Vu le film La Bête s'Eveille de Victor Hanbury (alias Joseph Losey) (1954) avec Dick Bogarde, Alexis Smith, Alexander Knox, Hugh Griffith, Patricia McCarron, Maxime Audley, Glyn Houston, Billie Whitelaw et Esma Cannon
La Bête s’Éveille de Victor Hanbury, alias Joseph Losey, est un film assez particulier dans la filmographie du réalisateur puisqu’il s’agit de son premier film tourné en Europe après avoir fui les États-Unis à cause des lois du maccarthysme. Et Losey n’est d’ailleurs pas le seul à avoir traversé l’Atlantique pour les mêmes raisons puisque les scénaristes Carl Foreman et Harold Buchman sont eux aussi concernés, tout comme Alexander Knox, présent au générique. Rien que pour cela, le film possède une importance particulière dans le parcours de Losey, d’autant qu’il marque sa première collaboration avec Dirk Bogarde, avant les trois autres films qu’ils tourneront ensemble.
Voilà un film qui s’inscrit déjà dans une logique que l’on retrouvera plus tard dans The Servant, avec des personnages aux rapports ambigus, aux comportements parfois franchement improbables et une frontière entre le malade et celui qui prétend le soigner qui devient de plus en plus difficile à tracer. Car ce n’est pas tous les jours qu’un psychiatre décide de prendre chez lui, à l’essai comme on dit, un jeune homme qui vient de l’agresser, et cela sans vraiment obtenir l’accord de sa propre femme. On entre alors dans une drôle de séance de guérison où chacun semble avoir quelque chose à cacher.
Je l’avoue, les films qui plongent dans la psychiatrie façon Nietzsche ou Freud ne sont pas forcément ceux qui m’emballent le plus sur le principe. N’étant pas psychanalysé pour, j’ai parfois du mal à comprendre les cerveaux malades que le cinéma nous demande de décortiquer. Mais Losey a au moins le mérite de poser une question assez savoureuse : finalement, quel est le cerveau le plus malade dans cette histoire ? Celui de l’agresseur ou celui du psy qui décide de l’emménager chez lui sans véritablement demander son avis à sa femme ?
Et justement, que veut nous dire Losey sur le rôle de cette femme placée au milieu de cette expérience de guérison qui va progressivement tomber amoureuse du jeune homme ? Est-elle simplement la victime collatérale de cette étrange thérapie ou devient-elle elle aussi partie prenante d’un jeu de manipulation où plus personne ne maîtrise vraiment les règles ? Le scénario est complexe, à tiroirs, parfois un peu brouillon, comme une première esquisse de ce que Losey développera avec beaucoup plus de force dans The Servant.
Mais il y a déjà chez lui cette manière de filmer les rapports humains comme des pièges qui se referment lentement. Le noir et blanc, les cadrages et surtout l’interprétation donnent au film une atmosphère trouble qui reste finalement plus intéressante que ses méandres psychanalytiques. Et Dirk Bogarde, pour sa première rencontre avec Losey, est une nouvelle fois étrange, inquiétant, insaisissable, comme un serpent qui trace son chemin sans jamais dire exactement où il va.
Ce n’est peut-être pas le Losey que je préfère, mais c’est un film important pour comprendre la suite de son parcours et cette fascination pour les rapports de domination, de manipulation et de désir qui deviendra l’une de ses grandes marques de fabrique. Pour les amateurs de trouble et de trouple, il y a ici de quoi faire !
NOTE : 13.80
FICHE TECHNIQUE
- Réalisateur et producteur : Joseph Losey (crédité Victor Hanbury), pour Insigna Film Productions
- Scénario : Carl Foreman et Harold Buchman (crédités ensemble Derek Frye), d'après un roman de Maurice Moiseiwitsch
- Directeur de la photographie : Harry Waxman
- Musique : Malcolm Arnold
- Directeur artistique : John Stoll
- Costumes : Evelyn Gibbs
- Montage : Reginald Mills
- Société de production : Victor Hanbury Productions et Sidney Cohn
- Pays de production :
Royaume-Uni et
États-Unis
DISTRIBUTION
- Dirk Bogarde : Frank Clemmons
- Alexis Smith : Glenda Esmond
- Alexander Knox : Le docteur Clive Esmond
- Hugh Griffith : L'inspecteur Simmons
- Patricia McCarron : Sally Foster, la servante
- Maxine Audley : Carol
- Glyn Houston : Bailey
- Harry Towb : Harry, le complice de Frank
- Russell Waters : Le directeur de 'Pearce & Mann'
- Billie Whitelaw : La réceptionniste de 'Pearce & Mann'
- Fred Griffiths : Le chauffeur de taxi
- Esma Cannon : La femme de ménage

