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dimanche 18 octobre 2026

8.90 - MON AVIS SUR LE FILM COBRA VERDE DE WERNER HERZOG


 Vu le film Cobra Verde de Werner Herzog (1987) avec Klaus Kinski King Anpaw José Lewgoy Salvatore Basile Peter Berling Guillermo Coronel Nana Agyefi Kwame II


Il y a des films qui vous transportent vers des contrées lointaines, d’autres qui vous font perdre le nord, et quelques-uns qui vous donnent surtout envie de retrouver le chemin de la sortie. Cobra Verde appartient malheureusement à cette dernière catégorie, malgré ses paysages magnifiques, ses décors impressionnants et un sujet qui aurait mérité un traitement autrement passionnant.

Werner Herzog nous entraîne au Brésil, au début du XIXe siècle, sur les traces de Francisco Manoel da Silva, surnommé Cobra Verde, un bandit qui perd son bétail à la suite d’une sécheresse et se retrouve contraint de chercher fortune ailleurs. Devenu l’intendant d’un riche propriétaire, Don Octavio Coutinho, il entretient des relations avec les trois filles de son patron, ce qui lui vaut d’être envoyé au Dahomey, en Afrique, officiellement pour y ramener des esclaves, mais surtout pour se débarrasser de cet encombrant personnage.

Le voyage tourne à l’expédition périlleuse, puisque le souverain du Dahomey ne fait pas précisément bon accueil aux visiteurs européens. Pourtant, notre homme parvient à survivre, à se rapprocher du pouvoir local et à prendre une place considérable dans ce royaume où la traite des esclaves constitue un commerce aussi lucratif qu’abominable. Le film nous fait assister à cette ascension, avant d’en montrer la fragilité et la chute.

Le sujet est particulièrement scabreux, puisqu’il nous plonge dans l’une des pages les plus sordides de l’histoire humaine, celle de la traite négrière, avec ses marchands, ses complicités politiques et ses victimes réduites à une marchandise. Le film n’est pas un documentaire historique, mais il aurait pu nous faire ressentir davantage le poids de cette tragédie, au lieu de nous laisser parfois à distance d’événements qui auraient dû nous bouleverser.

Le personnage est librement inspiré de Francisco Félix de Souza, un véritable trafiquant d’esclaves brésilien qui s’établit sur la côte de l’actuel Bénin et devint une figure puissante du royaume du Dahomey, sous le titre de Chacha de Ouidah. Cet homme d’affaires, dont les origines et la date de naissance restent discutées, bâtit sa fortune sur un commerce dont l’horreur ne doit jamais être dissimulée derrière les aventures d’un personnage hors du commun. Le roman de Bruce Chatwin, The Viceroy of Ouidah, publié en 1980, sert de base au film, mais Herzog prend de grandes libertés avec la réalité.

Était-il aussi fou que Klaus Kinski ? La comparaison serait tentante, mais elle serait surtout injuste pour l’Histoire. De Souza était un homme ambitieux, calculateur et parfaitement capable de tirer profit des rapports de force de son époque. Rien ne permet de le comparer sérieusement aux emportements personnels de l’acteur allemand. Il faut distinguer la brutalité d’un système historique de la personnalité explosive d’un comédien, même si les deux peuvent donner naissance à des personnages qui semblent échapper à toute mesure.

Et justement, parlons de Klaus Kinski, qui retrouve ici Werner Herzog pour la cinquième et dernière fois, après Aguirre, la colère de Dieu, Nosferatu, fantôme de la nuit, Woyzeck et Fitzcarraldo. Autant dire que leur collaboration n’a jamais été un long fleuve tranquille, mais que, pour ce dernier rendez-vous, les eaux sont devenues particulièrement tumultueuses.

Les deux hommes se connaissent trop bien pour s’ignorer et se détestent suffisamment pour transformer un tournage en véritable épreuve de force. Les crises de Kinski, ses exigences et ses affrontements avec le réalisateur ont rendu la production particulièrement difficile. Le directeur de la photographie Thomas Mauch quitte même le tournage après des désaccords avec l’acteur, et Viktor Růžička lui succède. L’ambiance n’était donc pas précisément celle d’une colonie de vacances au bord de l’océan.

Kinski prépare alors son propre film sur Paganini, un projet qui l’obsède, et Herzog estimera que son comédien semble déjà ailleurs. On peut se demander si l’acteur ne finit pas par se confondre avec sa créature, si Cobra Verde n’est pas devenu une nouvelle incarnation de Kinski lui-même, avec sa démesure, son regard halluciné et cette impression permanente qu’il pourrait exploser à la moindre contrariété.

Il ne joue plus seulement un personnage, il semble parfois jouer Kinski en personne, comme si le rôle n’était qu’un prétexte pour laisser libre cours à sa propre folie. Mais cette présence fascinante, qui pouvait donner une force incroyable à Aguirre ou à Fitzcarraldo, devient ici une arme à double tranchant. À force de vouloir occuper tout l’espace, Kinski finit par donner l’impression de tourner en roue libre, et le personnage perd en profondeur ce qu’il gagne en étrangeté.

Face à lui, King Ampaw incarne Taparica, tandis que José Lewgoy interprète Don Octavio Coutinho. Salvatore Basile campe le capitaine Fraternidade et Peter Berling celui de Bernabé. La distribution accompagne cette aventure sans parvenir à compenser les longueurs d’un récit qui semble parfois prisonnier de sa propre ambition.

Car Herzog reste Herzog, avec son goût des entreprises impossibles, des hommes dévorés par leurs obsessions et des paysages qui semblent appartenir à une autre planète. Le Ghana, le Brésil et la Colombie fournissent des décors naturels magnifiques, des étendues sauvages, des reliefs et une végétation qui donnent au film une véritable puissance visuelle. La musique de Popol Vuh contribue également à cette atmosphère étrange, presque irréelle, dans laquelle l’homme paraît bien petit face à la nature.

Seulement, les beaux paysages ne font pas tout, et même les plus belles images finissent par perdre leur pouvoir de fascination lorsque le récit piétine. On attend un souffle épique, une montée en puissance, une plongée dans les contradictions d’un homme et d’une époque, mais le film s’enlise dans une succession de tableaux dont la beauté ne suffit pas toujours à retenir l’attention.

Il faut reconnaître à Herzog son ambition et son courage d’avoir voulu s’attaquer à un sujet aussi lourd, sans le transformer en simple film d’aventures exotiques. Pourtant, cette volonté de filmer l’extrême finit par produire une œuvre qui donne parfois le sentiment de chercher désespérément sa raison d’être. Le spectateur peut admirer le travail accompli tout en regardant sa montre, ce qui n’est jamais le meilleur signe pour un film de plus de cent minutes.

Cobra Verde marque aussi la fin d’une aventure cinématographique exceptionnelle entre deux personnalités aussi fascinantes qu’incompatibles. Kinski disparaîtra en 1991, tandis que Herzog poursuivra sa carrière, mais cette collaboration mythique ne retrouvera jamais son chemin. Le réalisateur connaîtra ensuite une période moins visible au cinéma de fiction, avant de revenir plus tard avec d’autres œuvres marquantes. Il serait donc excessif de parler d’une disparition artistique, mais cette séparation ressemble bien à la fin d’un chapitre majeur de son cinéma.

Reste un film qui possède de véritables qualités plastiques, un sujet historique terrible et un Klaus Kinski dont la présence continue d’interroger, sans réussir à transformer ces éléments en une aventure véritablement captivante. Le serpent du titre a beau ramper dans des décors somptueux, il finit par tourner en rond.

Périlleux pour les personnages, chaotique pour le tournage et franchement ennuyeux pour le spectateur que je suis, Cobra Verde ressemble à un dernier rendez-vous manqué entre deux monstres sacrés du cinéma allemand. Herzog et Kinski avaient déjà accompli de grandes choses ensemble, mais cette fois, la folie ne produit pas le miracle attendu.

On admire les paysages, on s’interroge sur Kinski, on mesure l’horreur historique du sujet, puis on attend que le film se termine. C’est tout de même dommage quand on connaît les sommets que ces deux-là avaient atteints ensemble.

NOTE : 8.90

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

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