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mardi 5 avril 2016

LA BELLE SEMAINE DE CINEMA DE CRITIQUE CHONCHON

Un belle semaine de cinéma.
- "In Jackson Heights" (USA) de Frederick Wiseman.
Jackson Heights est l’un des quartiers les plus cosmopolites de New York. Ses habitants viennent du monde entier et on y parle 167 langues. Ce quartier incarne à lui seul la nouvelle vague d’immigration aux États-Unis et concentre les problématiques communes aux grandes villes occidentales comme l’immigration, l’intégration et le multiculturalisme. Wiseman s’invite dans le quotidien des communautés du quartier new-yorkais, filmant leurs pratiques religieuses, politiques, sociales et culturelles, mais aussi leurs commerces et leurs lieux de réunion. Il met également en lumière l’antagonisme qui se joue au sein de ces communautés, prises entre la volonté de préserver les traditions de leur pays d’origine et la nécessité de s’adapter au mode de vie et aux valeurs des USA.
Rien à redire, c'est un chef d'oeuvre.
- "Quand on a 17 ans" (France) de André Téchiné, avec Corentin Fila, Kacey Mottet Klein, Corentin Fila, Sandrine Kiberlain, Alexis Loret, Jean Fernerod, Jean Corso...
Damien, 17 ans, fils de militaire, vit avec sa mère médecin, pendant que son père est en mission. Au lycée, il est malmené par un garçon, Tom. La violence dont Damien et Tom font preuve l'un envers l'autre va évoluer quand la mère de Damien décide de recueillir Tom sous leur toit.
André Téchiné empoigne Jacques Derrida pour déconstruire totalement son oeuvre passée, sublime son Sud-Ouest adoré comme sait le faire Alain Guiraudie, magnifie les éléments comme le font les cinéastes japonais, fait des éléments la chair et le sang , l'un, Damien, air & feu, l'autre, Thomas, terre & eau, balance tous les clichés du genre (y compris les siens passés) par-dessus bord, et touche au sublime.
Impossible, d'aller davantage dans les détails, tellement j'ai lu d'âneries pontifiantes sur ce film. Sachez qu'il est bien davantage que ce que vous en avez lu. André Téchiné confirme encore qu'il est un des plus admirables directeurs au monde.
Si Marianne - qui, dans le contexte politique actuel ose dire "il n'y a pas de faux enfants" au gamin qui a été adopté - avait été incarnée par Yolande Moreau, "LA" louve du cinéma, j'aurais qualifié le film de chef d'oeuvre.
- "Un monstre à mille têtes" (Mexique) de Rodrigo Plá, avec Jana Raluy, Sebastian Aguirre Boëda, Hugo Albores...
Dans une tentative désespérée d’obtenir le traitement qui pourrait sauver la vie de son mari, Sonia Bonet part en lutte contre sa compagnie d’assurance aussi négligente que corrompue. Elle et son fils se retrouvent alors pris dans une vertigineuse spirale de violence. Un animal blessé ne pleure pas, il mord.
Le réalisateur mexicain-uruguayen Rodrigo Plá, à qui nous devons le passionnant "La Zona, propriété privée" (2007) nous propose un nouveau "thriller dramatique" particulièrement tendu et ramassé (1H15) techniquement parfait.
Il semblerait que nous soyons devant un des rares (le seul ?) réalisateurs mexicains avec des qualités techniques de ce niveauvnos disposé à aller se prostituer aux USA, et je crains qu'à terme il n'ait à le payer très cher. Qu'il continue à nous proposer des films aussi acérés sans se dégoûter de leur aspect "social" s'arcboutant contre l'ultra-capitalisme et le dénonçant à juste titre, sans faire de spectacle pétri d'esbroufe, et sa filmographie sera reconnue de très très haute tenue.
- "Soleil de plomb" (Croatie, Serbie, Slovènie) de Dalibor Matania avec Tihana Lazovic, Goran Markovic, Nives Ivanovic...
Soleil de Plomb met en lumière trois histoires d’amour, à travers trois décennies consécutives, dans deux villages voisins des Balkans marqués par une longue histoire de haine inter-ethnique. Soleil de Plomb est un film sur la fragilité – et l’intensité – de l’amour interdit.
C'est tout simplement magnifique. Mais on peut compter sur l'acculturation de masse et le mauvais goût généralisé pour que le film passe inaperçu.
- "Good Luck Algeria" (France, Belgique) de Farid Bentoumi avec Sami Bouajila, Franck Gastambide, Chiara Mastroianni, Hélène Vincent, Bouchakor Chakor Djaltia (magnifique), Coralie Avril, Fadila Belkebla...
Sam et Stéphane, deux amis d’enfance fabriquent avec succès des skis haut de gamme jusqu’au jour où leur entreprise est menacée. Pour la sauver, ils se lancent dans un pari fou : qualifier Sam aux Jeux Olympiques pour l’Algérie, le pays de son père. Au-delà de l’exploit sportif, ce défi improbable va pousser Sam à renouer avec une partie de ses racines.
A priori, on pourrait penser qu'il va s'agir d'une énième production M6. Raté ! C'est France 3, RTBF, Les Frères Dardenne, et ça se voit. Certes, cela reste globalement une comédie, mais un peu à la façon de l'admirable "Discount" de Louis-Julien Petit emporté par Corinne Masiero : pas que.
Oui, des problèmes sociaux (le risque de la fermeture d'une PMI et le risque de licenciements qui va avec), des problèmes d'égalité (le fils et la fille pourraient ne pas avoir le même héritage), un questionnement sur les origines (pas trop lourdaud, avec un simple voyage "au bled"), etc...
Alors le film essaie à sa façon, sans faire preuve de grande originalité quant à la réalisation, de faire cohabiter plusieurs genres. Et là, il faut souligner que Farid Bentoumi ne le fait pas avec des caisses de bons sentiments, mais simplement avec douceur.
Je ne peux pas nier - et ça ne me viendrait pas à l'idée ! - que le film est porté par la grâce de Sami Bouajila dont la palette de jeu est l'une des plus large du cinéma français, soutenu par la discrète tendresse de Chiara Mastroianni qui nous offre quelques répliques particulièrement savoureuses, et enfin amicalement épaulé par ce bien étrange Franck Gastambide, comédien original qui sort des sentiers battus, en ce sens qu'il n'est pas le gros lourdingue qu'on pourrait imaginer, mêlant humour et tendresse fraternelle avec talent.
De la légèreté pas trop sucrée, de la profondeur pas trop grasse. C'est ce que je qualifierai de très bon cinéma "populaire" (je n'aime pas trop le mot), qui ne sacrifie rien à son propos pour plaire.

mardi 29 mars 2016

LA LONGUE SEMAINE PASCALE DE CRITIQUE CHONCHON

Mon cinéma "pascal", par ordre de préférence, comme d'habitude.
- "Kaili Blues" (Chine) de Ban Gi, avec Feiyang Luo (superbe d'humanité), Lixun Xie, Yongzhong Chen...
Chen est médecin dans une petite clinique de Kaili, ville brumeuse et humide de la province subtropicale du Guizhou. Il a perdu sa femme lorsqu'il était en prison pour avoir servi dans les triades. Aujourd'hui, il s'occupe de Weiwei, son neveu, qu'il aimerait adopter. Lorsqu’il apprend que son frère a vendu Weiwei, Chen décide de partir à sa recherche. Sur la route, il traverse un village étrange nommé Dangmai, où le temps n’est plus linéaire. Là, il retrouve des fantômes du passé et aperçoit son futur... Il est difficile de savoir si ce monde est le produit de sa mémoire, ou s'il fait simplement partie du rêve de ce monde.
Pour décrire les ravages du monde actuel, Bang Gi a l'audace de nous proposer une sorte d'envoûtement magique, et tant d'n pont de vue humain que d'un point de vue technique, on est subjugué. La seconde partie du film est un plan-séquence somnambulique est la plus belle incise poétique que le cinéma ait à nous offrir ces temps-ci - avec "The Assassin" de Hou Hsiao Hsien - qui met définitivement KO debout la vulgarité hystérique d'Alejandro González Iñárritu. C'est un sortilège dont les effets perdurent bien après la projection. Une magnifique méditation sur le temps qui passe et sur ce que peut en faire le cinéma, comment il le tord et le malaxe, et semble toujours trouver de nouvelles manières de le remonter. Pratiquement au même niveau que "Cemetery of Splendors" de Apichatpong Weerasethakul. Grandiose.
- "Keeper" (Belgique, France) de Guillaume Senez avec Kacey Mottet Klein (subliment tragique), Galatéa Belluci (portant admirablement un rôle ô combien difficile), Catherine Salée, Sam Louwyck, Laetitia Dosch, Aaron Duquaine, etc...
Maxime et Mélanie ont 15 ans, ils s’aiment. Ensemble, ils explorent leur sexualité avec amour et maladresse. Un jour, Mélanie découvre qu’elle est enceinte. Maxime accepte mal la nouvelle, mais peu à peu se conforte dans l’idée de devenir père. C’est maintenant décidé : du haut de leurs quinze ans, Maxime et Mélanie vont devenir parents… Avorter, ne pas ? Garder l'enfant, ne pas ?
"Keeper" réussit le tour de force d'assumer autant le suspense - quelle sera la décision finale ? - que la chronique d'aujourd'hui. De jouer les codes de la fiction à l'intérieur d'un naturalisme pur et dur. Ce qui en fait une belle réussite. Un film subtil, illuminé par des comédiens au talent prometteur, qui fait la part belle aux paradoxes de cette époque particulière de la vie que l’on nomme adolescence. Cette âpreté du cinéma, qui se réclame clairement de Ken Loach, de Bruno Dumont, des Frères Dardenne, etc... est une absolue nécessité. Il y a là un talent, une maîtrise, une attention aux autres et une confiance dans le cinéma qui conduisent à penser que l’on reparlera de Guillaume Senez.
- "Chala, une enfance cubaine" (Cuba) de Ernesto Daranas, avec Armando Valdes Freire, Alina Rodriguez, Silvia Aguila, etc...
Chala, jeune cubain, malin et débrouillard, est livré à lui-même. Elevé par une mère défaillante qui lui témoigne peu d’amour, il prend soin d’elle et assume le foyer. Il rapporte de l’argent en élevant des chiens de combat. Ce serait un voyou des rues sans la protection de Carmela, son institutrice, et ses sentiments naissants pour sa camarade Yeni...
Variation cubaine des "Quatre cents coups" de François Truffaut, portée par de jeunes acteurs formidables, Ernesto Daranas propose un film au récit fluide et aux personnages attachants. Jamais ce film chaleureux ne cède aux pesanteurs du didactisme. Il livre à travers la fiction un témoignage touchant, remarquable de justesse, sur un pays à la charnière de son histoire. Le film fait preuve d'une grande maîtrise narrative dans ce qui est davantage une chronique qu'un drame, d'une grande sûreté de main dans la conduite des scènes, et d'une remarquable direction d'acteurs. "Chala" touche à quelque chose d'universel : le bouillonnement de l'enfance, ce torrent de promesses qui déborde des salles de classe jusque dans les rues.
- "Rosalie Blum" (France) de Julien Rappeneau avec Kyan Khojandi (Whaow !), Noémie Lvovsky, Alice Isaaz, Anémone, Sara Giraudeau (délicieuse), Camille Rutherford, Philippe Rebbot (toujours parfait), etc...
Vincent Machot connaît sa vie par cœur. Il la partage entre son salon de coiffure, son cousin, son chat, et sa mère bien trop envahissante. Mais la vie réserve parfois des surprises, même aux plus prudents... Il croise par hasard Rosalie Blum, une femme mystérieuse et solitaire, qu'il est convaincu d'avoir déjà rencontrée. Mais où ? Intrigué, il se décide à la suivre partout, dans l'espoir d'en savoir plus. Il ne se doute pas que cette filature va l’entraîner dans une aventure pleine d’imprévus où il découvrira des personnages aussi fantasques qu’attachants. Une chose est sûre : la vie de Vincent Machot va changer…
Entendons-nous bien : c'est un peu trop sucré et prévisible, un peu trop "propret" pour moi, mais je ne saurais nier les évidentes qualités de ce film français qui sort un peu du lot. D'après les BD de Camille Jourdy, Julien Rappeneau propose un film léger comme une petite mélodie qui met de bonne humeur. Pour faire le lien entre légèreté et sensibilité, une distribution astucieuse a été réunie, et elle est cohérente, les acteurs parvenant à jouer les uns avec les autres, sans se pousser du coude. On est là dans quelque chose comme un conte, mais dont rien n’est très féerique, quelque part entre le roman graphique et le cinéma, la fragilité touchante et quelque chose de convenu.
Je dois ajouter que comme je ne regarde jamais cette daube qu'est devenue Canal+ depuis plus de 10 ans, je connaissais très peu l'épatant comédien qu'est Kyan Khojandi, n'ayant jamais vu "Bref" dont tout le monde me cause. Il est si bon (il sait si bien jouer sans avoir beaucoup de texte, tout en retrait, qu'il en devient beau, et que dès que je suis rentré chez moi, j'ai acheté une place pour son spectacle "Pulsions" qui se joue actuellement à "L'Européen", pas loin de chez moi.
- "Remember" (Canada) de Atom Egoyan, avec Christopher Plummer, Martin Landau, Bruno Ganz, etc...
Un vieil homme atteint de "démence sénile" (il perd un peu la boule), qui vient de perdre sa femme dans la maison de retraite où il vit, survivant de l'Holocauste, parcourt les États-Unis, sur les instructions précises et écrites d'un autre survivant, lui aussi pensionnaire de cette même maison de retraite, mais invalide, pour se venger d'un passé qu'il ne cesse d'oublier.
Je ne vais évidemment pas critiquer le propos du film, pas plus que la qualité de la réalisation d'Atom Egoyan, ni surtout la très grande qualité de l'interprétation.
Toutefois, je ne suis pas de ceux qu'on enfume avec quatre grands noms au générique d'un film. Le magazine "Première" et moi, ça fait deux depuis toujours. "Remember" m'est apparu, comment dire... "téléphoné". Il y a une mécanique scénaristique qui m'a rappelé le sublime "Broken Flowers" de Jim Jarmush avec Bill Murray (sur un tout autre sujet, les amours perdues) qui ne fonctionne pas.
La traque des criminels nazis qui sont parvenus à se planquer est un passionnant "sujet" de cinéma, après être une nécessité historique, et même si Atom Egoyan reste subtile, notamment lorsqu'il filme un pommeau de douche, un haut-parleur sur un quai de gare, mais son film ne nous parvient-il pas avec 25 ans de retard ?
Je ne le blâme pas, car je mesure combien sur ces "sujets" difficiles, Claude Lanzmann aura, a sa façon, empêché le cinéma de faire son "travail de mémoire", considérant que seule son oeuvre - certes indispensable et magistrale - et qu'il aura fallu attendre "Le fils de Saul" de Laszlo Nemes pour se libérer pleinement de son joug.
- Je vous épargne les horreurs que sont "Batman vs Superman - L'aube de la justice" (franchement, l'aube de la Justice en 2016 !) et "Aux yeux de tous", ce sont des insultes aux spectateurs.

mercredi 23 mars 2016

LA SEMAINDE CINEMA DE CRITIQUE CHONCHON

Une semaine de cinéma de bon niveau (dans mon ordre de préférence). C'est sans compter, évidemment, le chef d'oeuvre qu'est "L'Histoire de O'Haru, femme galante, de Mizoguchi.
- "Midnight Special" (USA) de Jeff Nichols avec Michael Shannon (parfait), Jaeden Lieberher, Joel Edgerton, Adam Driver (particulièrement fin dans son jeu) Kirsten Dunst, Sam Shepard...
Fuyant d'abord des fanatiques religieux et des forces de police, Roy, père de famille et son fils Alton, se retrouvent bientôt les proies d'une chasse à l'homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. En fin de compte, le père risque tout pour sauver son fils et lui permettre d'accomplir son destin. Un destin qui pourrait bien changer le monde pour toujours.
La SF s'efface devant le merveilleux, la croyance s'efface devant l'espoir, la propriété paternelle de son fils s'efface devant le don au monde. Et ce gamin, incarné par Jayden Lieberher, n'est filmé ni comme un sage savant, ni comme un fantasme de pédophile (comme dans "Room"), et ça fait vraiment du bien ! Magnifique.
- "Les Ogres" (France) de Léa Fehner avec Adèle Haenel, Marc Barbé, François Fehner, Marion Bouvarel... (cerise sur le gâteau, Patrick d'Assumçao).
Ils vont de ville en ville, un chapiteau sur le dos, leur spectacle en bandoulière.Dans nos vies ils apportent le rêve et le désordre.Ce sont des ogres, des géants, ils en ont mangé du théâtre et des kilomètres.Mais l’arrivée imminente d’un bébé et le retour d’une ancienne amante vont raviver des blessures que l’on croyait oubliées. Alors que la fête commence !
Ça faisait combien de temps qu’un film français n’avait mis ses tripes sur la table avec autant de vaillance, de franchise, de lâcher-prise et de talent ? C'est rabelaisien, c'est fellinien, ça déploie une énergie folle ! Applaudissements.
- "Triple 9" (USA) de John Hillcoat avec Casey Affleck, Chiwetel Ejiofor émoticône heart, Anthony Mackie, Woody Harrelson, Kate Winslet...
Ex-agent des Forces Spéciales, Michael Atwood et son équipe de flics corrompus attaquent une banque en plein jour. Alors qu'il enquête sur ce hold-up spectaculaire, l'inspecteur Jeffrey Allen ignore encore que son propre neveu Chris, policier intègre, est désormais le coéquipier de l'un des malfrats. À la tête de la mafia russo-israélienne, la redoutable Irina Vlaslov ordonne à l'équipe d'effectuer un dernier braquage extrêmement risqué. Michael ne voit qu'une seule issue : détourner l'attention de l'ensemble des forces de police en déclenchant un code "999" – signifiant "Un policier est à terre". Mais rien ne se passe comme prévu…
John Hillcoat signe avec "Triple 9" (sur la base d'u scénario qui manque d'originalité, mais très bien troussé) un de ses meilleurs films, amenant ses interprètes à un niveau de jeu exceptionnel pour sonder l'emprise des instincts sur leurs sentiments, mais aussi en sachant les faire exister au sein de scènes d'action réduites à leur dynamique sonore et graphique. Nous sommes dans le sillage d'un Michael Mann, rien de moins.
- "10 Cloverfield Lane" (USA) de Dan Trachtenberg avec Mary Elizabeth Winstead, John Goodman, John Gallagher Jr.
Une jeune femme se réveille dans une cave après un accident de voiture. Ne sachant pas comment elle a atterri dans cet endroit, elle pense tout d'abord avoir été kidnappée. Son gardien tente de la rassurer en lui disant qu'il lui a sauvé la vie après une attaque chimique d'envergure. En l'absence de certitude, elle décide de s'échapper...
Le suspense et l'angoisse sont bien tenus, les phobies étasuniennes en prennent pour leur grade, John Goodman est un méchant aux petits oignons. Et l'excellente idée du film est de nous avoir évité un casting composé du top-model pouffiasse et d'un bellâtre testostéroné insignifiant. John Gallagher Jr. est d'une délicieuse malice. Seul réserve, la fin, qui ne laisse aucune place au mystère.
- "A perfect day, un jour comme les autres" (Espagne) de Fernando León de Aranoa avec Benicio Del Toro, Tim Robbins (un bonheur de comédien), Mélanie Thierry (impeccable), Olga Kurylenko, Fedja Stukan, Eldar Residovic, Sergi Lopez...
Un groupe d’humanitaires est en mission dans une zone en guerre : Sophie, nouvelle recrue, veut absolument aider ; Mambru, désabusé, veut juste rentrer chez lui ; Katya, voulait Mambru ; Damir veut que le conflit se termine ; et B ne sait pas ce qu'il veut.
Comment sortir un cadavre d'un puits dont l'eau est vital pour les villages alentour, sans corde. Et un périple commence dans cette région désolée, en guerre, des Balkans.
À la façon de "M.A.S.H." de Robert Altman (la référence crève les yeux), ce film met en scène une bande de Pieds Nickelés aussi incontrôlables qu’attachants, qui manient un humour souvent décalé pour oublier les tragédies humaines dont ils sont témoins.
Le réalisateur na pas su pousser l’horreur dans le trash ou la bouffonnerie pour se mettre au niveau de son modèle. Au final, c'est de bonne facture, avec ce qu'il où il faut dans le casting (Benicia Del Toro pour la libido des dames, Tim Robins pour l'esprit mordant, Mélanie Laurent pour la finesse, Olga Kurylenko pour le slip des messieurs, etc...), et un gamin particulièrement touchant.
Un moment de grâce : une vieille dame qui pour ne pas exploser sur une mine, marche sur les traces de son petit troupeau de vaches.
Au final, ça manque singulièrement d'audace, mais quand c'est comique on sourit, quand c'est tragique on se désole. Un film qui se laisse voir sans déplaisir, mais on devine trop ce qu'il aurait pu être, un grand film.

mardi 9 février 2016

LA SEMAINE CINEMA DE CRITIQUE CHONCHON

Au cinéma cette semaine, dans le maquis des daubes et des sucreries...
Le cumul "Les Tuche", "Alvin", "Point Break", "Dirty Papy" et dans une moindre mesure, probablement, "Chocolat" est certainement très enrichissant pour l'industrie cinématographique, mais tant qu'elle ne me paie pas pour y aller, je m'abstiens... Je suis déjà bien assez bête comme ça... émoticône grin
- "La Terre et l'ombre" (Colombie), de Cesar Acevedo qui nous avait djà proposé le passionnant "Los Hongos" en mai 2015.
Alfonso (Haimer Leal) est un vieux paysan qui revient au pays pour se porter au chevet de son fils malade. Il retrouve son ancienne maison, où vivent encore celle qui fut sa femme qui par attachement ne veut quitter cette terre hostile sous aucun prétexte, sa belle-fille et son petit-fils. Il découvre un paysage apocalyptique. Le foyer est cerné par d'immenses plantations de cannes à sucre dont l’exploitation provoque une pluie de cendres continue. 17 ans après avoir abandonné les siens, Alfonso va tenter de retrouver sa place et de sauver sa famille.
Le scénario est aussi sec que les champs de canne à sucre brûlés, les dialogues sont rares, douloureux, et presque poétiques, les cadrages et la photographie sont rien de moins que somptueux.
D'aucuns confondent Amérique avec USA dans une sémantique sciemment hégémonique, et pourtant, de plus en plus, nous viennent d'Amérique du Sud des films passionnants. Rien que l'an dernier, "Ixcanul", "Une seconde mère", "Gente de bien" comptaient parmi les meilleurs films de l'année...
"La Terre et l’ombre" est un émouvant long métrage à la grammaire sèche, multiplébiscité par la critique au dernier Festival de Cannes, d’où Acevedo est reparti avec la justifiée Caméra d’Or. Le son très travaillé parachève ce superbe ensemble de sensations et de réflexions qui entraînent à la compréhension humaine et nous relient. C'est un film "à mères" (selon l'expression de Guillaume Tion) sur l’enracinement et la lutte, sur la terre du sud. Bien que sinistre à raconter, l’histoire devient à l’écran magnifique, et c’est le miracle du cinéma. La dernière demi-heure est peut-être ce que vous verrez de plus impressionnant cette année.
- "Anomalisa" (USA) de Charlie Kaufman (scénariste des brillants "Dans la tête de John Malkovich" de Spike Jonze et "Eternal sunchine of the spotless mind" de Michel Gondry) et Duke Johnson, film de marionnettes avec les voix, notamment, de David Thewlis et Jennifer Jason Leigh. (Anomalie + Lisa = Anomalisa)
Michael Stone, mari, père et auteur respecté de « Comment puis-je vous aider à les aider ? » est un homme sclérosé par la banalité de sa vie. Lors d'un voyage d'affaires à Cincinnati où il doit intervenir dans un congrès de professionnels des services clients, il entrevoit la possibilité d’échapper à son désespoir quand il rencontre Lisa, représentante de pâtisseries, qui pourrait être ou pas l’amour de sa vie…
Ne cherchez pas, vous n'avez jamais rien vu qui puisse s'apparenter à "Anomalisa". C'est un ovni visuellement incroyable, filmé en stop-motion (animation de marionnettes image par image), chef d'oeuvre d'émotion et de sensibilité.
Le film constate et dénonce l'uniformisation des gens comme de leurs idées. À de rares exceptions près, ils ont tous la même tête et la même voix. C'est le cas de Lisa, qui dissimule une cicatrice au coin de son oeil droit, et qui a encore - pour combien de temps ? je vous laisse le découvrir - une romantique âme de poète, raison pour laquelle Michael Stone la remarque et s'intéresse à elle.
Inutile de s'attarder sur la description du défi technique (vous pourrez lire à ce propos des pages entières) si ce n'est que le pari est brillamment tenu. Les réalisateurs parviennent même à proposer des scènes de nu et une scène de sexe, sans qu'un seul instant ce soit ridicule.
"Anomalisa" est une anomalie grandiose dont on n'a pas fini de parler.
Une des dizaines de prix cinématographiques balancés en janvier aux USA (entre les Awards et les Guild, on ne sait plus) est même allé à Jennifer Jason Leigh pour son admirable travail, tout en délicatesse.
J'en redemande !
- "Mad Love in New York" (USA, France) de Ben Safdie et Josh Safdie, avec notamment Arielle Holmes (Harley), Caleb Landry Jones (Ilya), Buddy Duress (Mike), Necro (Scully), Eleonore Hendricks (Erica), Yuri Pleskun (Tommy).
J'avais vu "Lenny and the Kids" des frères Safdie en 2010, magnifique film sur la paternité, et je m'en suis souvenu.
J'ai immédiatement pensé au cinéma de Paul Morissey, de Rainer Werner Fassbinder, de John Cassavetes, et bien sûr à celui d'Amos Kollek dont "Fiona" et "Sue perdue dans Manhattan", avec l'inoubliable Anna Thomson, restent gravés dans ma mémoire.
Harley, jeune SDF qui erre dans les rues de New York, fait la manche pour obtenir de quoi acheter sa dose quotidienne. Car Harley a une addiction à l’héroïne. Elle est tout autant dépendante de son amoureux Ilya, toxicomane lui aussi et qui exerce sur elle une attraction malsaine. Pour lui prouver son amour, Harley est prête à tout, même à s’ouvrir les veines. Après une tentative de suicide ratée, la jeune femme finit par s'éloigner de lui, reprend son quotidien tragique dans l'hostile mégalopole new-yorkaise et tente de survivre sans son grand amour destructeur...
Là, nos sommes très loin du formatage Hollywood, et ça fait mal. Les frères Safdie ressuscitent une New York que l'on croyait engloutie sous les effets de la gentrification et du tourisme triomphant. Une New York de la misère et de la défonce qui rappelle, tout aussi mélancolique, la description d'un Hubert Selby Jr., excusez du peu.
Admirablement, la fiction dépasse le documentaire. Le film des frères Safdie qui repose sur le récit d’Arielle Holmes, actrice principale dans le rôle de Harley, mais aussi écrivaine du récit au quotidien de sa vie de junkie et SDF à New-York.
Le rythme effréné de Harley et ses amis dans les rues de New-York transparait à l’image dans leurs multiples déplacements incessants, liés sans doute aussi à la forte consommation de drogues et la lutte contre le froid.
Le rêve étasunien est une bien jolie médaille attrape-couillons, mais elle a son revers, et celui que proposent Ben & Josh Safdie est aussi pertinent que particulièrement tranchant. Outre son interprète, la force du film doit beaucoup à son inspiration plastique, à la sensibilité du cadre, à la nervosité de la focale d’un téléobjectif qui saisit l’errance de ces personnages comme dans les interstices de la foule et de la vie cossue du quartier, tenues à l’écart, presque invisibles.
- "Steve Jobs" (USA) de Danny Boyle sur un scénario de Aaron Sorkin (déjà auteur de celui de "The Social Network" réalisé par David Fincher), avec Michael Fassbender (Steve Jobs), Kate Winslet (Joanna Hoffman), Seth Rogen (Steve Wozniak), Jeff Daniels (John Sculley), Michael Stuhlbarg (Andy Hertzfeld), Katherine Caterson (Chrisann Brennan), Perla Haney-Jardine (Lisa Brennan).
Dans les coulisses, quelques instants avant le lancement de trois produits emblématiques ayant ponctué la carrière de Steve Jobs, du Macintosh en 1984 à l’iMac en 1998, en passant par Next, le film nous entraîne dans les rouages de la révolution numérique pour dresser un portrait intime de l’homme de génie qui y a tenu une place centrale.
Je ne vais pas m'étendre sur la distribution et l'interprétation : elles sont admirables en tous points, avec selon moi, une prime à Kate Winslet.
Autant le scénario de "The Social Network" était admirable de sécheresse, autant celui de "Steve Jobs" contient du gras inutile. J'ai lu ici et là qu'il fallait en faire le reproche, non pas au scénariste, mais au réalisateur. Implacable logique, non ?
Trois fois, une scène, des coulisses, des loges... du théâtre donc. C'est probablement la raison pour laquelle c'est Danny Boyle qui a été appelé, puisque c'est sa formation initiale, et que ce fut son métier, exercé avec talent (et filmer les théâtres comme des églises évangéliques, c'est une excellente idée de mise en scène).
Ainsi séquence en trois actes, et intégralement situé dans les décors intérieurs de salles de spectacle, le film épouse une forme de théâtralité assumée et fait de Steve Jobs un pur personnage shakespearien… Danny Boyle ayant été un admirable metteur en scène de théâtre... pour la Royal Shakespeare Compagny. CQFD.
Un biopic qui est à la fois centré sur le côté intime d’un homme complexe et sur la révolution numérique dont il fut plus qu'un acteur majeur : un gourou.
À mon sens, le gras du scénario, c'est précisément sur l'intime : sa femme, sa fille, la paternité, la filiation, les disputes pour l'argent, tout ça en boucle... jusqu'à la grande réconciliation-guimauve du père et de sa fille Lisa (comme l'acronyme L.I.S.A. pour "Local Integrated Systems Architecture", ou l'inverse. Whaow ! ) c'est trop pour moi. "Noyau pourri de la pomme, qui polarise petit à petit l’enjeu du récit autour de la question de la paternité et de la filiation."
En revanche, les plans sur les foules venues voir Steve Jobs sur scène, les cris, les holas, etc... sont superbes d'ironie grinçante. Et les coulisses, car, comme dans la vie, tout est là, c'est très réussi, grâce aux admirables dialogues, toujours très tendus, et comme je l'ai déjà écrit, servis à la perfection.
La moitié du GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), qui désormais domine le monde, a désormais ses biopics, dans des "Citizen Kane" de pacotille, fort peu critiques, et j'attends la suite, non sans une certaine gourmandise.
Au-delà de ce film se posent donc des questions artistiques, politiques, philosophiques... Danny Boyle, habilement, les suggère, lui qui a mis-en-scène l'époustouflante cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques de Londres en 2012. Champ de réflexion passionnant, n'est-il pas ?

Par Critique Chonchon

vendredi 5 février 2016

LA SEMAINE CINEMA DE CRITIQUE CHONCHON


Intéressante semaine de cinéma.
- "Spotlight" (USA) de Tom McCarthy, le réalisateur des intéressants "Le chef de gare" (2003), "The Visiter" (2007) et "Les Winners" (2011), et scénariste du très beau film d'animation "La-haut" (2009). Distribution au petits oignons : Michael Keaton, Mark Ruffalo (plus beau que jamais), Rachel McAdams, Liev Schreiber, John Slattery, Brian d'Arcy James, Stanley Tucci...
Adapté de faits réels, Spotlight retrace la fascinante enquête du Boston Globe – Prix Pulitzer – qui a mis à jour un scandale sans précédent au sein de l’Eglise Catholique. Une équipe de journalistes d’investigation, baptisée Spotlight, a enquêté pendant 12 mois sur des suspicions d’abus sexuels au sein d’une des institutions les plus anciennes et les plus respectées au monde. L’enquête révèlera que L’Eglise Catholique a protégé pendant des décennies les personnalités religieuses, juridiques et politiques les plus en vue de Boston, et déclenchera par la suite une vague de révélations dans le monde entier.
Le film est palpitant, et même si l'histoire est connue, il fait preuve, dans son scénario comme dans sa mise en scène de trois originalités majeures : d'abord, le credo du film, c'est la Justice, rien que la Justice, et jamais l'ombre de la vengeance ne vient troubler le récit, ce qui mérite d'être souligné, surligné pour un fil qui vient des USA, revenant à une tradition désormais lointaine ; ensuite, si on suit les protagonistes de cette enquête presque pas à pas, le film ne s'attarde pas sur leurs vies personnelles respectives, ce qui nous évite toute distraction, ce qui dégraisse le film et nous accroche à notre siège (on sent bien que le personnage incarné par Marc Ruffalo semble particulièrement troublé, et on en reste là, vivant son trouble, le scénario refusant avec brio d'en expliciter les causes) ; enfin, puisque tout le monde a fermé les yeux, les media aussi, les laissant à un mea culpa magistral (Michael Keaton, en une scène difficile, reconnaissant une forme de "culpabilité" est magistral).
Sur un tel sujet, celui de la Justice, j'ai rarement vu Hollywood investir autant d'intelligence.
- "Les délices de Tokyo" (France, Allemagne, Japon) de Naomi Kawase, dont j'ai particulièrement aimé "Still the Water", avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida...
Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaises qui se composent de deux pancakes fourrés de pâte de haricots rouges confits, « AN ».
Tokue, une femme de 70 ans, va tenter de convaincre Sentaro, le vendeur de dorayakis, de l’embaucher.
Tokue a le secret d’une pâte exquise et la petite échoppe devient un endroit incontournable...
Dire l'ensemble des thématiques évoquées par ce film relève de la gageure, alors en voici les principales : l'isolement, la solitude, le partage, la transmission, le deuil, la filiation... Et tout est servi avec une infinie délicatesse, de la même façon que Tokue (Kirin Kiki) prépare sa pâte de haricots rouges confits.
Je tiens à évoquer ici le talent de Kirin Kiki, grande actrice de 73 ans, qui a déjà fait preuve de maestria dans "Still Walking", "I wish", "Tel père, tel fils", "Notre petite soeur" du maître Hirokazu Kore-Eda. Vous dire sa finesse de jeu m'est impossible.
Après presque 30 ans de carrière, Naomi Kawase nous offre avec "Les délices de Tokyo" son plus beau film.
- "Les Premiers, les Derniers" (France, Belgique) de Bouli Lanners avec Bouli Lanners, Albert Dupontel, Suzanne Clément, Michael Lonsdale, David Murgia (à suivre), Aurore Broutin, Philippe Rebbot (excellent !), Serge Riaboukine, Lionel Abelanski, Virlile Bramly, Max Von Sidow...
Dans une plaine infinie balayée par le vent, la Beauce, Cochise et Gilou, deux inséparables chasseurs de prime, sont à la recherche d’un téléphone volé au contenu sensible. Leur chemin va croiser celui d’Esther et Willy, un couple en cavale, ainsi que nombre de "personnages" tous plus "originaux" les uns que les autres.
D'emblée, il faut annoncer la couleur : l'histoire est bien ficelée, mais ce n'est pas ce qui importe le plus. C'est un film d'atmosphère, au pari esthétique et cinématographique aussi osé que réussi, mais qui pourrait en dérouter certains. Il semblerait que Bouli Lanners ait regardé du côté des Frères Coen, et précisément de "Fargo", et si le pari peut paraître cinglé, je l'ai trouvé bien tenu.
Pas grand chose à redire sur la distribution et l'interprétation. Les rôles sont très bien incarnés, en dehors peut-être de Riaboukine et Abelanski qui continuent inlassablement de me laisser indifférent. Mention spéciale au directeur de la photographie, Jean-Paul de Zaeytidj (il a travaillé sur "Voleurs de chevaux" en 2006, "Eldorado" en 2008, "Les Géants" en 2011).
Ce film est une sorte de leçon des ténèbres, où la lumière est au cœur du récit. Road-movie humaniste mâtiné de western moderne, le nouveau film de et avec Bouli Lanners est un ovni chaleureux et indispensable. Un conte absurde, émouvant, suspendu.
- "45 ans" (Grande Bretagne), de Andrew Haigh (à qui l'on doit le superbe "Week-End" sorti en 2012, et la réalisation de certains épisodes de la fameuse série "Looking"), avec notamment Charlotte Rampling et Tom Courtenay.
Kate et Geoff Mercer sont sur le point d’organiser une grande fête pour leur 45e anniversaire de mariage. Pendant ces préparatifs, Geoff reçoit une nouvelle : le corps de Katya, son premier grand amour, disparu 50 ans auparavant dans les glaces des Alpes, vient d’être retrouvé. Cette nouvelle va alors bouleverser le couple et modifier doucement le regard que Kate porte sur son mari…
Je n'ignore rien de toutes les nominations et des prix qu'a reçus "45 ans". Pour autant, reconnaissant l'intérêt de son sujet, ayant constaté la sensibilité du réalisateur (surtout lorsqu'il film au plus près des visages), admiratif du talent tout en pudeur de Tom Courtenay, mais, pour plusieurs raisons, j'ai été rétif à l'interprétation de Charlotte Rampling (comédienne que j'admire pourtant), qui m'a parue bien davantage rester l'icône Charlotte Rampling qu'incarner le personnage de Kate Mercer.
Il y avait un côté "regardez-moi dans mes somptueux lainages Martin Marghiella et Hermès, avec mes 70 ans et mon corps de top-model à la retraite qui n'a pris que 250g en 50 ans". Je n'ai pas perçu dans son jeu la douleur que peut procurer la conscience aiguë du temps qui passe, ne percevant en elle qu'une sorte de jalousie maladive qui ne semblait pas apparoir à son personnage, mais à elle même.
Il faut dire que pour ce type de rôle, Liv Ullmann sous la houlette de Ingmar Bergman dans ce chef d'oeuvre qu'est "Saraband" nous a emmenés à de tels sommets, que le réalisateur aurait été, selon moi, de choisir une actrice moins égotiste. J'aurais voulu la voir se craqueler de l'intérieur dans un plus grand don de soi (à la façon d'une Isabelle Huppert ou d'une Juliette Binoche).
Le film, au final, ne manque pas d'intérêt, et je reconnais les talents qui y ont été investis, comme j'ai saisi parfois la sensibilité et la délicatesse qui lui sont apportés, mais, et c'est assez "mystérieux", je ne suis pas parvenu à "y entrer" malgré les miracles dont fut capable Tom Courtenay.

mardi 19 janvier 2016

LA LONGUE SEMAINE CINEMA DE CRITIQUE CHONCHON


"Carol" - "Je suis le peuple" - "Bang Gang" - "Creed" - "Le Garçon et la Bête" - "A second chance".
- "Carol" (Grande-Bretagne, USA) de Todd Haynes, avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kule Chandler; Sandra Paulson, John Magaro (à surveiller, déjà très bon dans "The big short"), Jake Lacy... Tout le monde connaît le synopsis. Le grand admirateur de Douglas Sirk, après "Loin du Paradis", nous propose encore une histoire d'amour (presque) impossible dans une société corsetée. Voir un film si travaillé est un ravissement, comme le sont les deux rencontres entre Carol et Thérèse qui encadrent le film. La littérature de Patricia Highsmith qui signa sous pseudonyme son magnifique "Price of Salt", le cinéma de "Lovers et Lollipos" de Morris Engel et Ruth Orkin (1956), l'ombre de Gloria Swanson dans "Sunset Boulevard", les photographie de Saul Leiter et sa façon d'observer les femmes derrière les vitres, une image 16mm, presque poudrée (le poudrier omniprésent de Carol), des cadrages à tomber à la renverse, des sentiments brûlants sous la glace, des rencontres-évitements, un générique et une interprétation de haute volée jusque dans les seconds rôles (Kyle Chandler et Sarah Paulson nourrissent magnifiquement leurs rôles). Du très beau cinéma. Peut-être trop britannique pour rafler une pluie d'Oscar...
- "Je suis le peuple" (France, Égypte) de Anna Roussillon.
« La révolution ? T’as qu’à la regarder à la télé ! », lance Farraj à Anna quand les premières manifestations éclatent en Egypte en janvier 2011. Alors qu’un grand chant révolutionnaire s’élève de la place Tahrir, à 700km de là, au village de la Jezira, rien ne semble bouger.
Quelle prouesse que de nous faire ressentir, sur une durée longue (3 ans) mais dans un temps court (1H50), les soubresauts du Printemps Arabe en Égypte, à 700 km du coeur de l'action Place Tahrir, à travers le regard d'un simple paysan observant les secousses politiques à la télévision. Passionnant.
- "Bang Gang" (France) de Eva Husson à qui l'on doit "La révolution sexuelle n'a pas eu lieu".
Librement inspiré d'un fait divers survenu aux USA en 1999, transposé dans le sud-ouest de la France (à Anglet) en 2003.
Les faubourgs aisés d’une ville sur la côte atlantique. George, jolie jeune fille de 16 ans, tombe amoureuse d’Alex. Pour attirer son attention, elle lance un jeu collectif où sa bande d’amis va découvrir, tester et repousser les limites de leur sexualité, jusqu'à la sentence de la maladie sexuellement transmissible (incluse dans le fait divers, et qui l'aurait révélé ?).
Dans la réussite de son film, Eva Husson a été plus que bien épaulée par son chef opérateur Mattias Troelstrup (ses images son sublimes, retenez son nom) et ses jeunes acteurs. Vendu et promu comme sulfureux, le film ne l'est pas autant que prétendu.
Difficile de se détâcher des références, sur l'adolescence et ses troubles, que sont Wong Kar Waï, Gus Van Sant, Paul Thomas Anderson (son "Boogie Nights" de 1997 est la référence de la réalisatrice), et même Larry Clark.
En dépit de mon âge avancé, je me suis retrouvé être le plus jeune spectateur dans la salle, autrement dit entouré de vieux libidineux venus voir... Pourtant, cinéma il y a. Oui, des scènes de sexe, mais pas de quoi susciter un quelconque trouble. Il vous faudra donc creuser, creuser encore, pour lire de bonne critiques.
Emmené par un impeccable Finnegan Oldfield, avant qu'il ne tourne "Ni le ciel ni la terre" de Cogitore et "Les Cowboys" de Thomas Bidegain (dont il porte toute la seconde partie sur ses épaules), et après qu'il a tourné "Géronimo" de Tony Gatlif, les dates de sorties mélangeant les repères chronologiques (difficile de s'y repérer avec précision), déjà découvert dans "Les hauts murs" de Christian Faure en 2006, et "Poupoupidou" l'excellent film de Gérald Hustache Mathieu en 2011. Suivent notamment la très bonne Daisy Broom (déjà dans "Tel père tel fille" de Olivier de Plas en 2007, puis dans "Partir" de Catherine Corsini en en 2009, qui sait si bien capter l'écran ; la "Lolita-Brigitte Bardot-Vanessa Paradis" de service qu'incarne Marilyn Lima - étrange rôle de pétasse péroxydée au mauvais goût redoutable, mais au fond romantique comme Loana, mais minuscule, sans seins, sans fesses, sans hanches - ce qui a son importance puisqu'elle est amoureuse du jeune homme le plus féminin et le plus charnel, le plein d'appétit et désinhibé Fred Hotier, et surtout, plus félin, et surtout plus charnel que tous, Lorenzo Lefèbvre, seul véritable romantique de l'histoire. Chacun son tour, parce que le spectateur, c'est évident, jugera (ce que ne fait jamais la réalisatrice Eva Husson), regardant effrontément la caméra.
Ajoutez le parti pris de la musique diégénique (on entend la même musique que les personnages, et non pas une musique d'accompagnement) signée White Sea, projet solo de Morgan Kibby (M83), qui semble nous dire que nous sommes bien là, mais dans la salle de cinéma et la salle seulement.
Je ne peux que défendre modestement ce film, même si je sais que, pipés, les dés sont jetés.
Eva Husson réussit à filmer au plus juste ces êtres humains en construction, d’une beauté, d’une pureté et d’une fragilité qui traversent le film de part en part, transcendées par la caméra subtile de Mattias Troelstrup.
- "Creed" (USA) de Ryan Coogler, avec, notamment, Michael B. Jordan, Silvester Stallone, Tessa Thomson...
"Adonis Johnson n'a jamais connu son père, le célèbre champion du monde poids lourd Apollo Creed, décédé avant sa naissance. Malgré tout, il a de toute évidence la boxe dans le sang et il se rend donc à Philadelphie, là même où Apollo Creed a affronté un adversaire ambitieux, Rocky Balboa..."
Je sais que le film marche sur une trame classique, la boxe, la transmission, la revanche, la paternité... que d'aucuns ont jugé sublime dans "Million dollar baby" de Clint Eastwood que je ne pas beaucoup aimé. C'est comme ça.
Depuis "Chronicle" de Josh Tank (2012) qui m'avait enchanté, j'ai prêté une attention particulière ) Dans DeHaan, Michael B. Jordan et Alex Russel.
Pour Dane DeHaan j'ai eu "Life" de Anton Corbin avec satisfaction, pour Alex Russel, j'attends encore ("Chronicle 2" ?), quant à Michael B. Jordan, dont il est question ici, j'ai eu l'excellent "Fruitvale Station" du même Ryan Coogler, que je continue de recommander.
Pas déçu, même dans un rôle "classique", le jeune acteur s'en sort très bien, parfaitement coordonné avec le jeu assez fin de Silvester Stallone chez qui transpire toujours sa "fibre sociale". Il sait se mettre en retrait (ce n'était pas le cas, et ça ne l'est toujours pas, de Clint Eastwood), et sa paupière paralysée qui lui a toujours donné un air de chien battu, à 70 ans, fait merveille. Une sorte de mélancolie permanente, comme dans l'excellent "Cop Land" de James Mangold (1997).
Cordes classiques certes, mais avec lesquelles savent très bien jouer Ryan Coogler, Michael B. Jordan et Sylvester Stallone. Que demander de plus ?
- "Le Garçon et la Bête" (Japon) de Mamoru Hosoda.
Shibuya, le monde des humains, et Jutengai, le monde des Bêtes... C'est l'histoire d'un garçon solitaire et d'une Bête seule, qui vivent chacun dans deux mondes séparés. Un jour, le garçon se perd dans le monde des Bêtes où il devient le disciple de la Bête Kumatetsu qui lui donne le nom de Kyuta. Cette rencontre fortuite est le début d'une aventure qui dépasse l'imaginaire...
Comme dans "Creed", voici des thématiques classiques : initiation, transmission, sport, choc des milieux "sociaux", vieux bourru... sujets inusables.
Mamoru Hosoda est un très grand, et il ne faut pas le résumer aux Pokémaon. Nous lui devons, notamment, les très bons ""La traversée du temps", "Summer Wars", "Les enfants Loups".
J'ai beaucoup aimé les hommages rendus à "La Belle et la Bête" de Jean Cocteau, avec l'idée que la Bête peut s'adoucir, comme à "Le Livre de la Jungle" de Disney. Cette ouverture d'esprit est très souvent un bon augure.
Le réalisateur parvient à proposer un film protéiforme qui, loin de jouer sur les antagonismes entre les mondes, fait se rejoindre l’imaginaire et le réel, la magie de l’enfance et les contradictions de l’adolescence, dans une fable somptueuse sur l’altérité et l’entrée dans l’âge d’homme.
Après presque deux heures de chamailleries comiques, de pics d'émotion et de duels homériques, une chose est sûre : le règne absolu de Miyazaki terminé, l'animation japonaise a trouvé un nouveau seigneur.
Un chef-d’œuvre du cinéma d’animation et un très grand film d’apprentissage.
- A second chance" (Danemark) de Suzanne Bier.
Andreas (Nicolaj Coster Waldau) est un inspecteur prometteur qui gère, en plus de son travail, les crises et déboires de Simon (Ulrich Thomsen, très grand acteur que nous verrons dans le prochain Thomas Vinterberg), son coéquipier. Quand il rentre de son service, il a le bonheur de retrouver sa femme Anna (Maria Bonnevie) et leur nouveau-né. Un matin, Andreas et Simon sont appelés pour une violente dispute chez un couple de junkies (Nicolaj Lie Kaas & Lykke May Andersen). Ils découvrent nourrisson dans sa merde caché dans un placard. Par identification avec son propre enfant, Andreas est en état de choc. Il retourne plus tard chez lui perturbé par cette intervention. En pleine nuit les cris de sa femme le réveillent : leur fils est mort. Face à l'impensable, Andreas va prendre une décision au-delà de toute raison, il va échanger son fils mort contre le gamin du couple de junkies.
Suzanne Bier nous a déjà proposé de bon films, tels "Brothers" en 2004, "After the wedding" en 2006 (mon préféré), "Revenge" en 2010, et "Serena" en 2014. Mais là, même si le film ne manque pas de certaines qualités, ce n'est pas à la hauteur de son travail précédent.
Le sujet est plutôt bien trouvé (peut-on considérer qu'une femme, parce qu'elle est junkie, sera une mauvaise mère ?), la réalisation est très honnête, mais j'ai été gêné par deux éléments importants : les ficelles du "thriller" me semblent bien épaisses, et j'ai compris trop tôt que l'épouse du policier avait tué son nourrisson ; quatre comédiens, en dehors de Ulrich Thomsen, autrement dit le policier, son épouse et le couple de junkies, semblent avoir été recrutés dans un agence de mannequins, ce qui n'est pas désagréable en soi, mais qui nous extrait de toute crédibilité. Or, le film ne se veut pas une fable onirique. Dommage.

Par Critique Chonchon

mardi 12 janvier 2016

LA SEMAINE CINEMA DE CRITIQUE CHONCHON


Ce week-end au cinéma :
- "Beijing Stories" (Chine, France) de Pengfei Song, au coeur de la mégapole qu'est Pékin et de ses 23 millions d'habitants, le film propose une chronique urbaine sur les mutations de la ville, mutations violentes, architecturales, économiques, sociales, générant des solitudes. Le traitement de la verticalité de la ville, rêver de hauteur, travailler en surface, habiter dans les sous-sols, à travers 3 portraits, celui Xiao Yun (Ying Ze) jeune femme qui danse dans un bar mais qui rêve d'être secrétaire, celui de Yong Le (Luo Wenjie) qui ramasse les meubles des maisons des quartiers qui ont été rasés pour les revendre, celui de Lao Jin (Zhao Fuyu) qui refuse de vendre sa maison et son terrain aux promoteurs immobiliers... Sans pathos, très gracieux, empreint de mélancolie. La mutation du monde, une fois encore, décrite avec finesse.
- "Mistress of America" (USA) de Noah Baumbach ("Les Berkmam se séparent" en 2005, "Frances Ha" en 2012, "When we're young" en 2014), qui sur les traces de Cassavetes et Allen de cesse d'étudier l'immaturité d'une société étasunienne (à New York), film emporté par des dialogues dynamités, rythmés par l'abattage d'une Brooke "so hype !", trentenaire aussi drôle qu'agaçante (Greta Gerwig) en mentor de la jeune Tracy (Lola Kirk) qui vient d'entrer à l'université, toutes deux devant devenir demi-soeurs si leurs parents se marient. Film touffu sur les peurs d'une génération, désenchanté, mais pas pessimiste. Le film m'a paru inabouti, parfois brouillon, mais il n'en traite pas moins de sujets actuels intéressants.
- "Janis" (USA) de Amy Berg. Documentaire sur Janis Joplin, avec l'incroyable sourire, la mélancolie, les souffrances passées, la présence sur scène, et surtout la voix unique de cette chanteuse hors normes. Outre l'icône, ce sont les stigmates de l'adolescence qui sont intéressantes chez Janis Joplin : en effet, elles ne sont pas familiales (jamais ses parents aimants n'ont entravé ses désirs de devenir chanteuse), mais liées au fait que plutôt moche, "différente", marginale, elle fut moquée, isolée, parfois brimée, et donc solitaire. Les images d'archives du festival de Monterey, où Janis Joplin dans une tenue en laine pailletée chante devant Mama Cass sont magnifiques.
- "Arrêtez-moi là" (France) de Gilles Bannier (surtout connu par son travail de réalisateur de séries TV : "Reporters", "Engrenages", "Les beaux-mecs", "Paris"). Chronique d'une erreur judiciaire. Le film "ne fait pas semblant", c'est à dire qu'on connaît l'issue dès le début (romance incluse), ce qui a le mérite d'être honnête. D'un point de vue strictement cinématographique, rien de nouveau. Toutefois, il y a la façon dont est écrit (et joué par Reda Kateb) le personnage de la victime de cette erreur : il est aux antipodes de celui incarné par Philippe Torreton dans "Présumé coupable" de Vincent Garenq (2011), à savoir placide, presque froid, tout en colère rentrée à l'exception de quelques éclats de rage. En conséquence, le spectateur ne "s'identifie" pas, ce dont il a horreur en général, et qui est intéressant, distillant comme une gène insaisissable. Dans le rôle de son avocat, le choix de Gilles Cohen m'apparaît contestable, car il n'y a pas besoin d'un mauvais acteur pour jouer un mauvais avocat. Léa Drucker est très bien en mère de gamine kidnappée taiseuse. Erika Sainte est charmante mais fade. À la fin du film, point intéressant, arrive une sorte de "marchandisation" de la Justice, à la mode des USA, puisqu'il faudra indemniser la victime de l'erreur judiciaire. Arrive alors de Paris la spécialiste incarnée par une Stéphanie Murat qui joue très bien la tornade avide. Au final, ça reste un téléfilm, mais un téléfilm honorable.
- "Les 8 Salopards" (USA) de Quentin Tarantino. Sont ici convoqués Robert Aldrich, John Carpenter, Don Siegel, Sergio Corbucci & Ennio Morricone... Bien sûr aussi, Dostoïevski et son "Idiot" que Tarantino n'a pas tort de faire son livre de chevet pour essayer, film après film, de comprendre "l'identité" des USA. Pour le reste, je préfère m'en remettre à la passionnante Célia Sauvage et son nécessaire "Critiquer Tarantino est-il raisonnable ?". "Au fond, le véritable sujet d'intérêt des films de Tarantino est moins leur contenu et leur forme que Tarantino lui-même. Le réalisateur étasunien est son propre fonds de commerce, son propre acteur, son propre critique."

Par Critique Chonchon