Vu le Film L’Auberge Rouge de Claude Autant Lara (1951) avec Fernandel Françoise Rosay Julien Carette Marie Claire Olivia Jean Roger Caussimon Grégoire Aslan Nane Germon Lud Germain Jacques Charron
En 1831, un groupe de voyageurs, auquel vient se joindre un moine d'un ordre mendiant accompagné d'un novice, se voit contraint de passer la nuit à Peyrebeille, dans une auberge isolée au milieu des montagnes ardéchoises. La femme de l'aubergiste avoue alors au moine, sous le sceau de la confession, qu'elle et son mari ont déjà assassiné plus de cent clients, volé leurs objets de valeur et enterré leurs corps dans le jardin.
L'Auberge Rouge de Claude Autant-Lara prend pour point de départ un fait divers bien réel, celui de l’auberge de Peyrebeille, sinistre affaire criminelle du XIXe siècle qui hante encore l’imaginaire rural français. L’histoire est simple et terrible : dans une auberge perdue au fin fond de la campagne ardéchoise, des tenanciers assassinent leurs clients pour les détrousser. De quoi faire un grand film noir poisseux, rural, presque expressionniste. Mais ici, le choix est tout autre : le thriller vire à la comédie noire, et Fernandel oblige, le ton bascule vers la farce grinçante.
Le récit suit un moine, incarné par Fernandel, qui apprend en confession les crimes commis par les aubergistes. Prisonnier de son secret religieux, il se retrouve malgré lui complice silencieux d’un engrenage macabre. Voilà un ressort dramatique formidable : la morale contre la survie, la foi contre la peur. Sur le papier, tout est là pour un drame étouffant. À l’écran, l’humour désamorce sans cesse l’horreur.
Et pourtant, quels acteurs. Ce sont eux que l’on retient. La grande Françoise Rosay compose une aubergiste retorse et glaciale, faussement maternelle, dont chaque sourire semble déjà annoncer le coup fatal. À ses côtés, Julien Carette est un complice visqueux, inquiétant sous ses airs bonhommes. Ils forment un duo d’une noirceur savoureuse. Même le domestique, interprété par Lud Germain, apporte une présence singulière dans ce huis clos campagnard.
Fernandel, lui, fait son numéro habituel. Son phrasé, ses mimiques, son corps élastique : tout cela fonctionne, le public rit, mais la tension s’effrite. On sent que le film hésite sans cesse entre la satire sociale et le conte macabre. Autant-Lara soigne pourtant sa mise en scène : décors étouffants, auberge sombre, campagne hostile. Certaines séquences frôlent le pur film noir, notamment cette dernière scène au loin, et ce “crac” que l’on entend — glaçant, presque sec comme une branche que l’on brise. Là, le film touche à quelque chose de plus grand, de plus cruel.
Le scénario multiplie les ressorts : quiproquos, faux-semblants, manipulations, tension autour du secret de la confession. C’est gouteux, cela se mange sans faim. On se croit attablé devant de bons plats de nos campagnes, bien bourratifs, à base de lards, de pommes de terre et d’herbes de nos champs et de nos montagnes. Mais pas le temps de déguster : nos aubergistes vont vous faire déguster à leur façon, pas très accueillante.
C’est sans doute là que réside ma frustration . Derrière la farce, il y avait matière à un grand film noir rural, dur et implacable. Le choix de la dérision empêche totalement d’apprécier la portée tragique du fait divers. On rit, mais on pourrait trembler. On sourit, mais on pourrait frissonner.
Le remake de Gérard Krawczyk, des années plus tard, accentuera encore cette veine comique, confirmant que l’histoire, au cinéma, restera associée au rire plus qu’à l’effroi.
Reste un film singulier, hybride, porté par des acteurs remarquables et une atmosphère savamment construite. Une comédie noire qui aurait pu être un grand drame. Savoureux, certes. Mais avec un arrière-goût de ce qu’il aurait pu être.
NOTE : 12.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Claude Autant-Lara
- Scénario : Jean Aurenche d'après l'affaire de l'auberge de Peyrebeille, adapté par Jean Aurenche, Pierre Bost et Claude Autant-Lara
- Musique : René Cloërec
- Décors : Max Douy
- Costumes : Jacques Cottin et Jean André
- Photographie : André Bac
- Son : Jacques Lebreton
- Montage : Madeleine Gug
- Production : Simon Schiffrin
- Sociétés de production[] : Memnon Films
- Société de distribution[] : Les Acacias[
- Fernandel : le moine
- Françoise Rosay : Marie Martin, la femme de l'aubergiste
- Julien Carette : Pierre Martin, l'aubergiste de Peyrebeille
- Marie-Claire Olivia : Mathilde Martin, la fille des aubergistes
- Jean-Roger Caussimon : Darwin, un voyageur
- Grégoire Aslan : Barbeuf, un voyageur
- Nane Germon : Mademoiselle Élisa, une voyageuse
- Didier d'Yd : Jeannou, le novice
- Lud Germain : Fétiche, le serviteur noir des aubergistes
- Jacques Charon : Rodolphe, un voyageur
- Andrée Vialla : la marquise Caroline de La Roche de Glun, une voyageuse
- Robert Berri : le cocher de la diligence
- André Cheff : l'homme au petit tonneau (à vérifier)
- André Dalibert : le bûcheron
Non crédités :
- Manuel Gary et René Lefèvre-Bel : les gendarmes

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