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samedi 20 décembre 2025

12.40 - MON AVIS SUR LE FILM LE JOURNAL D'UNE FEMME DE CHAMBRE DE LUIS BUNEL (1946)


 Vu le Film Le Journal d’une Femme de Chambre de Luis Bunuel (1946) avec Jeanne Moreau Michel Piccoli Jean Claude Carrière Daniel Ivernel Françoise Lugagne Georges Geret Gilberte Géniat Bernard Musson 

À la fin des années 1920, Célestine, une femme de chambre de 32 ans, arrive de Paris pour entrer au service d'une famille de notables résidant au Prieuré, leur vaste domaine provincial. La maîtresse de maison, hautaine et dédaigneuse avec sa domesticité, est une puritaine frigide, maniaque du rangement et obsédée par la propreté. Célestine doit affronter les avances du mari sexuellement frustré, et elle fait face avec toute la sérénité possible au fétichisme étrange du patriarche, un ancien cordonnier qui lui demande fréquemment de porter des bottines qu'il tient jalousement enfermées dans un placard. 

En abordant Le Journal d’une femme de chambre de Luis Buñuel, je m’attendais naïvement à un film sulfureux au sens charnel, presque sexy, version Buñuel période française. Que nenni. Le film est sulfureux autrement, bien plus dérangeant : par son contexte, par son regard, par la violence morale qu’il inflige à cette bourgeoisie parisienne exportée en province, qui se donne des airs respectables tout en commettant les pires horreurs derrière les murs épais de ses demeures cossues. Buñuel ne filme pas le désir, il filme la pourriture qui le nourrit. 

Au cœur de cette maison malsaine arrive Célestine, incarnée par une Jeanne Moreau impériale. Elle est jeune, belle, observatrice, et va très vite comprendre que cette demeure est un panier de crabes où aucune huître ne restera fermée, mais où aucune perle n’émergera jamais. Ici, le désir n’élève rien, il salit tout. Les hommes tournent autour d’elle comme des mouches, chacun avec sa perversion bien rangée sous le costume ou l’uniforme. 

Michel Piccoli, en maître de maison, est glaçant. Obsédé sexuel poli, distingué, presque courtois, il incarne cette bourgeoisie qui croit que tout s’achète, y compris les corps et les silences. À ses côtés, le palefrenier joué par Georges Géret, militant d’extrême droite, représente une autre forme de brutalité : idéologique, violente, haineuse, mais tout aussi lubrique. Et comme si cela ne suffisait pas, le père de Madame Monteil, interprété par Jean Ozenne, ajoute une couche supplémentaire d’abjection avec son fétichisme grotesque, filmé sans complaisance mais sans caricature. 

Le regard de la matriarche, Madame Monteil, jouée par Françoise Lugagne, achève le tableau. Elle n’a rien à envier aux hommes en matière de cynisme et de cruauté sociale. Chez Buñuel, les femmes ne sont pas forcément des victimes angéliques, et cette figure maternelle participe pleinement au marasme moral ambiant. Personne n’est innocent dans cette maison, et surtout pas ceux qui prétendent l’être. 

Lorsque le viol et l’assassinat d’une jeune fille viennent fissurer la façade déjà lézardée, le film bascule presque dans le polar moral. Qui est le coupable ? Buñuel ne se presse pas pour répondre. Célestine, loin d’être une ingénue, va jouer un jeu dangereux, manipulateur, ambigu, utilisant le désir qu’elle suscite comme une arme. Jeanne Moreau est alors fascinante, ambiguë jusqu’au bout, à la fois actrice et spectatrice de la décomposition qui l’entoure. 

La mise en scène est sèche, précise, sans fioritures. Buñuel cadre comme un entomologiste, observant cette bourgeoisie comme un insecte coincé sous une loupe. Le scénario avance sans jamais chercher à séduire le spectateur, mais à l’inclure dans ce malaise permanent. Et puis il y a les acteurs, tous d’un niveau qui semble aujourd’hui appartenir à une autre époque : ils osent, ils prennent des risques, ils acceptent d’être laids moralement, dérangeants, répugnants parfois. 

Le Journal d’une femme de chambre n’est pas un film confortable, encore moins un film sexy. C’est un film vénéneux, politique, corrosif, qui attaque de front une classe sociale et ses hypocrisies. Un Buñuel français, cruel et lucide, porté par une Jeanne Moreau au sommet de son art. Un film où rien ne brille, où personne ne s’élève, mais où tout se révèle. Et c’est précisément pour cela qu’il est grand.

NOTE : 12.40

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jeudi 15 mai 2025

16.20 - MON AVIS SUR LE FILM LE POISON DE BILLY WILDER (1946)


 Vu le film Le Poison de Billy Wilder (1946) avec Ray Milland Jane Wyman Philip Terry Howard da Silva Doris Dowling Frank Faylen Mary Young Lilian Fontaine 

Don Birnam, incapable de percer malgré des débuts d'écrivain prometteur alors qu'il était étudiant, s'est enfermé dans l'alcool. Voilà dix jours, cependant, qu'il n'a pas touché à une goutte d'alcool et il semble sur la bonne voie. 

Les voisins de son logement (sa logeuse en autre) qui s’indiffère de son état 

S'arrangeant pour ne pas passer le week-end à la campagne avec son frère qui l'entretient financièrement et moralement et sa petite amie, il se retrouve seul et repense à son passé souvent gâché par la bouteille. Mais il replonge et cherche par tous les moyens de l'argent pour sa consommation en tentant de mettre en gage sa machine à écrire, en volant de l'argent dans le sac à main d'une dame dans un restaurant, en mendiant de l'argent à une connaissance et un verre à un barman. Cette descente aux enfers l'emmène, après une chute, à l'hôpital où se trouvent d'autres alcooliques. 

Le Poison, réalisé en 1945 par Billy Wilder, est l’un de ces films à la fois audacieux et inoubliables, qui osent s’aventurer là où Hollywood préfère souvent détourner les yeux. À une époque où le cinéma américain idéalisait volontiers ses héros, Wilder brosse le portrait tragique d’un homme en déchéance, rongé par une addiction sans fard : l’alcoolisme. Ici, le poison n’est pas métaphorique. Il est liquide, transparent, versé dans un verre de whisky ou de gin, et avalé comme un remède illusoire aux blessures invisibles. 

Le film suit Don Birnam, incarné avec une intensité saisissante par Ray Milland, écrivain raté, velléitaire, qui n’a jamais su transformer le potentiel de ses idées en œuvre concrète. Les pages blanches s’accumulent, les jours passent, et Don, incapable d’affronter son échec, trouve dans l’alcool un refuge toxique. Lors d’un week-end qui devait être une tentative de rémission, il replonge, plus profondément que jamais. C’est la chronique d’une chute, une lente noyade dans l’éthanol, ponctuée de mensonges, de vols mesquins, d’humiliations publiques et d’hallucinations terrifiantes. 

Wilder, qu’on associe volontiers à ses comédies brillantes (Certains l’aiment chaud, La Garçonnière), signe ici un film aux antipodes de la légèreté. Avec son scénariste habituel, Charles Brackett, il adapte un roman de Charles R. Jackson, qui puise lui-même dans son vécu. Le résultat est un drame d’une modernité stupéfiante pour l’époque. Pas de morale de pacotille, pas de happy end rédempteur plaqué. Juste l’exploration, presque clinique mais toujours humaine, d’un homme en train de perdre sa dignité. 

Le noir et blanc de John F. Seitz, avec ses jeux d’ombre marqués, ses éclairages contrastés et ses plongées vertigineuses dans la psyché de Don, rapproche Le Poison du film noir. À plusieurs moments, l’ambiance bascule dans le cauchemar : on songe à l’hôpital psychiatrique, à la scène avec la chauve-souris et le rat, ou encore à cette errance hallucinée dans les rues de New York. La musique de Miklós Rózsa, avec ses étranges ondes Martenot, ajoute à cette atmosphère anxiogène, presque expressionniste. 

Ray Milland, jusque-là habitué à des rôles plus légers ou secondaires, trouve ici le rôle de sa vie. Il est à la fois pathétique, effrayant et bouleversant. Son regard hagard, sa diction vacillante, sa gestuelle maladroite composent un personnage qui ne triche jamais. L’Oscar du meilleur acteur qu’il reçoit est amplement mérité. D’ailleurs, le film remportera quatre Oscars au total : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur acteur et meilleur scénario. Il sera également lauréat du Grand Prix à Cannes en 1946, preuve de son retentissement international. 

Ce qui frappe dans Le Poison, c’est que personne ne vient vraiment sauver Don. Sa compagne Helen (jouée par Jane Wyman) tente bien de l’aider, mais Don est seul, irrémédiablement seul, face à ses démons. Il faut attendre la toute dernière scène – un mince souffle d’espoir, ambigu – pour entrevoir une lueur de possible rédemption. Mais rien n’est certain. Wilder laisse planer le doute : l’homme qui promet d’écrire pourrait tout aussi bien replonger. C’est cette sincérité, cette absence de compromission, qui rend le film si puissant. 

Dans le cinéma américain des années 40, aborder frontalement le thème de l’alcoolisme chronique était presque tabou. Le Poison le fait avec un courage rare. Il parle d’un mal invisible, qui ne fait pas de bruit, qui ne tue pas immédiatement mais qui érode lentement la vie. Aujourd’hui encore, le film conserve toute sa force, toute sa pertinence. Il fait partie de ces œuvres qui ne vieillissent pas, parce qu’elles parlent de failles humaines fondamentales : la peur de l’échec, la solitude, la dépendance, la honte. 

Le Poison n’est pas un film aimable. C’est un miroir tendu à ceux qui fuient. Mais c’est aussi une œuvre magistrale, un sommet de cinéma adulte, intelligent, viscéral. Wilder, en changeant de registre, démontre une fois encore qu’il peut tout faire, avec maîtrise, audace et humanité. 

 NOTE : 16.20

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Acteurs non crédités