Vu le Film Un Amour pas Comme les Autres de John Schlesinger (1962) avec Alan Bates June Ritchie Thora Hird Pert Palmer Gwen Nelson Malcom Patton Patt Queen David Mahlowe Micheal Deacon
Un jeune homme, qui essaye tant bien que mal de se hisser hors du milieu ouvrier dans lequel sa famille baigne depuis des générations avec un emploi de dessinateur industriel, est pris au piège quand sa petite amie tombe enceinte et qu'il se voit contraint de l'épouser et, à cause d'une crise du logement qui touche leur ville du nord de l'Angleterre, de venir habiter chez sa belle-mère.
Vu Un amour pas comme les autres de John Schlesinger, et dès ce premier film on sent un cinéaste qui sait où poser sa caméra et surtout où poser son regard. Les histoires d’amour finissent mal en général, mais elles commencent souvent de travers, et pour Victor Brown, ça démarre carrément en côte raide. Victor, incarné par Alan Bates, jeune homme d’un milieu ouvrier compliqué à Nottingham, met enceinte sa jolie blonde d’amour, Ingrid, jouée par June Ritchie. Sur le papier, rien d’exceptionnel, sauf qu’on est dans l’Angleterre du début des années 60, corsetée, pudibonde, conservatrice, une Angleterre qui attend encore les Beatles sans le savoir.
Tout irait bien dans le meilleur des mondes si Victor avait un palais pour accueillir sa petite famille. Mais non, logement exigu, promiscuité, parents envahissants, alors pour sauver la mise le couple va habiter chez la belle-mère. Et si déjeuner le dimanche chez la belle-mère est souvent un calvaire, le pauvre Victor, lui, c’est toute la journée qu’il doit vivre avec. Mme Rothwell, interprétée par Thora Hird, est un cauchemar ambulant, bigote, intrusive, possessive, une ogresse domestique qui étouffe sa fille et méprise son gendre avec un art consommé de la culpabilisation.
Victor tente de respirer comme il peut : virées entre copains, bars enfumés, nuages d’alcool, matches de foot, bravades viriles pour oublier qu’il est déjà coincé dans une vie d’adulte qu’il n’a pas choisie. Il fanfaronne, il parade, il promet monts et merveilles, mais derrière la tchatche il y a un gamin dépassé. Alan Bates est formidable, brut et fragile à la fois, grande gueule tendre qui ne sait pas aimer sans se cogner aux murs. June Ritchie, elle, apporte une douceur résignée, une jeunesse déjà fatiguée par les conventions sociales et le poids du regard des autres.
Le scénario, adapté du roman d’Stan Barstow, ne cherche pas l’effet mélodramatique facile. Il observe. Il laisse les silences peser. Il montre comment l’amour peut être broyé non par l’absence de sentiments mais par la pression sociale, la misère matérielle, l’impossibilité de s’émanciper. Schlesinger filme les rues ouvrières, les intérieurs étroits, les cuisines trop petites pour contenir tant de frustrations, avec un réalisme presque documentaire. On est en pleine Nouvelle Vague anglaise, aux côtés des jeunes loups du “kitchen sink drama”, et ça sent la bière tiède, la lessive humide et les rêves trop grands pour les murs.
Ours d’Or à Berlin à la clé, et ce n’est pas volé : Schlesinger capte l’essence d’une époque charnière, juste avant que la société britannique ne bascule dans le Swinging London. Ici, pas encore de révolution pop, mais des classes sociales bien en place et des destins déjà tracés. Ce que j’aime, c’est cette honnêteté rugueuse : pas d’angélisme, pas de romantisme sucré. L’amour n’est pas un violon, c’est un ring. Et Victor encaisse plus qu’il ne distribue.
Un film savoureux dans sa noirceur, amer comme une bière du Nord, tendre comme une étreinte maladroite. Une chronique sociale qui serre le cœur sans jamais forcer les larmes. Schlesinger, dès ce coup d’essai, montre qu’il sait filmer les êtres humains dans toute leur contradiction : capables d’aimer sincèrement et de tout gâcher dans le même mouvement.
Un amour pas comme les autres, un film qui se regarde avec une tasse de thé brûlant entre les mains, pendant que dehors il pleut sur les briques rouges de Nottingham. Pas un Earl Grey mondain, non. Un thé bien fort, presque tannique, comme l’Angleterre ouvrière que filme John Schlesinger.
On y trempe un biscuit… et on regarde Victor se débattre.
NOTE : 12.90
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : John Schlesinger
- Scénario : Willis Hall et Keith Waterhouse, d'après le roman de Stan Barstow
- Production : Joseph Janni et Jack Hanbury, pour Vic Films Productions Ltd.
- Musique : Ron Grainer
- Photographie : Denys N. Coop
- Montage : Roger Cherrill
- Décors : Ray Simm et Maurice Fowler
- Costumes : Laura Nightingale
- Pays de production :
Royaume-Uni
- Alan Bates : Victor Arthur "Vic" Brown
- June Ritchie (en) : Ingrid Rothwell
- Thora Hird : Mme Rothwell, la mère d'Ingrid
- Bert Palmer : M. Geoffrey Brown, le père de Vic
- Gwen Nelson : Mme Brown, la mère de Vic
- Malcolm Patton : Jim Brown, le jeune frère de Vic
- Pat Keen : Christine Harris, la soeur de Vic
- David Mahlowe : David Harris, le beau-frère de Vic
- Jack Smethurst : Conroy, un collègue de Vic
- James Bolam : Jeff, un collègue de Vic
- Michael Deacon : Les Rawly, un collègue de Vic
- John Ronane : Shaw, un collègue de Vic
- Leonard Rossiter : Whymper, un collègue de Vic
- Fred Ferris : Althorpe, le patron de Vic
- Peter Madden : l'officier d'état-civil
- Yvonne Buckingham (en) : la barmaid

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire