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mercredi 4 mars 2026

9.20 - MON AVIS SUR LE FILM YOROI DE DAVID TOMASEWSKI (2025)


 Vu le Film Yoroï de David Tomasewski (2025) avec Orelsan Clar Choi Skread Albaye Kazuya Tanabe Gringe Alice Yanagida 

Après une dernière tournée éprouvante, Aurélien (joué par le rappeur Orelsan), musicien français, décide de s'installer au Japon avec sa femme, Nanako (jouée par Clara Choï), enceinte de leur premier enfant. Alors que le jeune couple emménage dans une maison traditionnelle dans la campagne japonaise, Aurélien découvre, dans un puits, une armure ancestrale qui va réveiller d'étranges créatures, les Yōkais, que le couple va devoir combattre chaque nuit. 

On connaissait Orelsan — Aurélien Cotentin pour l’état civil — rappeur, parolier, conteur générationnel, réalisateur un peu branleur magnifique de Comment c'est loin. Le voilà désormais scénariste d’un film de SF futuriste. Comme s’il était resté ado dans sa tête, le genre d’ado qui découvre un placard secret et, à l’intérieur, une armure ancestrale japonaise. D’où le titre : Yoroi. Et rien que ça, déjà, ça me parle. 

L’histoire est simple en apparence : un homme un peu paumé, pas franchement héros dans la vie réelle, tombe sur cette armure de samouraï. Ce n’est pas juste un objet. C’est un miroir. Une projection. Une carapace. À partir de là commence une double aventure : intérieure — dans son âme, ses failles, ses frustrations — et bien réelle, avec des ennemis à affronter, des combats à mener, et une identité à construire. 

Le film démarre presque comme une comédie. On retrouve cette ironie douce-amère typique d’Orelsan. Le quotidien un peu minable, les hésitations, les dialogues qui flirtent avec l’auto-dérision. On rit, parfois jaune. On reconnaît des phrases qui pourraient sortir d’un de ses morceaux. Puis progressivement, le ton se densifie. L’humour laisse place à quelque chose de plus sombre. La mise en scène se tend, l’image se durcit, les lumières deviennent plus métalliques, presque cliniques. 

Et là, les combats. Franchement, pour les amateurs du genre, c’est un régal. Chorégraphiés avec précision, nerveux sans être illisibles, ils ont une vraie beauté plastique. Tomaszewski, complice de longue date d’Orelsan, ne filme pas ça comme un simple exutoire geek. Il filme les affrontements comme des extensions psychologiques. Chaque coup porté semble répondre à une blessure intime. Ce n’est pas juste spectaculaire, c’est symbolique. 

Le scénario est intelligent dans sa construction. Il joue sur la métaphore de l’armure : se protéger du monde, se cacher derrière une image, devenir plus fort en apparence pour ne pas montrer ses fissures. C’est là que le film est le plus touchant. Cette idée que l’on peut s’équiper d’un costume pour affronter ses démons, mais que le vrai combat reste intérieur. 

Alors oui, les dialogues… Comment dire… Il y a des clichés. Des lieux communs. Des phrases qu’on a déjà entendues dans mille récits d’initiation. Par moments, ça frôle le « développement personnel version pop culture ». Mais paradoxalement, ça fait aussi partie de son charme. Comme si le film assumait son héritage adolescent. Comme s’il disait : “Oui, je suis nourri de mangas, de jeux vidéo, de fantasmes héroïques. Et alors ?” 

Les acteurs jouent le jeu avec sincérité. Le personnage principal oscille bien entre fragilité et puissance fantasmée. Les antagonistes ne sont pas que des méchants de carton-pâte : ils incarnent des peurs, des complexes, des souvenirs. Même quand l’écriture simplifie un peu trop, l’interprétation maintient une forme de vérité. 

La mise en scène de Tomaszewski est généreuse. Il ne se moque jamais de l’univers qu’il met en images. Il y croit. Les décors, les effets visuels, les transitions entre réalité et projection mentale sont travaillés avec soin. On sent une envie de cinéma total, presque naïve mais sincère. 

La bande originale, évidemment, parlera aux amateurs d’Orelsan. C’est cohérent avec son univers. Mélancolique, nerveuse, parfois introspective. Elle accompagne les images comme une extension de son imaginaire musical. Pour les fans, c’est du miel. Pour les autres, ça peut sembler très marqué, mais jamais hors sujet. 

Ce que j’aime surtout, c’est cette idée qu’on peut faire de la SF sans quitter complètement l’intime. Yoroi n’est pas qu’un film de combats futuristes. C’est un récit sur l’identité, le passage à l’âge adulte qui ne finit jamais vraiment, et cette part d’adolescent qu’on garde tous en nous — celui qui rêve d’enfiler une armure pour ne plus avoir peur. 

Ce n’est pas parfait. Les dialogues manquent parfois de finesse. Certains enjeux sont soulignés un peu lourdement. Mais il y a une sincérité désarmante. Une envie de raconter quelque chose de personnel à travers un grand imaginaire pop. 

Et franchement, pour les amateurs du genre, c’est dythyrambique possible : de la SF, de l’émotion, des combats stylisés, une BO marquée, un univers assumé. On sent des potes qui mettent sur écran leurs rêves de gamins. Et ça, ça a quelque chose de beau. 

Au fond, Yoroi, c’est peut-être ça : une armure pour survivre au monde adulte. Et parfois, ça fait du bien de la porter deux heures au cinéma.

NOTE : 9.20

FICHE TECHNIQUE

  • Réalisation : David Tomaszewski
  • Scénario : Orelsan et David Tomaszewski
  • Musique : Eddie Purple,Orelsan, Phazz, Skread et David Soltany[]
  • Décors : David Bersanetti et Shinsuke Kojima
  • Costumes : Emmanuelle Youchnovski
  • Photographie : Antoine Sanier (de)
  • Son : Martin Lanot
  • Montage : Florent Vassault
  • Production : Julien Deris et David Gauquié[]
    • Production exécutive : David Giordano
    • Coproduction : Ablaye, Clément Cotentin et Skread
  • Sociétés de production : Attita et Cinéfrance Studios[], en coproduction avec La Compagnie cinématographique, France 2 Cinéma, Panache Productions et Proximus / Proximus Media House PMH
  • Sociétés de distribution : Sony Pictures Entertainment France ; Les Films 26 (Côte d'Ivoire et Sénégal)

DISTRIBUTION

  • Orelsan : Aurélien dit Orelsan / OrelSAMA
  • Clara Choï : Nanako
  • Skread[] : lui-même
  • Ablaye[] : lui-même
  • Gringe[] : lui-même
  • Kazuya Tanabe : Nobi
  • Alice Yanagida : Akiko
  • Yôko Narahashi : Kyoto Takeda
  • Hiromi Komorita : Fumiko Matsuda
  • Clément Cotentin : lui-même, frère d'Aurélien

13.10 - MON AVIS SUR LE FILM UN AMOUR EN ALLEMAGNE DE ANDRZEJ WAJDA (1983)

 


Vu le Film Un Amour en Allemagne de Andrzej Wajda (1983) avec Hanny Schygula Piotr Lysak Armin Muller Sthal Marie Christine Barrault Ralf Volter Daniel Olbrychski Bernhard Wicki Gérard Desarthe 

Brombach est un village allemand proche des frontières avec la Suisse et la France. Un père s'y rend avec son fils Klaus. Ils voudraient en savoir plus sur un évènement qui s'est produit en 1941. C'est l'histoire de Pauline Kropp, la mère de cet homme, la grand-mère de Klaus. Mais les habitants se montrent hostiles à parler du passé et les rejettent. 

Je commence à découvrir la filmographie du réalisateur polonais Andrzej Wajda avec Un Amour en Allemagne (Eine Liebe in Deutschland), adapté du roman de Rolf Hochhuth. Quand on explore une filmo qui n’est pas dans son cercle habituel, on a toujours un peu peur d’être déçu. Eh bien cela commence bien. Très bien même. 

On est en Allemagne, en pleine Seconde Guerre mondiale. Pauline tient une petite épicerie près de la frontière suisse. Une femme simple en apparence, mais déjà en marge par son indépendance. Lui, c’est Stanislas, un prisonnier de guerre polonais affecté aux travaux agricoles. Deux êtres qui, en théorie, ne devaient jamais se rencontrer. Deux solitudes que l’Histoire aurait dû maintenir à distance. 

Mais voilà : l’amour ne lit pas les règlements militaires. 

Le film prend son temps. Wajda installe une atmosphère suspendue, presque irréelle. Chaque regard entre Pauline et Stanislas est chargé d’un danger latent. On sent que quelque chose d’inévitable se construit, et que cela ne pourra pas bien finir. Les histoires d’amour en temps de guerre, surtout quand on n’est pas dans le même camp, se terminent rarement autour d’un dîner aux chandelles. 

Et puis il y a cette lettre anonyme. Froide, lâche, administrative dans sa cruauté. Une simple dénonciation qui fait basculer la vie du couple. À partir de là, le film change de tonalité. L’intime devient politique. L’amour devient un crime. La justice de guerre s’abat avec une rigidité glaçante. 

Wajda ne filme pas seulement une passion interdite. Il parle de racisme, de collaboration, de peur collective, de la mécanique sociale qui broie les individus. La foule devient juge. Le voisin devient procureur. Et aimer devient un acte subversif. 

La mise en scène est d’une grande élégance. Pas d’esbroufe. Pas d’effets inutiles. Une caméra attentive aux visages, aux silences, aux gestes retenus. Wajda filme les intérieurs avec une douceur trompeuse, comme si le monde extérieur, brutal et idéologique, frappait sans cesse à la porte. Il oppose la chaleur fragile de l’intimité à la froideur bureaucratique du régime. 

Et puis il y a les acteurs. 

Hanna Schygulla est absolument formidable en Pauline. Elle apporte au personnage une dignité bouleversante. Son visage traverse toutes les nuances : la prudence, l’abandon, la peur, la détermination. Elle ne joue pas la tragédie, elle la vit intérieurement. Elle incarne une femme qui ose aimer malgré le contexte, et qui en paiera le prix. 

Face à elle, Piotr Lysak (Stanislas) impose une présence retenue, presque fragile. Son regard suffit à exprimer le tiraillement entre le désir et la conscience du danger. Il ne surjoue jamais. Il existe. Et c’est précisément ce naturel qui rend la relation crédible et poignante. 

Le scénario est d’une grande intelligence. Il ne cherche pas le mélodrame facile. Il construit patiemment la montée de la tension jusqu’à l’inévitable fracture. Chaque scène semble écrite avec la conscience que le bonheur des personnages est provisoire. On avance avec eux vers l’abîme, mais on ne peut pas détourner le regard. 

Ce qui m’a frappé, c’est cette sensation de moment suspendu. Comme si le film capturait une parenthèse dans le chaos du monde. Une bulle fragile où deux êtres essaient simplement d’exister. 

C’est beau, intense, triste. 

Une lettre d’amour aux temps difficiles, oui — mais une lettre écrite avec lucidité, sans naïveté. 

Pour une première incursion dans le cinéma de Wajda, je suis conquis. Si le reste de sa filmographie est de ce niveau-là, le voyage s’annonce grand. 

NOTE : 13.10

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION