Vu le Film Voici le Temps des Assassins de Julien Duvivier (1956) avec Jean Gabin Danièle Delorme Gérard Blain Lucienne Bogaert Germaine Kerjean Gabrielle Fontan Jean Paul Roussillon Aimé Clariond Robert Pizani Liliane Bert
Toujours un plaisir de retrouver un film noir des années d’après-guerre, d’autant plus lorsqu’il est signé Julien Duvivier, grand réalisateur éclectique qui savait nous emmener dans des univers aussi différents que passionnants, avec cette noirceur et ce regard sur les êtres humains qui font toute la force de son cinéma. Avec Voici le temps des assassins, nous sommes plongés dans le cœur de Paris, aux Halles, bien avant leur déménagement à Rungis, dans un quartier qui possédait une vie extraordinaire, avec ses marchands, ses bistrots, ses restaurants, ses hôtels peu fréquentables et toute cette faune parisienne qui vivait au rythme du marché. Un autre temps que j’ai connu sur la fin, et dont le film restitue merveilleusement l’atmosphère, au point que l’on croirait presque sentir les odeurs des étals et des cuisines à travers l’écran.
C’est dans ce Paris populaire qu’André Châtelin (Jean Gabin), restaurateur à l’enseigne Au rendez-vous des Innocents, mène une existence tranquille auprès de sa mère. C’est un homme bon, généreux, respecté dans son quartier, une figure majeure de ce petit monde où les relations humaines comptent encore autant que le contenu de l’assiette. Châtelin est de ces personnages que l’on aime immédiatement, un homme qui n’a pas besoin de faire de grands discours pour inspirer confiance et sympathie, et qui semble avoir trouvé son bonheur dans son travail et son entourage.
Mais le bonheur est une chose fragile, surtout chez Julien Duvivier, qui n’a jamais été le cinéaste le plus optimiste de la bande, et le malheur va bientôt frapper à la porte de notre restaurateur sans qu’il se doute un instant de ce qui l’attend. Une jeune femme, Catherine (Danièle Delorme), se présente à lui comme la fille de sa première épouse, en lui annonçant la mort de sa mère. Touché par cette jeune femme qui semble avoir déjà beaucoup souffert, Châtelin va d’abord lui ouvrir sa porte par pitié, avant de se laisser prendre au piège de ses sentiments et de l’épouser, dans une situation tragiquement ubuesque où la générosité d’un homme devient sa plus grande faiblesse.
Car Catherine n’est pas exactement la jeune femme éplorée qu’elle prétend être, et les mensonges s’accumulent derrière son visage angélique. Elle cherche notamment à se débarrasser de Gérard (Gérard Blain), le commis de Châtelin, qui représente bien davantage qu’un simple employé aux yeux du restaurateur, puisqu’il est presque devenu son fils spirituel. Mais le pire reste à venir, car la mère de Catherine (Lucienne Bogaert) n’est pas morte, contrairement à ce que sa fille a raconté, et son état, aggravé par la drogue, révèle une réalité autrement sordide.
Lorsque Châtelin découvre enfin la vérité, il demande à Catherine de quitter sa vie, pensant pouvoir mettre un terme à cette histoire infernale. C’est mal connaître la jeune femme, qui n’a pas l’intention de renoncer aussi facilement à ses projets. Elle va alors entreprendre de séduire Gérard et de mettre en place un plan destiné à se débarrasser définitivement de celui qui lui a pourtant offert son toit, son affection et sa confiance. La bonté de Châtelin devient ainsi le terrain de jeu d’une manipulatrice qui sait parfaitement exploiter les sentiments des autres pour arriver à ses fins.
Toute la force du film réside dans cette ambiance noire qui nous enveloppe progressivement, alors même que le décor des Halles semble débordant de vie. Duvivier nous fait presque respirer ce Paris disparu, ses cuisines, ses marchés et ses rues animées, tout en faisant monter une tension qui finit par nous étouffer. Ce contraste entre la chaleur du restaurant et la froideur des manipulations donne au récit une saveur particulièrement amère, comme si le pire pouvait se cacher derrière la porte d’un établissement où l’on vient pourtant chercher un bon repas et un peu de convivialité.
Et puis il y a Jean Gabin, immense dans ce rôle de patriarche au grand cœur, dont la stature et la présence imposent immédiatement le respect. Il incarne cet homme solide, attachant, qui pense encore que la bonté et la confiance peuvent suffire à rendre les relations humaines supportables, avant de découvrir que certaines personnes n’ont aucun scrupule à transformer ces qualités en instruments de destruction. Face à lui, Danièle Delorme est sublime, avec cette apparence fragile et cette capacité à dissimuler ses intentions derrière un visage auquel on donnerait presque le bon Dieu sans confession. Voilà une sacrée manipulatrice, et le piège fonctionne d’autant mieux que l’on comprend comment Châtelin peut se laisser prendre.
Gérard Blain apporte également sa présence à cette histoire où les sentiments deviennent des armes, tandis que Lucienne Bogaert contribue à la dimension tragique de cet univers peuplé de personnages abîmés. Les seconds rôles féminins participent pleinement à cette noirceur, sans oublier la mise en scène solide et précise de Duvivier, qui maîtrise son récit et son atmosphère avec une efficacité remarquable.
Voici le temps des assassins est donc un petit bijou du cinéma noir français, un film qui mêle le Paris populaire d’autrefois à une histoire de manipulation, de mensonges et de cruauté humaine, sans jamais perdre de vue ses personnages. On se laisse emporter par cette ambiance, on s’attache à cet homme généreux, on voudrait le voir ouvrir les yeux avant qu’il ne soit trop tard, mais le piège se referme inexorablement. Duvivier nous rappelle que les plus grands malheurs ne viennent pas toujours de ceux dont on se méfie, mais parfois de ceux auxquels on ouvre sa porte et son cœur.
Un grand Gabin, une Danièle Delorme diabolique et un Duvivier au sommet de son art : voilà un film noir qui n’a rien perdu de sa puissance et dont l’issue ne donne guère envie de croire aux contes de fées. Aux Halles, on savait pourtant faire de bonnes choses, mais cette fois, le menu est particulièrement indigeste pour notre pauvre Châtelin !
NOTE : 14.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Julien Duvivier, assisté de Michel Roumanoff et Gérard Renateau
- Scénario : Julien Duvivier, Maurice Bessy, Charles Dorat
- Adaptation, dialogue : Julien Duvivier, Charles Dorat, Pierre-Aristide Bréal
- Décors : Robert Gys, assisté d'Yves Olivier, Fred Marpeaux
- Costumes : Jacques Cottin
- Maquillages : Gérard Bouban
- Coiffures : Yvonne Gaspérina
- Photographie : Armand Thirard
- Opérateur : Louis Née, assisté de Jean Dicop et Robert Florent
- Son : Antoine Archimbaud assisté de Jacques Gerardot
- Montage : Marthe Poncin
- Trucages : LAX
- Musique : Jean Wiener
- Photographe de plateau : Roger Corbeau
- Scripte : Denise Morlot
- Production : Raymond Borderie, Pierre Cabaud, René Bézard, Georges Agiman
- Directeurs de production : Robert Bossis, Charles Borderie
- Sociétés de production : CICC (France), Les Films Georges Agiman (France), Pathé Cinéma (France)
- Société de distribution : Pathé Distribution (France et vente à l'étranger)
- Pays de production :
France - Langue originale : français
- Budget : 1,43 million de francs (143 millions d'anciens francs[], soit environ 3,7 millions d'euros en 2025[
DISTRIBUTION
- Jean Gabin : André Châtelin, restaurateur à l'enseigne Au rendez-vous des Innocents
- Danièle Delorme : Catherine
- Gérard Blain : Gérard Delacroix
- Lucienne Bogaert : Gabrielle, logée à l'hôtel Le Charolais
- Germaine Kerjean : Mme Châtelin mère, qui tient une guinguette à Lagny, près du canal de halage
- Gabrielle Fontan : Mme Jules
- Jean-Paul Roussillon : Amédée, second de cuisine de Châtelin
- Robert Pizani : le président
- Aimé Clariond : M. Prévost
- Robert Arnoux : M. Bouvier
- Liliane Bert : Antoinette
- Betty Beckers : Germaine
- Gaby Basset : une serveuse de la guinguette
- Robert Manuel : Mario Bonnacorsi, le marseillais qui connait Catherine et Gabrielle
- Maxime Fabert (doublé par Jean Clarieux) : le patron de l'hôtel « Le Charolais »
- Gérard Fallec : Gaston, l'apprenti mitron
- Alfred Goulin : Armand, l'ex amant de Catherine
- Jane Morlet : Mme Aristide, la caissière
- Camille Guérini : Gégène, le clochard
- Michel Seldow : M. Gentel, le ministre des finances
- Paul Demange : le client au régime
- Roger Saget : le président du club des cent
- Olga Valery : la duchesse
- Colette Mareuil : Mme Coutoully
- Valérie Vivin : Minette
- Liliane Ernout : la serveuse blonde de la guinguette
- Monique Vita : Françoise Gardel
- Jacques Fayet : le copain de Gérard
- Catherine Fath : une dîneuse
- Paul Barge (non crédité) : le garçon d'étage de l'hôtel du Charolais
- Jacques Bertrand (non crédité) : Félix, le livreur de la laiterie
- Robert Blome (non crédité) : un homme de passage aux Halles
- Raymond Bour (non crédité) : un curieux
- Henri Coutet (non crédité) : l'homme qui annonce l'accident d'automobile à la guinguette
- Max Dalban (non crédité) : un fort-des-halles
- René Hell (non crédité) : le garde champêtre
- René Lacourt (non crédité) : un pêcheur à la ligne
- Jean-Louis Le Goff (non crédité) : le brigadier de gendarmerie
- Albert Medina (non crédité) : M. Passart, un marchand aux halles
- Eugène Stuber (non crédité) : un consommateur
- Jimmy Perrys (non crédité) : un homme le long de la rivière
- Roger Lecuyer (non crédité) : un dîneur chez Châtelin
- André Philip
- Sophie Saint-Rapt
- Georges Tat (non crédité)
- Laura Lor (non créditée)
- Nadine Basile (rôle coupé au montage)
- le chien César

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire