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mardi 4 août 2026

13.20 - MON AVIS SUR LE FILM LE DERNIER DES SIX DE GEORGES LACOMBE (1941)


 Vu le Film Le Dernier des Six de Georges Lacombe (1941) avec Pierre Fresnay Suzy Delair Michèle Alfa André Luguet Jean Tissier Lucien Nat Jean Chevrier


Produit en 1941 par la Continental, Le Dernier des Six marque la première apparition à l'écran du commissaire Wenceslas Vorobeïtchik, plus simplement appelé "Wens", personnage imaginé par Stanislas-André Steeman dans son roman Six hommes morts. Un an avant L'Assassin habite au 21, c'est déjà Pierre Fresnay qui lui prête son élégance, son flegme et cette intelligence tranquille qui feront de lui l'un des enquêteurs les plus attachants du cinéma français.


Le scénario est signé Henri-Georges Clouzot, et cela se sent à chaque scène. On regrette presque qu'il ne soit pas lui-même derrière la caméra tant sa mécanique du suspense est déjà parfaitement huilée. Georges Lacombe assure une mise en scène discrète, parfois trop sage, mais Clouzot imprime déjà cette manière unique d'amener le doute exactement là où il le faut. Chaque indice compte, chaque dialogue peut cacher un piège, et l'on avance avec plaisir dans cette enquête où les apparences sont constamment remises en question.


L'histoire est simple en apparence. Six hommes, liés par un secret et une importante fortune, sont éliminés les uns après les autres. Il n'en restera qu'un... à moins que Wens ne découvre le meurtrier avant le dernier crime. Une intrigue qui rappelle inévitablement les meilleurs romans d'Agatha Christie. D'ailleurs, lorsqu'on en est un lecteur assidu, on devine assez vite le coupable parmi les six. Mais Clouzot est suffisamment malin pour semer le trouble grâce au comportement ambigu de plusieurs personnages. On croit avoir trouvé la solution, puis un regard, une réplique ou une attitude viennent fragiliser nos certitudes. C'est exactement ce qui rend le film si agréable.


La Continental, en revanche, imposa plusieurs numéros musicaux destinés à mettre en valeur Suzy Delair. Georges Lacombe les supportait mal et ces exigences finiront même par le pousser à quitter la société de production. Ces parenthèses chantées ralentissent parfois le récit, mais elles n'enlèvent rien au charme irrésistible de Delair, pétillante, espiègle et lumineuse au milieu de cette histoire de meurtres.


On ne retiendra sans doute pas la mise en scène comme la grande force du film. En revanche, impossible d'oublier sa photographie. C'est elle qui donne véritablement son identité à ce polar. Tout n'est qu'ombres et lumières. Les ruelles semblent avaler les personnages, les maisons deviennent inquiétantes au moindre rayon de lumière, et la caverne offre quelques images d'une noirceur magnifique. Ce travail sur les contrastes annonce déjà les grands films noirs français qui suivront.


Et puis il y a les acteurs. Pierre Fresnay possède une classe absolument inégalable. Il n'en fait jamais trop et domine l'écran avec une élégance naturelle. Suzy Delair apporte toute sa fraîcheur et son tempérament. J'ai également un faible pour André Luguet, dont le flegme très british fonctionne à merveille dans cet univers, ainsi que pour Jean Tissier, toujours impeccable lorsqu'il s'agit d'apporter cette touche d'humanité ou d'humour qui fait respirer le récit.


Le Dernier des Six n'est peut-être pas le plus célèbre des films de cette période, mais il demeure une pièce essentielle pour comprendre la naissance du cinéma policier signé Clouzot. Ce n'est pas un film qui impressionne par sa réalisation, mais par son écriture, son atmosphère et cette façon de manipuler le spectateur avec élégance.


Un petit film noir, mais tellement bien ficelé grâce à la patte de Clouzot, qui amène le suspense juste où on l'attend. Et même si, en habitué des bouquins d'Agatha Christie, on trouve assez facilement le coupable parmi les six, le jeu ambigu de certains personnages vient constamment mettre des ombres sur nos certitudes. Finalement, dans ce polar noir, les ombres ne sont pas seulement sur les murs... elles sont aussi dans les têtes.

NOTE : 13.20

FICHE TECHNIQUE


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mardi 15 juillet 2025

13.90 - MON AVIS SUR LE FILM L'ASSASSINAT DU PERE NOEL DE CHRISTIAN JAQUE (1941)


 Vu le film L’Assassinat du Père Noel de Christian Jaque (1941) avec Harry Baur Fernand Ledoux Renée Faure Robert Le Vigan Marie Hélène Copeaux Jean Parèdès Raymond Rouleau Michel François Marcel Pérès 

Comme chaque année, le père Cornusse fabricant de jouets et père d'une jeune fille, Catherine, revêt l'habit du Père Noël. Au cours de la messe de minuit, le trésor du village, un diamant, est volé dans la crèche et le Père Noël est retrouvé mort. Qui a tué le Père Noël ? Le jeune baron, amoureux de Catherine ? Mais le Père Noël est-il bien mort ? 

 

Premier film produit par la Continental, L’Assassinat du Père Noël s’inscrit à la fois dans une tradition française du conte noir et dans la veine poétique chère à Pierre Véry, dont il adapte le roman. Christian-Jaque, cinéaste à la fois populaire et stylisé, trouve ici l’un de ses meilleurs terrains de jeu : un village reculé de Savoie, isolé sous la neige, habité par des figures énigmatiques et un parfum d’étrangeté douce. Le titre annonce une énigme policière, mais c’est bien plus que cela : c’est un conte d’hiver doublé d’une méditation sur la perte des illusions, la candeur des enfants et les ombres qui hantent les adultes. 

L’intrigue mêle les genres avec une fluidité remarquable : un faux Père Noël (le vieux Cornusse, fabricant de globes terrestres), un enfant malade qui attend ses cadeaux, une communauté villageoise pétrie de croyances, un château où se terre un comte mélancolique et défiguré (Raymond Rouleau), un vol de diamant, une mort mystérieuse... Dès les premières scènes, le film nous plonge dans un univers où le merveilleux côtoie le soupçon, où les adultes semblent porteurs d’un passé trouble, et où seuls les enfants maintiennent vivante une forme de foi naïve en la magie de Noël. 

Christian-Jaque sait filmer la neige comme un décor de théâtre figé, mais aussi comme un piège ouatée où les secrets se dissimulent. Le village devient un microcosme traversé par la suspicion, où chacun pourrait être le coupable. Et pourtant, derrière cette noirceur de façade, on sent l’attachement du cinéaste à ses personnages. Il ne les juge pas : il les accompagne dans leurs douleurs et leurs illusions perdues. 

Harry Baur est bouleversant dans le rôle du Père Cornusse, figure à la fois ridicule et sublime. Déguisé en Père Noël, il veut faire croire à sa fille et aux enfants du village que la magie opère encore, tout en cachant ses propres désillusions. La scène où il se rend chez un petit garçon alité pour lui offrir une mappemonde — symbole d’un monde encore à rêver — est d’une intensité rare. À elle seule, elle résume tout ce que le film veut dire : que la croyance, même fragile, peut être plus forte que la vérité. 

Comme dans Les Disparus de Saint-Agil, l’enfant est ici au centre du regard, non comme un spectateur passif, mais comme celui qui perçoit ce que les adultes ont oublié : le besoin de croire, la peur du mensonge, la force de l’imaginaire. Le petit malade qui ne comprend pas pourquoi le Père Noël n’est pas venu, pendant que dehors le village s’interroge sur un meurtre, incarne ce double niveau du récit : réalisme et fable, mystère et poésie, polar et mythe. 

Le contexte de tournage, en pleine Occupation allemande, n’est pas anodin. Le film n’est jamais politique au sens strict, mais il porte, en filigrane, un regard inquiet sur un monde clos, étouffé, replié sur ses superstitions. La neige recouvre tout, y compris les vérités gênantes. On y devine la métaphore d’une France à l’arrêt, figée dans une attente désespérée. Mais Christian-Jaque, sans cynisme, fait du conte une échappée, un refuge. Loin de tout misérabilisme, L’Assassinat du Père Noël reste lumineux, dans son refus de désenchanter complètement. 

Le film s’appuie aussi sur un second cercle de personnages hauts en couleur — la mère Michel, la châtelaine inquiète, le pharmacien jaloux — qui rappellent les archétypes des contes villageois, mais avec une touche d’ambiguïté. Le mélange entre folklore local et tension criminelle fonctionne à merveille. Ce n’est pas un vrai whodunit, mais plutôt une fable où le « coupable » importe moins que la perte d’innocence. 

L’Assassinat du Père Noël est une œuvre précieuse, à la fois sombre et réconfortante. Elle s’inscrit dans une tradition française du mystère rural et poétique, où les enfants portent l’espoir et les adultes les fantômes. Entre poésie, suspense et mélancolie, Christian-Jaque réussit un petit miracle : faire croire à Noël au cœur d’une période tragique, sans jamais sombrer dans le sentimentalisme. Un film rare, à (re)découvrir comme on ouvrirait un vieux livre d’images un soir d’hiver.

NOTE : 13.90

FICHE TECHNIQUE

 


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vendredi 27 juin 2025

14.30 - MON AVIS SUR LE FILM ARSENIC ET VIEILLES DENTELLES DE FRANK CAPRA (1941)


 Vu le film Arsenic et Vieilles Dentelles de Frank Capra (1941) avec Gary Grant Peter Lorre Priscilla Lane Jean Adair Josephine Hull Raymond Massey John Alexander 

 

Mortimer Brewster vient annoncer à ses tantes, Dorothy et Martha, deux charmantes vieilles filles qui l'ont élevé, son prochain mariage avec la fille du révérend Harper. Cependant, il découvre, caché dans un coffre sous la fenêtre, le cadavre d'un vieil homme. Ses tantes lui avouent alors qu'elles se sont fait une spécialité de supprimer les vieux messieurs seuls au monde en vue de leur rendre service. 

S’il est admis que La Vie est belle représente l’archétype du conte de Noël selon Frank Capra, on pourrait légitimement affirmer qu'Arsenic et vieilles dentelles en est le pendant automnal : une fable macabre et hilarante, à mi-chemin entre la comédie de mœurs et le film d’Halloween. L’action se déroule précisément le 31 octobre, dans une vieille maison de Brooklyn dont les habitants sont aussi charmants que profondément dérangés. Inspiré d’une pièce à succès de Joseph Kesselring, le film emprunte beaucoup à son origine théâtrale (unité de lieu, de temps, de ton), mais Capra réussit brillamment à en faire un objet cinématographique déjanté, aussi rythmé que délirant. 

L’intrigue est d’une richesse rare pour une comédie : Mortimer Brewster (Cary Grant), critique théâtral cynique et notoire opposant au mariage, vient pourtant de convoler avec sa fiancée Elaine. En passant chez ses deux tantes adorées pour leur annoncer la nouvelle, il découvre avec horreur qu’elles empoisonnent régulièrement des pensionnaires solitaires, par pure bonté d’âme. Pire : son frère Jonathan, criminel en fuite au visage refait (et ressemblant à Boris Karloff), débarque à son tour avec son acolyte, le sinistre docteur Einstein (joué par un Peter Lorre impeccable de nervosité), et transporte un cadavre qu’il espère enterrer discrètement dans la cave familiale. À tout cela s’ajoute le troisième frère, Teddy, qui se prend pour le président Theodore Roosevelt et s’exclame "Charge !" à chaque montée d’escalier. 

Dans ce chaos organisé, Mortimer tente de gérer sa crise existentielle, son mariage compromis, la police qui rôde, et cette maison devenue le centre névralgique de la folie ordinaire. Capra, cinéaste de l’idéal américain, du rêve démocratique et de la bonté populaire (Mr. Smith au Sénat, Vous ne l’emporterez pas avec vous), semble ici se délecter à pervertir ses thèmes fétiches. Il laisse libre cours à une fantaisie macabre où les valeurs traditionnelles sont retournées comme des gants. 

La mise en scène de Capra est d’une précision chirurgicale. Il joue des entrées et des sorties avec une fluidité héritée du théâtre, mais utilise le langage cinématographique avec malice : les hors-champs deviennent des zones de tension ou d’ironie, les bruitages accentuent les ruptures de ton, et les répétitions de situations (la cave, les allées et venues du même policier, les cris de Cary Grant) renforcent une impression de cercle infernal. C’est un film en perpétuel mouvement, qui semble toujours au bord de l’implosion — mais qui retombe chaque fois sur ses pattes, dans un numéro d’équilibriste réjouissant. 

Cary Grant livre ici l’un de ses rôles les plus exubérants. Lui, d’ordinaire si élégant, si sûr de lui, devient une boule de nerfs, un cabotin magnifiquement orchestré, qui passe de l’angoisse à l’hystérie en une grimace. Il joue à fond le comique de situation, du corps et du visage, et semble prendre un plaisir fou à se perdre dans cette spirale absurde. Les deux tantes, interprétées par Jean Adair et Josephine Hull (reprises de la version théâtrale), incarnent à merveille cette monstruosité douce, cette politesse meurtrière qui rend leur personnage à la fois hilarant et profondément dérangeant. 

Raymond Massey, dans le rôle du frère psychopathe, évoque Boris Karloff — ce qui est d’autant plus savoureux que Karloff jouait réellement le rôle à Broadway. Ce clin d’œil méta ajoute une couche de second degré, renforcée par la présence toujours inquiétante de Peter Lorre. 

Au-delà du rire, Capra explore ici la part sombre des liens familiaux et de la normalité. La maison devient métaphore d’un monde où les apparences trompent, où la bonté peut tuer, où la folie est institutionnalisée. Mais il n’en tire pas de morale amère. Au contraire, le film respire la jubilation d’un metteur en scène qui s’amuse des codes — et des spectateurs. 

Arsenic et vieilles dentelles est une perle noire de la comédie classique. Il conjugue avec brio le théâtre de boulevard, le thriller gothique, la satire sociale et le burlesque le plus pur. C’est un film d’Halloween, oui, mais sans citrouille ni sorcière : juste une maison remplie de doux dingues, de cadavres planqués et de répliques cinglantes. Une folie joyeuse, réglée comme du papier à musique. Un chef-d’œuvre de comédie noire, qui n’a pas pris une ride. 

NOTE : 14.30

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