Vu le Film Les Léopards de Churchill de Maurizio Pradeaux (1970) avec Richard Harrison Klaus Kinski Giacomo Rossi Stuard Helga Liné Pilar Velazquez
En regardant Les Léopards de Churchill, j’ai immédiatement repensé à mon fameux Cinex, ce cinéma de quartier parisien où l’on pouvait découvrir des films dans une salle enfumée, avec un son qui crachotait et une pellicule qui se coupait parfois en plein milieu d’une scène. À l’époque, on ne venait pas forcément pour voir un chef-d’œuvre, mais on pouvait tomber sur des films dont on ressortait avec quelques souvenirs, même si ce n’était pas toujours pour les bonnes raisons. Celui-ci fait partie de cette catégorie où le mot « nanar » semble avoir été inventé spécialement pour lui.
Maurizio Pradeaux nous propose ici un film de guerre dans lequel les Alliés doivent déjouer les plans des nazis. Sur le papier, l’affaire pourrait tenir la route : une mission périlleuse, des ennemis à tromper, des identités à brouiller et suffisamment de dangers pour entretenir le suspense. Mais entre le papier et l’écran, il y a un gouffre que le réalisateur ne parvient jamais à franchir. On aurait presque envie de lui tendre une passerelle, mais même le matériel nécessaire semble avoir été acheté en kit.
Le scénario nous sort une idée qui permet de faire des économies tout en compliquant inutilement les choses : deux frères jumeaux, l’un dans le camp allié, l’autre chez les Allemands, tous deux interprétés par Richard Harrison. Voilà donc notre acteur chargé de jouer deux personnages, avec le petit avantage pour la production de ne payer qu’un seul comédien pour deux rôles. Le cinéma italien savait parfois faire des miracles avec trois bouts de ficelle, mais ici, les ficelles sont tellement visibles qu’elles finissent par constituer l’essentiel du spectacle.
L’astuce consiste à faire passer l’Allié pour son frère allemand afin de contrecarrer les projets nazis. Il faut donc que les personnages se ressemblent suffisamment pour tromper leurs adversaires, mais que le spectateur puisse tout de même suivre l’histoire. Avec Richard Harrison dans les deux rôles, le problème est réglé : il suffit de changer de camp, de costume et de position devant la caméra. On aurait presque pu lui demander de jouer aussi le réalisateur, histoire de poursuivre les économies jusqu’au bout.
Au milieu de tout cela, nous avons droit à Klaus Kinski, dont la présence devrait normalement apporter un peu de relief à cette aventure. Mais Kinski fait du Kinski, avec cette intensité qui lui appartenait et qui pouvait donner du poids à certains films. Ici, on a plutôt l’impression qu’il joue dans une production parallèle, persuadé d’être au milieu d’un film autrement plus important que celui dans lequel il se trouve. Il semble parfois que les acteurs ne soient pas tous au courant du film auquel ils participent, ce qui expliquerait bien des choses.
La mise en scène ne vient malheureusement pas sauver l’entreprise. Les décors donnent l’impression d’avoir été achetés chez IKEA, avec montage à la va-vite et quelques vis oubliées dans la boîte. On attend presque de voir apparaître la notice en plusieurs langues et le petit outil fourni avec le meuble. Quant à la lumière, elle est tellement faible qu’on pourrait croire que l’équipe a voulu économiser l’électricité, mais assombrir une image ne suffit pas à lui donner du caractère. Encore faudrait-il savoir où placer la caméra et comment filmer une scène.
Le cadrage n’arrange rien, les scènes manquent de rythme et l’action peine à décoller. On nous parle de guerre, de résistance, de sabotage et de nazis à tromper, mais l’ensemble donne surtout l’impression que le film cherche lui-même la sortie de secours. Les situations s’enchaînent sans véritable tension, les rebondissements arrivent comme ils peuvent et le spectateur finit par se demander si quelqu’un, sur le tournage, a réellement lu le scénario jusqu’au bout.
D’ailleurs, quel scénario ? L’histoire pourrait tenir sur l’emballage d’un Malabar, et il resterait probablement assez de place pour noter les dialogues. L’idée des jumeaux aurait pu offrir quelques possibilités amusantes ou entretenir un minimum de suspense, mais elle est exploitée avec une telle lourdeur que l’on voit arriver les ficelles avant même que les personnages aient compris ce qui leur arrive. Les nazis se font berner, les Alliés avancent dans leur mission et nous, devant l’écran, nous attendons toujours que le film commence réellement.
Les seconds rôles ne relèvent guère le niveau. Certains donnent franchement l’impression d’avoir appris leur texte après l’avoir joué, ce qui constitue une méthode de travail originale, mais dont les résultats restent discutables. Les dialogues sont débités sans conviction, les réactions tombent à côté et les personnages semblent parfois aussi surpris que nous par ce qui leur arrive. Il ne manque plus qu’un acteur qui demande à son partenaire ce qu’il est censé faire dans la scène suivante.
Tout cela serait presque attendrissant si le film parvenait à transformer ses faiblesses en charme. Or, il ne possède ni l’énergie nécessaire pour faire oublier ses défauts, ni l’imagination qui permet à certains films fauchés de devenir de véritables plaisirs coupables. Le manque de moyens n’excuse pas tout : avec une bonne idée, un peu d’inventivité et une mise en scène qui tient debout, on peut accomplir beaucoup de choses. Ici, on a surtout le sentiment que les économies ont été faites partout, y compris sur les idées.
Dire que Les Léopards de Churchill est mauvais serait donc un euphémisme. Il accumule les maladresses, les facilités et les approximations sans jamais réussir à donner à son histoire le souffle d’un véritable film d’aventures. Même le contexte de la Seconde Guerre mondiale, qui offre pourtant matière à des récits autrement plus passionnants, ne parvient pas à réveiller cette production.
Je lui reconnais malgré tout une qualité très personnelle : il m’a rappelé le Cinex, ses fauteuils, sa fumée, le bruit de la machine et ces séances où l’on ne savait pas toujours ce que l’on allait voir. À défaut d’être un grand film, il réveille quelques souvenirs de cinéma de quartier, une époque où l’on pouvait entrer dans une salle pour passer le temps et en ressortir avec une histoire à raconter.
Sauf que, cette fois, le souvenir du Cinex est nettement meilleur que le film lui-même. Et si les léopards de Churchill ont réellement mené une mission aussi peu convaincante que celle-ci, les nazis ont dû finir la guerre en demandant le remboursement de leurs billets.
NOTE : 4.80
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Maurizio Pradeaux
- Scénario : Maurizio Pradeaux, Arpad De Riso, Federico De Urrutia
- Musique : Franco Salina, sous la direction de Vasili Kojucharov
- Production : Roberto Capitani, Marcello Ciriaci pour SAP Cinematografica, Aitor Film
- Photographie : Miguel F. Mila
- Montage : Enzo Alabiso
- Décors : Mimmo Scavia
- Costumes : Mimmo Scavia
- Maquillage : Gloria Granati
- Pays de production :
Italie,
Espagne
DISTRIBUTION
- Richard Harrison : lieutenant Richard Benson / lieutenant Hans Müller
- Klaus Kinski : capitaine SS Holtz
- Pilar Velázquez : Élise
- Giacomo Rossi Stuart : major Powell
- Antonio Casas : La Tulipe
- Helga Liné : Marlene Schummann
- Frank Braña : François Le Duc
- Angela Covello : Annie, une résistante
- Claudio Biava : sergent anglais
- Max Dean : Maxim
- Herbert Andress : officier allemand
- Augusto Funari : Michel, un résistant
- John Frederick : colonel allemand
- Freddy Unger : un parachutiste anglais
- Furio Pellerani : moine
- Omero Gargano : sergent Kauffmann
- Sergio Doria
- Bruno Erba
- Giovanni De Angelis
- Franco Marletta
- Pelio Quaglia


