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samedi 31 octobre 2026

14.10 - MON AVIS SUR LE FILM LE PASSAGE DE BRANDT ANDERSEN (2024)

 


Vu le film Le Passage (I was a Stranger) de Brandt Andersen (2024) avec Yasmine Al Massri Omar Sy Ziad Bakri Yasmine Al Massri Constantine Markoulakis Jason Beghe Angelikí Papoúlia Saleh Bakri


Voilà donc un film qui aura mis plus de deux ans à arriver sur nos écrans après sa présentation à Berlin en février 2024, et l'on peut légitimement se demander pourquoi une telle attente. La seule présence d'Omar Sy, même dans un registre très éloigné de celui de Lupin, aurait pourtant dû éveiller la curiosité des distributeurs. Il faut dire que l'acteur s'aventure ici sur un terrain autrement plus dramatique, dans une histoire qui ne cherche pas vraiment à nous divertir, mais plutôt à nous confronter à une réalité particulièrement douloureuse.

Pour son premier long-métrage, Brandt Andersen, producteur devenu réalisateur, développe son court-métrage Refugee, qui avait figuré sur la shortlist des Oscars. Il s'attaque à un sujet immense, celui de l'exil des populations syriennes, avec une histoire qui nous entraîne dans une succession de destins humains liés par les circonstances et la nécessité de survivre.

Le film s'ouvre sur une citation de Shakespeare, tirée de The Stranger's Case, avant de nous présenter Amira, interprétée par Yasmine Al Massri, une médecin installée à Chicago en 2023. Un message reçu à l'occasion de son anniversaire fait remonter à la surface les souvenirs de son existence passée à Alep, en Syrie, lorsque la guerre a bouleversé sa vie et celle de sa fille. À partir de là, le récit remonte le temps et nous entraîne dans une construction en cinq chapitres qui vont progressivement se rejoindre.

Nous découvrons ainsi le parcours d'Amira, celui de Mustafa, un soldat interprété par Yahya Mahayni, de Marwan, un passeur incarné par Omar Sy, de Fathi, un poète joué par Ziad Bakri, et enfin de Stavros, capitaine des garde-côtes grecs interprété par Constantine Markoulakis. Cinq personnages, cinq situations différentes, mais un même horizon qui se dessine, celui d'une traversée où chaque décision peut avoir des conséquences irréversibles.

La construction rappelle certains films choraux comme Crash ou Babel, avec cette volonté de montrer comment des événements apparemment indépendants finissent par se rejoindre et modifier le destin de chacun. Brandt Andersen joue sur les chevauchements temporels, nous faisant découvrir progressivement les circonstances qui ont conduit ces personnages à se retrouver au même endroit, au même moment, dans une nuit où la survie de plusieurs personnes reste incertaine.

La force principale du film réside dans sa tension nerveuse, avec une caméra portée qui nous plonge au cœur de l'action et des cliffhangers qui entretiennent un rythme de thriller malgré la gravité du sujet. La photographie de Jonathan Sela et le montage participent pleinement à cette sensation de chaos et d'urgence. Plusieurs séquences fonctionnent comme de véritables coups de poing sensoriels et émotionnels, le réalisateur parvenant souvent à nous faire ressentir les événements plutôt qu'à nous les expliquer. Yasmine Al Massri est particulièrement convaincante et donne à son personnage une dimension humaine qui évite de le réduire à une simple victime de la tragédie syrienne.

Le cinéaste ne cherche pas seulement à raconter une traversée de la Méditerranée, mais à montrer toute la chaîne humaine qui se cache derrière le phénomène migratoire. Il ne distribue pas les bons et les mauvais points de manière aussi simpliste que l'on pourrait le craindre. Le soldat est confronté à sa conscience, le capitaine à ses responsabilités et les familles à des choix que personne ne devrait avoir à faire. Chacun est enfermé dans une situation où la frontière entre le devoir, l'intérêt personnel et l'humanité devient particulièrement fragile.

Mais il y a tout de même un bémol, et il concerne justement Omar Sy. Son personnage de Marwan constitue un contre-emploi assez radical pour le comédien. À Izmir, ce passeur cynique et impitoyable organise les départs des migrants sans se soucier réellement de leur sort, avec cette philosophie commerciale assez glaçante : qu'ils s'en sortent ou pas, ils payent pareil ! Il traite les êtres humains comme une marchandise, mais derrière cette façade de trafiquant sans scrupules se cache aussi un père tendre qui économise pour son fils malade, lequel rêve de partir à Chicago. L'intention de Brandt Andersen est évidente : montrer que même celui qui exploite la misère des autres reste un être humain, pris lui aussi dans une logique de survie et de sacrifice familial.

Seulement, le résultat ne fonctionne pas toujours. Le personnage paraît parfois trop caricatural, et le contraste entre le cynisme du passeur et la tendresse du père manque de naturel. Omar Sy semble même parfois forcer son interprétation, ce qui affaiblit une séquence pourtant importante dans l'économie du récit. C'est dommage, car ce personnage devait apporter une ambiguïté morale intéressante, mais son écriture et son interprétation ne permettent pas toujours de dépasser le procédé. On peut comprendre ce que le réalisateur cherche à nous montrer sans être totalement convaincu par la manière dont il s'y prend.

On pourra également reprocher au film quelques passages un peu appuyés dans leur recherche d'émotion, avec cette volonté de souligner les situations les plus dramatiques, notamment lorsque des enfants sont directement menacés. Mais le sujet ne prête guère à la légèreté et le réalisateur veut manifestement nous faire comprendre le coût humain de cette tragédie, sans se réfugier derrière les chiffres et les statistiques que l'on entend quotidiennement.

Avec Le Passage, Brandt Andersen signe un premier long-métrage ambitieux, parfois démonstratif et inégal dans le traitement de ses personnages, mais qui possède une vraie puissance dans ses séquences de tension et sa construction chorale. Le film parvient souvent à nous faire ressentir l'urgence et la détresse de ceux qui n'ont plus d'autre choix que de fuir, même si tout n'est pas également convaincant. Un film coup de poing, nécessaire et souvent puissant, qui humanise une réalité trop souvent réduite à des débats politiques et à des images de journaux télévisés. Reste cette curieuse question de sa distribution française tardive : deux ans pour arriver jusqu'à nous, alors qu'il y avait tout de même Omar Sy à l'affiche !

NOTE : 14.10

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

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