Vu le Film Documentaire Ennemis Intime de Werner Herzog (1999) avec Werner Herzog Claudia Cardinale
Quand un fou rencontre un autre fou, qu’est-ce qu’ils se racontent ? Des histoires de fous, évidemment ! Avec Ennemis intimes, Werner Herzog nous offre un documentaire aussi fascinant que dérangeant sur sa relation tumultueuse avec Klaus Kinski, un acteur aussi génial que difficile à supporter, dont les colères pouvaient transformer un tournage en champ de bataille. Entre les deux hommes, ce fut une histoire d’amour et de haine, une collaboration faite d’admiration, de fascination et d’une bonne dose de folie, avec deux caractères incontrôlables dont l’un semblait tout de même avoir quelques longueurs d’avance sur l’autre. Je vous laisse deviner lequel !
Herzog raconte comment il a rencontré Kinski en 1955, dans une pension de famille à Munich, alors qu’il n’avait que treize ans et que le comédien en avait environ vingt-neuf. Le futur cinéaste vivait avec sa mère et ses deux frères dans une seule pièce, tandis que Kinski occupait une petite chambre sous les toits, dans des conditions pour le moins particulières, avec des feuilles mortes qui recouvraient le sol jusqu’aux genoux. Le personnage était déjà un phénomène à lui tout seul, capable de réciter et de travailler sa voix pendant des heures, parfois dans le plus simple appareil, tout en terrorisant les autres pensionnaires par ses crises de rage.
L’épisode de la salle de bains reste particulièrement gratiné, puisque Kinski s’y enferma pendant quarante-huit heures avant d’en détruire les installations, du lavabo aux toilettes en passant par la baignoire. Les dégâts auraient été si considérables que les débris étaient réduits en morceaux minuscules. Voilà un locataire qui ne risquait pas de récupérer sa caution ! Là où les autres pensionnaires étaient terrorisés, le jeune Herzog observait la créature avec une fascination qui ressemblait davantage à celle d’un naturaliste découvrant une espèce inconnue qu’à la peur d’un enfant devant un adulte en pleine crise.
Les deux hommes ne sont pourtant pas devenus immédiatement les inséparables que l’on imagine, et Kinski ne se souvenait probablement même pas de ce gamin qui l’avait observé dans sa jeunesse. Il faudra attendre une quinzaine d’années pour que leurs chemins se croisent à nouveau professionnellement, donnant naissance à une collaboration qui allait marquer l’histoire du cinéma avec Aguirre, la colère de Dieu, Nosferatu, fantôme de la nuit, Woyzeck, Fitzcarraldo et Cobra Verde. Une filmographie qui ferait le bonheur de n’importe quel cinéphile, mais qui a dû donner quelques cheveux blancs supplémentaires à leur entourage.
Car Herzog avait trouvé en Kinski un interprète capable d’incarner ses personnages les plus obsessionnels, ces hommes dévorés par leurs ambitions et prêts à défier toutes les limites humaines. Kinski possédait une présence physique et une intensité qui rendaient ses personnages presque inquiétants, comme si la folie ne relevait plus du jeu d’acteur mais avait élu domicile dans son cerveau. Herzog voyait en lui une merveille du monde et, dans le même temps, une véritable peste, ce qui résume assez bien cette relation où l’admiration pouvait se transformer en envie de meurtre dans le temps nécessaire pour changer de plan.
Le documentaire revient notamment sur le tournage de Fitzcarraldo, cette aventure démesurée dans laquelle Herzog entreprend de faire franchir une montagne à un immense bateau, sans les effets numériques qui permettraient aujourd’hui de réaliser la même chose depuis un studio climatisé. Quand le navire se retrouve en difficulté et que les conditions deviennent extrêmement dangereuses, le réalisateur veut continuer à tourner, tandis que Kinski accepte lui aussi de monter à bord dans des circonstances qui feraient réfléchir plus d’un cascadeur. Il faut reconnaître que, pour ces deux-là, la frontière entre le courage, l’inconscience et la folie était parfois aussi fine qu’une pellicule.
Le plus étonnant est que cette relation n’a pas seulement survécu aux conflits, elle semble s’être nourrie de cette opposition permanente. Herzog connaissait suffisamment son acteur pour savoir qu’il pouvait obtenir de lui des performances exceptionnelles, quitte à laisser passer les orages avant de remettre la caméra en marche. Kinski, de son côté, trouvait chez ce réalisateur un adversaire à sa mesure, un homme qui ne se laissait pas impressionner par ses hurlements et qui était capable de lui tenir tête. Il fallait bien cela pour travailler avec un acteur qui pouvait transformer une simple indication de mise en scène en déclaration de guerre.
Les menaces, les colères et les affrontements n’étaient pas de simples anecdotes inventées pour amuser les journalistes, et Herzog raconte sans chercher à faire de leur collaboration une belle histoire d’amitié. Les deux hommes se sont parfois menacés de mort, chacun ayant même envisagé de supprimer l’autre à certains moments. Voilà une méthode de travail qui ne figure dans aucun manuel de management, mais qui semble avoir produit des résultats cinématographiques assez extraordinaires.
Le documentaire nous montre aussi la part moins glorieuse de cette aventure, car derrière la légende des deux génies affrontés se trouvent des équipes qui ont dû supporter les conséquences de leurs comportements et des tournages dont la folie pouvait mettre les participants en danger. Il ne faudrait pas confondre le résultat artistique avec une justification de tous les excès, même si Herzog semble considérer que cette association improbable a permis d’atteindre quelque chose qu’aucun des deux n’aurait obtenu seul.
Après Cobra Verde, leur collaboration s’achève, et Kinski disparaît en 1991. Herzog, qui a consacré ce documentaire à leur histoire, laisse alors apparaître une émotion inattendue, presque une tendresse qui contraste avec les récits de fureur accumulés jusque-là. Lorsqu’il évoque l’absence de son ancien partenaire, une larme finit par venir, comme si derrière les années de conflits subsistait un lien que ni les menaces ni les disputes n’avaient réussi à effacer complètement. On comprend alors que cette relation ne se résumait pas à deux hommes qui se détestaient, mais à deux personnalités qui s’étaient mutuellement trouvées, reconnues et parfois poussées au-delà de leurs propres limites.
Bien sûr, nous n’avons ici que la version de Herzog, et l’on peut imaginer que Kinski, s’il avait été encore vivant, aurait apporté son propre piment à ce récit, probablement avec quelques coups de fourchette bien placés. Le documentaire n’est donc pas un procès contradictoire, mais le témoignage d’un réalisateur qui revient sur une relation aussi féconde que destructrice, sans parvenir à dissimuler complètement ce qu’elle lui a apporté.
Ennemis intimes est un sacré morceau de cinéma, qui nous rappelle que les grands films ne naissent pas toujours dans la sérénité et que certains artistes semblent avoir besoin de se confronter pour donner le meilleur d’eux-mêmes. Mais entre une collaboration électrique et une thérapie de couple, la frontière est parfois mince, surtout quand l’un détruit la salle de bains et que l’autre veut déplacer un bateau par-dessus une montagne.
Et quand le génie rencontre la folie, cela donne parfois des chefs-d’œuvre, mais certainement pas des vacances tranquilles pour les équipes de tournage. Avec Herzog et Kinski, on comprend enfin pourquoi le cinéma peut être une aventure humaine, artistique et parfois franchement psychiatrique, sans qu’il soit nécessaire de convoquer un scénariste pour inventer les dialogues.
NOTE : 12.90
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Werner Herzog
- Scénario : Werner Herzog
- Production : Lucki Stipetic et Sabine Rollberg (non créditée)
- Photographie : Peter Zeitlinger
- Images additionnelles : Les Blank
- Montage : Joe Bini
- Musique : Popol Vuh
- Sociétés de distribution : Zephir Film et Pandora Film (
Allemagne), Eurozoom (
France) - Genre : documentaire, biographie
- Pays de production :
Allemagne,
Royaume-Uni,
États-Unis - Langues : allemand, anglais, espagnol
DISTRIBUTION
- Werner Herzog : rôle principal / narrateur
- Klaus Kinski : images d’archives
- Isabelle Adjani : Lucy Harker, extraits de Nosferatu, fantôme de la nuit
- Claudia Cardinale : elle-même / Molly sur le tournage de Fitzcarraldo
- Justo González : lui-même / un soldat de l’armée sur le tournage d’Aguirre
- Mick Jagger : Wilbur, l’assistant de Carlos Fitzcarrald. Scène coupées.
- Eva Mattes : elle-même / Marie, la maîtresse de Kinski dans Woyzeck
- Thomas Mauch : directeur de la photographie sur le tournage d’Aguirre et de Fitzcarraldo
- Beat Presser : un photographe de presse ayant travaillé avec Kinski et Herzog
- Jason Robards : Carlos Fitzcarrald remplacé par Kinski à la suite d’une dysenterie
- Walter Saxer : directeur de production sur le tournage de Fitzcarraldo
- Maximilian Schell : un déserteur exécuté par le personnage de Kinski dans Des enfants, des mères et un général

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