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jeudi 15 octobre 2026

11.80 ( MON AVIS SUR LE FILM LE COLOCATAIRE DE MARCO BERGER (2019)


 Vu le Film Le Colocataire de Marco Berger (2019) avec Gaston Ré Alfonso Baron Ailin Salas Malena Irusta Uriel Ledezma Eduardo Mendábal


Marco Berger est un cinéaste argentin qui aime filmer les hommes, leurs corps, leurs regards et ces désirs qui ne demandent pas toujours la permission avant de s'installer.


Avec Le Colocataire, il nous raconte l'histoire de Juan (Alfonso Barón), un jeune menuisier qui partage son appartement avec son frère.


Lorsque celui-ci s'en va, Juan propose la chambre libre à Gabriel (Gastón Re), un collègue de travail plutôt taiseux, veuf et père d'une petite fille élevée par ses grands-parents.


Voilà donc deux hommes sous le même toit, deux caractères différents, deux façons d'aborder la vie, et une cohabitation qui va prendre une tournure inattendue.


Juan est un garçon sociable, amateur de conquêtes féminines, qui aime retrouver ses copains et discuter de football.


Gabriel, plus réservé, semble vivre dans son coin, avec ses silences et ses pensées que l'on devine difficilement.


La menuiserie les réunit pendant la journée, l'appartement les rapproche le soir, et le cinéaste installe progressivement un trouble entre ces deux hommes.


Pas besoin de grandes déclarations pour comprendre que quelque chose se passe, car les regards et les gestes parlent parfois beaucoup mieux que les dialogues.


Marco Berger sait prendre son temps, observer une hésitation, une proximité inhabituelle, un regard qui s'attarde un peu trop longtemps.


Cette manière de filmer peut dérouter les amateurs de cinéma où tout doit aller vite, mais elle possède ici une véritable raison d'être.


Le désir n'est pas toujours une évidence pour celui qui le ressent, surtout lorsque ce désir vient bousculer toutes les certitudes sur lesquelles il a construit sa vie.


Le film aurait pu se contenter de cette attirance entre deux beaux garçons, mais son intérêt est ailleurs, dans les conséquences de cette relation et dans les difficultés qu'elle fait surgir.


Car Juan n'est pas seul au monde, il a une petite amie, Ornella, des amis et un environnement dans lequel il tient à conserver son image de bonhomme.


Il aime les femmes, ou du moins aime-t-il ce qu'elles représentent dans la vie qu'il s'est imaginée.


L'arrivée de Gabriel va pourtant réveiller chez lui des sentiments qu'il ne sait ni comprendre ni accepter.


Le plus intéressant est de voir Juan se débattre avec lui-même, partagé entre l'attirance qu'il éprouve et la peur de ce que les autres pourraient penser de lui.


Il voudrait profiter de ce qui lui arrive sans que cela change quoi que ce soit à son existence, mais le désir n'est pas toujours aussi arrangeant.


Gabriel, de son côté, n'est pas simplement un homme qui attendrait que son colocataire se décide, et son silence dissimule une sensibilité que Gastón Re exprime avec beaucoup de finesse.


L'acteur évite les grands effets et laisse parler son visage, ses gestes et cette façon de regarder Juan tout en essayant de ne rien laisser paraître.


Alfonso Barón lui donne la réplique avec une énergie différente, celle d'un homme plus démonstratif, mais beaucoup moins maître de ses émotions qu'il ne le croit.


Leur duo fonctionne précisément parce qu'ils ne réagissent pas de la même manière à ce qui leur arrive.


Marco Berger filme leurs rapprochements sans vulgarité, avec une sensualité qui repose davantage sur l'attente et la tension que sur la démonstration.


La caméra observe les corps, les mains, les déplacements dans l'appartement, comme si chaque détail pouvait trahir ce que les personnages s'obstinent à cacher.


L'espace devient presque un personnage à part entière, puisque cette proximité quotidienne rend difficile la fuite devant ses propres sentiments.


On partage les repas, on se croise, on travaille ensemble, et l'on découvre que vivre sous le même toit ne signifie pas forcément savoir vivre avec soi-même.


Mais le véritable sujet du film dépasse largement les murs de cette colocation.


Nous sommes en Argentine, dans un milieu populaire où la virilité reste une affaire sérieuse et où les copains peuvent devenir les gardiens d'une certaine conception de la masculinité.


Les conversations entre hommes, les plaisanteries et les réflexions homophobes dessinent un univers dans lequel il vaut mieux rentrer dans le rang que risquer de devenir la cible du groupe.


Le film ne prétend pas que tous les Argentins pensent de cette manière, mais il montre combien les habitudes sociales et le machisme peuvent peser sur les choix individuels.


L'Argentine a pourtant reconnu le mariage entre personnes de même sexe dès 2010, preuve que les avancées légales ne suffisent pas à faire disparaître les préjugés du quotidien.


Marco Berger s'intéresse justement à ce décalage entre les droits reconnus et la liberté réelle de vivre son amour sans avoir à se justifier.


La dimension sociale est importante, car Juan et Gabriel appartiennent au monde du travail, loin des milieux où l'indépendance financière et culturelle permet parfois de s'affranchir plus facilement du regard des autres.


Quand on doit gagner sa vie, préserver sa place parmi les collègues et rester accepté par ses proches, la liberté personnelle peut devenir un luxe difficile à s'offrir.


Juan veut être normal, selon les critères de son entourage, et cette volonté finit par ressembler à une prison dont il possède lui-même les clés sans parvenir à ouvrir la porte.


Son comportement n'est pas toujours admirable, notamment lorsqu'il cherche à concilier son attirance pour Gabriel avec sa relation féminine et son besoin de sauver les apparences.


Le film ne l'excuse pas systématiquement, et c'est tant mieux, car comprendre les peurs d'un personnage ne signifie pas approuver toutes ses décisions.


Gabriel, lui aussi, doit composer avec son histoire, son veuvage et sa responsabilité de père, qui rendent sa situation plus complexe qu'une simple aventure amoureuse.


La petite fille n'est pas un accessoire dans le récit, puisqu'elle représente aussi une autre génération et une possibilité de regarder les choses avec moins de préjugés.


Sans transformer son film en discours militant, Berger fait donc entrer la question de l'homosexualité dans la vie ordinaire, là où elle se heurte aux réflexes, aux traditions et aux peurs les plus tenaces.


C'est probablement la plus grande qualité de son travail : parler d'un sujet de société sans oublier que les personnes concernées ont des sentiments, des contradictions et parfois de mauvaises façons de traiter ceux qu'elles aiment.


On pourra reprocher au film certaines longueurs, une intrigue qui tourne parfois en rond et des personnages qui mettent beaucoup de temps à avancer.


Cette lenteur fait néanmoins partie du projet, puisque l'essentiel se joue dans les hésitations, les retours en arrière et les moments où un geste en dit davantage qu'une longue explication.


La mise en scène reste discrète, les décors sont modestes et le quotidien de ces deux hommes donne au récit une proximité appréciable.


Marco Berger ne cherche pas à fabriquer une romance idéale, encore moins à nous vendre un conte de fées où tous les problèmes disparaîtraient avec un baiser.


Il montre plutôt combien il peut être difficile d'accepter ce que l'on ressent lorsque le regard des autres prend davantage de place que sa propre envie de vivre.


Le Colocataire est ainsi un film sensuel, social et parfois inconfortable, qui parle d'amour sans oublier les lâchetés humaines et les dégâts causés par le besoin de paraître.


Une histoire de deux hommes qui partagent un appartement, mais qui ne possèdent pas encore la même liberté intérieure, et dont le chemin vers l'acceptation reste semé d'embûches.


Un film qui rappelle, sans grands discours ni coups de trompette, qu'il est parfois plus difficile d'assumer un sentiment que de le ressentir.


Et si la société a le droit d'évoluer, encore faut-il que les hommes acceptent de suivre le mouvement, au lieu de laisser leurs préjugés choisir à leur place.


Une belle chronique du désir empêché, qui ne révolutionne peut-être pas le cinéma, mais qui a le mérite de regarder ses personnages sans les condamner à une caricature.


Parce qu'au fond, aimer ne devrait pas être une épreuve de virilité, et qu'il serait grand temps que certains messieurs comprennent que leur masculinité ne risque pas de s'effondrer pour un regard ou un baiser.

NOTE : 11.80

FICHE TECHNIQUE

  • Réalisation et scénario : Marco Berger
  • Musique : Pedro Irusta
  • Direction artistique : Natalia Krieger
  • Photographie : Nahuel Berger
  • Montage : Marco Berger
  • Production : Marco Berger, Lucas Papa et Gaston Re
  • Société de production : Universidad del Cine
  • Sociétés de distribution : A TLA Releasing (Argentine) ; Optimale (France)
  • Pays d'origine : Drapeau de l'Argentine Argentine
  • Langue originale : espagnol

DISTRIBUTION

lundi 13 avril 2026

16.80 - VU LE FILM THE IRISHMAN DE MARTIN SCORSESE (2019)


 
The Irishman de Martin Scorsese (2019) avec Al Pacino Robert de Niro Joe Pesci Ray Romano Bobby Cannavale Lucy Gallina Anna Paquin Stephen Graham Harcey Keitel Jesse Plemons 

Frank Sheeran est un ancien soldat de la Seconde Guerre mondiale devenu escroc et tueur à gages. À travers son personnage, on découvre le monde du crime organisé dans l'Amérique de l'après-guerre. 

Voir un film de Martin Scorsese, c’est un peu comme ouvrir une boîte de chocolats : on en savoure chaque instant, chaque nuance, jusqu’à la dernière bouchée. Et ce, même lorsque le film s’étire sur 3h29, comme c’est le cas avec The Irishman. Une durée qui pourrait rebuter, mais qui, entre les mains d’un tel cinéaste, devient une expérience immersive, presque hypnotique. 

Reste une frustration pourtant : en France, le film n’a connu qu’une diffusion limitée en salles, privilégiant la plateforme Netflix. Un choix qui interroge. Est-ce la faute de la plateforme, qui ne croit pas assez à l’exploitation en salles ? Ou celle des grands studios, qui ne prennent plus le risque de produire ce type de fresques ambitieuses, longues et coûteuses, préférant investir dans des spectacles calibrés pour un public plus jeune ? Sans doute un peu des deux. Il faut alors accepter cette évolution, même si elle laisse un léger goût amer aux amoureux du grand écran. 

Car The Irishman n’est pas un film comme les autres. C’est un sommet dans la carrière de Scorsese, une œuvre qui dialogue avec ses propres classiques, évoquant à la fois Casino et Les Affranchis, tout en laissant planer l’ombre du cinéma de Sergio Leone, notamment dans son rapport au temps et à la mémoire. 

Le film prend la forme d’une longue confession, celle de Frank Sheeran, incarné par un Robert De Niro impressionnant de sobriété. Grâce à une technologie de rajeunissement parfois déroutante au départ, mais vite acceptée, le personnage traverse plusieurs décennies sous nos yeux. De simple escroc à homme de main, puis confident des plus puissants, Sheeran devient le témoin privilégié d’un monde régi par des règles implacables. 

À ses côtés, Joe Pesci livre une performance tout en retenue, presque fantomatique, loin de ses rôles explosifs habituels. Il incarne Russell Bufalino, figure calme mais terrifiante, mentor et guide dans cet univers opaque. Et puis il y a Al Pacino, flamboyant, excessif, incarnant un Jimmy Hoffa plus grand que nature, dont la présence électrise chaque scène. 

Le récit s’étend sur près de quarante ans d’histoire américaine, mêlant mafia, politique et syndicalisme, jusqu’à la disparition mystérieuse de Hoffa. Un événement qui hante encore aujourd’hui la mémoire collective, et que Scorsese revisite avec une précision presque documentaire. 

Mais au-delà de l’histoire, c’est le regard du film qui frappe. Celui d’un homme vieillissant, isolé, qui revisite son passé sans fard. Dans une scène marquante, Anna Paquin, presque silencieuse, impose une présence bouleversante : son regard suffit à juger tout un parcours de vie. 

Le rythme du film pourra sembler lent à certains. Mais cette lenteur est essentielle. Elle permet de s’imprégner, de comprendre, de ressentir. Ici, pas de surenchère ni de spectaculaire gratuit : la violence est sèche, brutale, souvent hors-champ. Nous sommes loin des standards modernes. La mafia de Scorsese n’est pas un spectacle, c’est un mécanisme. 

Tout participe à la réussite : les décors, les costumes, la bande-son, riche en morceaux des années 60 et 70, fidèle à la passion musicale du réalisateur. Et le casting secondaire, avec Bobby Cannavale, Ray Romano, Stephen Graham ou encore Jesse Plemons, apporte une densité supplémentaire à cet ensemble déjà impressionnant. 

Au fond, The Irishman ressemble à un film testament. Non pas celui d’une carrière entière, mais celui d’un genre que Scorsese a contribué à élever au rang de mythe. Un regard en arrière, lucide et mélancolique, sur un cinéma qui prenait le temps de raconter, de construire, de faire exister ses personnages. 

Un grand film, une fresque immense, qui nous invite aussi à regarder derrière nous… vers cette époque où le cinéma savait encore durer, et marquer les esprits pour longtemps.

NOTE : 16.80

FICHE TECHNIQUE

 

Directed byMartin Scorsese
Screenplay bySteven Zaillian
Based onI Heard You Paint Houses
by Charles Brandt
Produced by
Starring
CinematographyRodrigo Prieto
Edited byThelma Schoonmaker
Music byRobbie Robertson
Production
companies

DISTRIBUTION