Vu le film Docteur Jivago de David Lean (1965) avec Omar Sharif Julie Christie Tom Courtenay Géraldine Chaplin Rod Steiger Alec Guiness Siobhan McKenna Ralph Richardson Klaus Kinski
Avec Docteur Jivago, David Lean nous offre une fresque monumentale où la grande Histoire vient broyer les destins individuels, dans une Russie emportée par la fin du tsarisme, la Première Guerre mondiale et la Révolution bolchevique. De 1913 à 1920 environ, les événements se succèdent, les certitudes s'effondrent et les hommes découvrent que les lendemains qui chantent peuvent aussi avoir un sérieux problème de chauffage.
Youri Jivago, interprété par Omar Sharif, est médecin, poète et observateur d'un monde qui bascule dans la violence. Marié à Tonya, il rencontre Lara, incarnée par Julie Christie, dont le destin est étroitement lié à celui de Komarovsky, un homme cynique et opportuniste auquel Rod Steiger prête une présence particulièrement inquiétante. Sur fond de guerre et de révolution, Youri et Lara vont vivre un amour passionné, clandestin et condamné, dont les retrouvailles et les séparations accompagnent les bouleversements de leur époque.
David Lean ne cherche pas à transformer son héros en révolutionnaire convaincu ni en adversaire déclaré du nouveau régime. Youri regarde, subit, tente de comprendre et de préserver quelque chose de son humanité dans un univers où les idéologies prétendent désormais régler jusqu'aux moindres détails de l'existence. Cette position d'observateur, parfois frustrante pour qui attendrait une véritable analyse politique, correspond pourtant à la vision profondément humaniste du film, qui s'intéresse davantage aux individus pris dans la tourmente qu'aux grandes théories censées justifier leurs souffrances.
Les massacres de manifestants, les trains bondés de réfugiés, les maisons réquisitionnées, la faim, le froid et les violences commises par les Rouges comme par les Blancs composent un tableau terrible d'une société déchirée. Les hommes changent d'uniforme, les pouvoirs se succèdent, mais les victimes restent les mêmes, celles qui n'ont ni le temps ni les moyens de discuter des lendemains radieux parce qu'il faut déjà trouver de quoi manger aujourd'hui. La Révolution devient ainsi le décor d'une tragédie humaine, davantage qu'un processus historique analysé dans toute sa complexité.
Il faut toutefois reconnaître que David Lean et son scénariste Robert Bolt romantisent et simplifient considérablement les événements. La fresque historique privilégie les souffrances individuelles, les passions contrariées et les grandes images au détriment d'une véritable réflexion idéologique. Youri demeure relativement passif face aux bouleversements qui l'entourent, et certains épisodes historiques sont condensés ou simplifiés pour servir la progression du récit. Le film ne prétend pas être un cours d'histoire, mais sa vision de la Russie révolutionnaire reste forcément partielle, malgré l'ampleur de son ambition.
Le destin amoureux de Youri et Lara constitue le véritable cœur du film, avec cette passion qui naît dans les interstices de la guerre et de la Révolution, lorsque les circonstances leur accordent enfin quelques instants de répit. Leur refuge à Varykino, au milieu d'un paysage hivernal d'une beauté irréelle, semble suspendre le temps, comme si l'amour pouvait encore protéger deux êtres du monde extérieur. Mais cette parenthèse ne peut durer, car l'Histoire finit toujours par retrouver ceux qui croyaient lui avoir échappé.
Le film joue merveilleusement sur cette opposition entre la beauté et la brutalité, entre les sentiments qui rapprochent les êtres et les événements qui les séparent. Youri est partagé entre son devoir, sa famille et son amour pour Lara, tandis que la poésie demeure pour lui une façon de préserver sa liberté intérieure. Face aux exigences des idéologies, elle représente un espace personnel que les pouvoirs successifs voudraient bien contrôler, mais dont ils ne peuvent totalement s'emparer. L'amour, lui, résiste tant qu'il le peut, avant de céder devant les circonstances, les séparations et la fatalité.
Omar Sharif trouve dans le personnage de Youri un rôle taillé pour son charisme mélancolique, son regard intense et cette manière de faire passer une émotion sans avoir besoin de forcer le trait. Il donne au médecin-poète une fragilité qui contraste avec l'ampleur des événements, tandis que Julie Christie illumine le film par sa beauté, mais aussi par la vulnérabilité d'une Lara qui traverse les épreuves sans perdre complètement sa capacité à aimer. Leur couple fonctionne parce que la passion ne repose pas uniquement sur l'attirance physique, mais sur cette impression que deux êtres se reconnaissent dans un monde qui leur devient étranger.
Rod Steiger compose un Komarovsky sombre, cynique et opportuniste, personnage ambigu dont l'habileté à survivre aux bouleversements contraste avec les scrupules de Youri. Tom Courtenay apporte également beaucoup à Pasha Antipov, idéaliste qui se transforme en Strelnikov, figure révolutionnaire devenue impitoyable, comme si la volonté de changer le monde finissait par dévorer celui qui la porte. Alec Guinness, dans le rôle du général Yevgraf, le demi-frère de Youri, donne au récit une présence humaine et une gravité qui dépassent la simple fonction narrative de son personnage. Tous contribuent à donner une véritable épaisseur à cette fresque, bien au-delà de la splendeur de ses images.
La musique de Maurice Jarre participe largement à la magie du film, notamment avec le célèbre thème de Lara, dont la mélodie est restée dans la mémoire de générations de spectateurs. Cette musique accompagne les séparations et les retrouvailles avec un lyrisme qui pourrait sembler insistant, mais qui correspond parfaitement à la dimension mélodramatique de l'œuvre. Les paysages enneigés, les trains qui traversent une Russie immense et les intérieurs glacés deviennent autant d'éléments d'un spectacle où la nature paraît parfois plus stable que les hommes qui la parcourent.
Il faut rappeler que le roman de Boris Pasternak fut interdit en Union soviétique, où il était considéré comme hostile au régime, avant d'être publié en Occident. L'attribution du prix Nobel de littérature à son auteur, en 1958, provoqua une violente réaction des autorités soviétiques, qui exercèrent sur lui une telle pression qu'il dut renoncer à recevoir la distinction. David Lean ne pouvait donc pas tourner son film en Union soviétique et choisit notamment l'Espagne pour reconstituer une partie de la Russie, avec ses paysages, ses villages et ses immensités hivernales. Le résultat est une prouesse de cinéma, même si les décors et la reconstitution ne résistent pas toujours à un regard historique exigeant.
La mort solitaire de Youri achève cette histoire d'amour et de perte, tandis que le récit-cadre donne à l'ensemble une dimension supplémentaire, celle d'une mémoire qui tente de retrouver les traces d'un passé englouti. Le poète disparaît, mais quelque chose de lui subsiste dans les souvenirs, dans ses écrits et dans la vie de ceux qui lui survivent. Cette idée traverse tout le film, où les individus peuvent être effacés par l'Histoire sans que leurs sentiments cessent pour autant d'avoir existé.
Docteur Jivago appartient à cette tradition du grand mélodrame romantique dans lequel l'amour se révèle plus fort que la raison, mais finit par être vaincu par les circonstances et le destin. David Lean privilégie l'émotion, le spectacle et la beauté des images plutôt que la rigueur de l'analyse politique, et l'on peut lui reprocher cette vision simplifiée de la Révolution russe sans pour autant bouder le plaisir immense que procure son cinéma.
Car derrière les trains, les étendues glacées et les envolées musicales, il reste des personnages qui cherchent simplement à vivre, à aimer et à conserver une part de liberté dans un monde qui leur échappe. Omar Sharif et Julie Christie donnent à cette histoire une intensité qui survit à ses quelques facilités historiques, tandis que la musique de Maurice Jarre continue de faire surgir, dès les premières notes, le souvenir d'un amour aussi lumineux qu'impossible.
La Chanson de Lara est restée dans toutes les mémoires, preuve que l'on peut oublier certains épisodes de la Révolution russe, mais difficilement une mélodie pareille. Et si l'Histoire a souvent tendance à piétiner les sentiments, David Lean nous rappelle avec une ampleur magnifique que les plus grandes révolutions ne parviennent pas toujours à effacer les histoires d'amour
NOTE : 17.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : David Lean
- Scénario : Robert Bolt, d'après le roman Le Docteur Jivago de Boris Pasternak
- Direction artistique : John Box et Terence Marsh
- Costumes : Phyllis Dalton
- Décors : Dario Simoni
- Photographie : Frederick A. Young et Nicolas Roeg
- Photographie (seconde équipe) : Manuel Berenguer, Desmond Dickinson
- Cadreurs : Ernest Day et Alex Thomson (non crédité)
- Montage : Norman Savage
- Musique : Maurice Jarre
- Production : David Lean, Carlo Ponti
- Production déléguée : Arvid L. Griffen
- Société de production :
Metro-Goldwyn-Mayer,
Carlo Ponti Cinematografica, Vaduz Sostar S.A. - Société de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer
- Pays de production :
Royaume-Uni,
États-Unis,
Italie - Budget : 15 millions de dollars[
DISTRIBUTION
- Omar Sharif (VF : André Oumansky)[] : le docteur Youri Jivago (Yuri Zhivago en VO)
- Julie Christie (VF : Nadine Alari) : Larissa Antipova, dite « Lara »
- Geraldine Chaplin (VF : Michèle André) : Tonia Gromeko Jivago
- Rod Steiger (VF : André Valmy) : Victor Komarovsky
- Alec Guinness (VF : Jacques Thébault) : le général Yevgraf Jivago
- Tom Courtenay (VF : Marc Cassot) : Pavel Antipov, dit « Pacha » / Strelnikov (Pasha en VO)
- Siobhan McKenna (VF : Micheline Dax) : Anna
- Ralph Richardson (VF : Jacques Mauclair) : Alexandre Gromeko
- Rita Tushingham (VF : Arlette Thomas) : Tanya Komarova
- Klaus Kinski (VO : Robert Rietti ; VF : Jacques Thébault) : Kostoyed Amourski
- Geoffrey Keen (VF : Jean Martinelli) : le médecin professeur
- Lucy Westmore : Katya
- Bernard Kay (VF : Marcel Bozzuffi) : le soldat Keril
- Peter Madden : l'officier politique au départ du train
- Jack MacGowran (VF : Maurice Chevit) : Pépia le domestique
- Gerhard Jersch : David (non crédité)
- José Nieto : un prêtre (non crédité)
- Ingrid Pitt (non créditée)
- Mohamed Ali Assad-Bahador : Colonel des dragons (non crédité)

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