique qui transforme la cellule familiale en terrain miné.
Inspiré d’une histoire vraie — et ça fait froid dans le dos de se dire que ce n’est pas un conte — le film suit Kate “Ma” Barker, matriarche d’une tribu déglinguée : Herman, Arthur, George et surtout Lloyd, pauvre gosse fracassé avant même d’avoir compris le monde. Élevés dans la crasse la plus monstrueuse, humiliés, déformés moralement, ces fils sont les produits directs d’un amour toxique, étouffant, et franchement dérangeant. Oui, Corman ose là où beaucoup détourneraient le regard : l’ambiguïté incestueuse n’est pas suggérée, elle pèse, elle gêne, elle colle à la peau du film. J’imagine les censeurs… ils ont dû avaler leur chapeau.
Et puis Ma décide de quitter son “château de conte de fées” (sic) — comprendre un taudis — pour prendre la route avec ses quatre gamins. Pas pour cueillir fleurette, non. Pour braquer. Braquer dur. Braquer sale. Là, le film bascule dans une cavale crasseuse, violente, où ça flingue à tout va, sans panache, sans romantisme. Corman ne filme pas des gangsters glamour, il filme une famille malade qui se délite à mesure qu’elle avance.
Au centre de tout ça, il y a Shelley Winters. Monumentale. Magnifique de présence et de disponibilité,. Elle bouffe l’écran sans jamais chercher à séduire. Elle impose. Elle écrase. Elle est Ma, tout simplement. Une de ces performances qu’on oublie trop facilement quand on fait les comptes des grandes actrices.
À ses côtés, Bruce Dern (Les CowsBoys) apporte sa nervosité habituelle, ce mélange d’instabilité et de tension qui colle parfaitement à l’univers. Et puis il y a Robert De Niro, encore brut, déjà fascinant. Ce n’est pas encore le monstre sacré, mais il y a quelque chose dans le regard, dans le corps, dans cette manière d’habiter un type à moitié éteint de l’intérieur. Amusant — et presque ironique — de penser qu’il croisera plus tard un certain Leonardo DiCaprio dans un rôle d’attardé… le cinéma est un éternel recommencement.
La mise en scène de Corman, elle, ne fait pas dans la dentelle. Il filme vite, frontal, sans fioritures, mais avec une vraie intelligence du malaise. Ce n’est pas l’horreur au sens classique, c’est une horreur humaine, sensorielle, presque organique. Ça sent la sueur, la peur, la folie. Dès que la censure s’efface, lui met les petits plats dans les grands, et on comprend pourquoi il est devenu le père spirituel de Brian De Palma, Martin Scorsese ou Quentin Tarantino.
Le scénario ne cherche jamais à excuser ses personnages. Il les expose. Il les laisse s’enfoncer. Et nous avec. Terrain glissant, oui. Très glissant. Parce qu’on rit parfois — nerveusement — avant de se rendre compte qu’on ne devrait pas.
Est-ce que la Mamma va mourir ? Est-ce que les fils vont finir autrement que mal ? Je vous laisse cette liberté. Mais une chose est sûre : on ne sort pas de Bloody Mama propre. C’est un film choc, un film sale, un film qui dérange — et qui, pour ça, mérite d’être vu.
NOTE : 16.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Roger Corman
- Scénario : Robert Thom et Don Peters
- Musique : Don Randi
- Photographie : John A. Alonzo
- Montage : Eve Newman
- Production : Roger Corman
- Société de production : American International Pictures
- Société de distribution : Cinémas Associés (France) et American International Pictures (AIP) (États-Unis)
- Pays de production :
États-Unis
- Shelley Winters (VF : Nadine Alari) : Kate Barker
- Pat Hingle (VF : Claude Joseph) : Sam Pendlebury
- Don Stroud (VF : Marc de Georgi) : Herman Barker
- Diane Varsi (VF : Perrette Pradier) : Mona Gibson
- Bruce Dern (VF : Daniel Gall) : Kevin Dirkman
- Robert De Niro (VF : Philippe Ogouz) : Lloyd Barker
- Clint Kimbrough (VF : Georges Poujouly) : Arthur Barker
- Alex Nicol : George Barker
- Robert Walden (VF : Jean-Pierre Leroux) : Fred Barker


