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samedi 27 décembre 2025

13.20 - MON AVIS SUR LE FILM LE POINT DU JOUR DE LOUIS DAQUIN (1949)

 


Vu le Film Le Point du Jour de Louis Daquin (1949) avec Jean Desailly Michel Piccoli René Lefevre Marie Hélène Dasté Loleh Bellon Jean Pierre Grenier Paul Frankeur Gaston Modot Serge Grave Pierre Latour 

L'histoire au quotidien de ceux qui travaillent dans une mine du Nord, après la Seconde Guerre mondiale : un fils et petit-fils de mineurs qui ne veut pas avoir le même destin qu'eux ; Larzac, un ingénieur des mines, issu d'une famille bourgeoise, qui découvre le monde des mineurs ; un jeune couple d'amoureux. 

Film de l’après-guerre par excellence, Le Point du Jour s’inscrit dans cette période où la France, encore cabossée, devait se remettre au travail coûte que coûte. Nous sommes en 1949, dans le Nord, au cœur du Pays minier, ce bourbier noir où le charbon est roi et où les hommes – et les enfants – paient le prix fort. 
Et non, contrairement aux discours nostalgiques : ce n’était pas mieux avant. 

Louis Daquin filme un monde rude, âpre, sans fioritures. Des enfants mineurs pour être mineurs, formule terrible mais juste, contraints de descendre au fond pour aider à faire tourner la machine France. Le film a une dimension quasi documentaire, héritée du cinéma social d’après-guerre, où l’on montre plus qu’on ne démontre, où l’image parle autant que les dialogues. 

Au milieu de cette poussière et de cette suie, Daquin glisse une amourette modeste, presque fragile, entre deux personnages qui gravitent dans ce quotidien écrasant. Rien de romanesque à outrance : juste une tentative d’échapper, un instant, à la fatalité. L’amour comme respiration, pas comme solution miracle. 

Et puis il y a ce jeune homme de 24 ans, grande stature, regard déjà habité : Michel Piccoli, dans l’un de ses tout premiers rôles. Il impose une présence étonnante, brute, presque animale, évoquant par avance un Depardieu de Germinal avant l’heure. Piccoli n’est pas encore la légende, mais le magnétisme est déjà là, indéniable. 

La mise en scène de Daquin est sérieuse, appliquée, souvent juste. Il sait filmer les visages fatigués, les corps usés, les gestes répétitifs. Le scénario, lui, avance avec honnêteté, sans héroïsation excessive ni misérabilisme appuyé. On sent une volonté de rendre hommage aux travailleurs, à leur courage silencieux. 

Mais le film est bridé, et cela se ressent. Deux ans plus tôt, Daquin avait filmé les grandes grèves des mines, un geste politique fort qui ne plut évidemment pas aux directions minières. Résultat : ici, le cinéaste n’est pas totalement libre. Certaines aspérités manquent, certaines colères sont atténuées. On sent ce manque indéniable, ce film qui aurait pu être plus frontal, plus tranchant. 

Malgré cela, Le Point du Jour reste un témoignage précieux, humain, nécessaire. Un film qui regarde le travail en face, sans mythologie, sans nostalgie factice. Un cinéma social à hauteur d’hommes, d’enfants, de vies cabossées. 

Un film imparfait, oui. Mais un film juste, sincère, et profondément ancré dans son époque. Et rien que pour cela, il mérite d’être vu, revu, et transmis. 

NOTE : 13.20

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTEUR

vendredi 5 septembre 2025

14.50 - MON AVIS SUR LE FILM ALLEMAGNE ANNEE ZERO DE ROBERTO ROSSELINI (1949)

 


Vu le Film Allemagne Année Zéro de Roberto Rosselini (1949) avec Edmund Meschke Ingetraud Hinze Franz Otto Kruger Ersnt Pitchau Franz Von Treuberg  

Au cours de l'été 1947, la famille Koeler est à la dérive dans une ville de Berlin dévastée. Son père très malade, son frère recherché et sa sœur hantant les bars louches, le petit Edmund est le seul à gagner de quoi faire vivre la famille. Il revoit son ancien instituteur nazi. 

Allemagne, année zéro (1948) est, pour moi, plus qu’un film : c’est un acte de cinéma courageux, un poème noir sur les ruines, tourné dans un monde qui, littéralement, n’existait plus. Roberto Rossellini, déjà auteur de Rome, ville ouverte (1945) et de Païsa (1946), quitte l’Italie pour filmer Berlin en 1947, un Berlin éventré, véritable champ de désolation filmé sans artifices. Le réalisateur fait le choix de tout tourner sur place, dans les décombres, et d’utiliser majoritairement des acteurs non-professionnels. Il suit un enfant, Edmund Köhler (interprété par Edmund Moeschke), dont l’existence devient une errance dans un univers qui n’a plus de repères, plus de morale, plus de futur. 

L’histoire est simple et pourtant d’une complexité morale vertigineuse. Edmund vit avec son père malade, trop faible pour travailler, son frère aîné Karl-Heinz, ancien soldat qui se cache pour éviter les représailles, et sa sœur Eva, qui essaie de survivre dignement dans une ville où tout se monnaye. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Edmund fait des petits boulots, trafique, vend de l’eau aux soldats, récupère des objets. Au détour d’une rencontre, il croise son ancien professeur, un ancien nazi, cynique et amer, qui lui souffle l’idée monstrueuse que “les faibles doivent céder la place aux forts” — idée qu’Edmund, perdu, va prendre au pied de la lettre. Ce geste abominable, il l’exécutera en croyant bien faire, persuadé d’aider son père en l’empoisonnant. Le drame s’accomplit sans emphase, sans musique pour le souligner, juste le silence pesant d’un monde qui a perdu sa boussole. La dernière errance d’Edmund, muette, au milieu d’une ville morte, se termine sur un geste aussi terrible qu’inéluctable : le saut dans le vide, un enfant de 12 ans qui s’efface du monde, littéralement englouti par les ruines, comme si Berlin l’avalait. 

Ce qui me frappe dans ce film, c’est la façon dont Rossellini filme l’Allemagne sans haine ni complaisance. À l’époque, c’était un choix presque scandaleux : montrer les Allemands comme des victimes de leur propre effondrement, alors que les souvenirs des camps, des massacres, étaient brûlants. Rossellini ne nie rien, il déplace le regard : après le monstre idéologique, il filme la chair détruite, l’après, la misère, l’absence de sens. Berlin n’est plus une ville, c’est une plaie ouverte, une carcasse de civilisation. La caméra se déplace avec une froideur presque documentaire, mais jamais sans compassion. Chaque plan raconte la survie, la faim, le commerce des corps, la perte de toute innocence. 

Le casting, en grande partie amateur, participe à cette vérité crue. Edmund Moeschke est bouleversant : son visage est celui d’un enfant, mais ses yeux sont déjà morts. Il erre, il court, il trottine comme un gosse, mais chaque pas pèse comme s’il portait tout un monde en ruine sur ses épaules. Ingetraud Hinze (Eva, la sœur) est une présence tendre mais résignée, Karl-Heinz (Franz-Otto Krüger) représente la culpabilité des jeunes soldats qui veulent disparaître, et le père (Ernst Pittschau) symbolise un vieux monde trop fatigué pour renaître. La figure du professeur (Karl-Heinz Schroth), cynique, corrompu, presque diabolique, rappelle que l’idéologie nazie a survécu dans les esprits, pas seulement dans les ruines. 

Pour moi, la puissance du film vient de cette combinaison : le réel brut et le tragique antique. On ne voit pas seulement la faim et la misère, on voit un enfant détruit de l’intérieur par l’effondrement de toutes les valeurs. Edmund n’est pas un monstre : il est le produit d’un monde qui a perdu le nord, où même un conseil d’adulte peut pousser à l’irréparable. Le film est sobre, oui, mais bouleversant ; jamais démonstratif, mais chargé d’une violence sourde. Même les moments presque oniriques — l’homme jouant de l’orgue dans une église éventrée — ressemblent à des fragments d’une civilisation morte qui ne résonne plus que dans le vide. 

Rossellini signe ici l’un des gestes fondateurs du néo-réalisme : filmer l’Histoire dans ses ruines, à hauteur d’homme, sans chercher le spectaculaire, mais en laissant le monde parler. Allemagne, année zéro est un film court (un peu plus d’une heure) mais qui contient plus de désespoir, d’humanité et de vertige moral que des fresques trois fois plus longues. C’est un film qui, encore aujourd’hui, glace, émeut, et laisse sans voix — car ce n’est pas seulement le portrait d’une ville, c’est celui de la faillite d’une civilisation entière, vue à travers les yeux d’un enfant, donc à travers les nôtres. 

NOTE : 14.50

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

mercredi 4 juin 2025

17.80 - MON AVIS SUR LE FILM LA CHARGE HEROIQUE DE JOHN FORD

 


Vu le film La Charge Héroïque de John Ford (1949) avec John Wayne Victor McLaglen Ben Johnson Joan Dru John Agar Harry Carey Jr Mildred Natwick George O’Brien Arthur Shields Michael Dungan Noble Johnson Chef John Big Tree Irving Pichel Harry Woods Peter Julien Ortiz 

En 1876, après la défaite de Custer à Little Big Horn, la tension s’intensifie sur les frontières de l’Ouest, où les tribus indiennes commencent à se regrouper pour partir en guerre contre les « visages pâles », qu'ils veulent chasser de leurs terres. Dans un poste isolé, le capitaine Nathan Brittles (John Wayne), à la veille de prendre sa retraite, doit faire face à ce soulèvement. Ami d’un vieux chef indien, il fera tout pour éviter que le sang soit versé et, à cette fin, effectuera en dernier ressort un raid audacieux, mais pensé pour ne coûter la vie à personne. Entre-temps, nous assistons au déroulement de la vie quotidienne au Fort, où notamment deux jeunes lieutenants se disputent les faveurs de la nièce du commandant (Joanne Dru). Celle-ci arbore un ruban jaune (le yellow ribbon du titre original) signifiant, dans la tradition de la cavalerie américaine, que son cœur est pris   

Le désert celui de du Monument Valley Navajo Tribal Park cher au cinéma de John Ford, terre aride et meurtrière 

La Charge Héroïque : un chant de fin de parcours sous les cieux immenses du western 

Après Le Massacre de Fort Apache, La Charge Héroïque constitue le second volet de la célèbre trilogie que John Ford consacra à la cavalerie américaine, laquelle se clôturera avec Rio Grande. À chaque épisode, John Wayne est au rendez-vous, véritable totem de cette Amérique mythique que Ford interroge autant qu’il célèbre. 

Ici, Ford livre bien plus qu’un western. Il signe l’un des plus grands films du genre, un chef-d’œuvre de mise en scène où chaque plan semble animé par le souffle de la légende et de la finitude. La Charge Héroïque raconte l’histoire poignante du capitaine Nathan Brittles, vieux soldat usé mais droit, qui voit approcher l’heure de sa retraite comme une menace sourde — tic-tac inexorable que symbolise sa montre, constamment consultée, même après l’heure ultime. Cette horloge n’est pas un simple accessoire, elle devient le métronome du temps qui passe et du devoir qui s’achève. 

Ford filme cette marche vers la sortie avec une élégance infinie. Les grands espaces de l’Ouest ne sont pas que des décors : ils sont des personnages à part entière, vastes, muets, presque sacrés. Monument Valley, dont Ford fait une terre natale de cinéma, devient le théâtre d’un adieu digne et mélancolique à une époque, à une fonction, à une certaine idée de l’honneur. 

À travers la figure de Brittles, Ford dresse le portrait d’un homme qui persiste à accomplir sa mission, coûte que coûte. Une mission inutile, peut-être, mais belle dans sa pureté. Le film n’est pas une célébration naïve de la guerre ou de l’armée, mais un hommage à ceux qui vont jusqu’au bout de leurs engagements, dans un monde qui change sans eux. L’honneur, la loyauté, le sens du devoir : voilà les piliers de ce récit, qui n’a pas pris une ride tant il parle de valeurs humaines profondes et universelles. 

L’intensité dramatique du film est soutenue par une tension sourde. Les scènes d’action, rares mais puissantes, sont orchestrées avec une science du rythme qui force l’admiration. Ford ne filme pas pour épater, il filme pour marquer. Chaque affrontement, chaque geste, chaque silence résonne comme une étape vers l’inéluctable. 

Le titre original, She Wore a Yellow Ribbon, fait référence à une vieille coutume : arborer un ruban jaune pour signaler l’attente d’un être aimé, souvent un soldat parti au front. Cette image poétique, presque discrète dans le film, est en réalité son cœur battant. Elle évoque l’amour, l’attente, la fidélité, autant de fils invisibles qui relient les vivants à ceux qui s’éloignent. 

John Wayne, dans un registre inhabituel, livre une performance bouleversante. Loin du cow-boy arrogant, il incarne ici un homme vieillissant, rongé par le doute, mais inébranlable dans ses principes. Il vampirise l’écran, oui, mais sans jamais écraser les autres. Joanne Dru, tout en retenue, et surtout le formidable Victor McLaglen, irrésistible en sergent porté sur la bouteille mais loyal jusqu’à l’os, apportent des respirations bienvenues. Le comique de situation n’enlève rien à la gravité du propos — au contraire, il en souligne l’humanité. 

Si, dans ce film, Ford filme les Indiens comme les ennemis du peuple américain, il est important de noter qu’il saura, plus tard, remettre en question cette vision. Son dernier western, Les Cheyennes, portera un regard infiniment plus nuancé et empathique. Ce cheminement intellectuel et artistique témoigne de l’honnêteté du cinéaste, capable d’évoluer, et c’est aussi pour cela qu’il reste, dans cette période du cinéma, le GOAT, comme on dirait aujourd’hui. 

La Charge Héroïque est donc bien plus qu’un western. C’est une élégie, un poème filmé, une méditation sur le passage du temps, le poids du devoir et l’élégance du renoncement. Ford transcende le genre pour livrer une œuvre d’une beauté plastique et morale rare. Il nous rappelle que le cinéma peut être à la fois divertissement et réflexion, spectacle et émotion pure. 

Un film inoubliable. Un chant du cygne. Un monument. 

 NOTE : 17.80


FICHE TECHNIQUE



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