Vu le Film Le Fleuve de Jean Renoir (1953) avec Thomas E.Breen Patricia Walters Adrienne Corri Radja Shri Ram Arthur Shields Esmond Night Nora Swinburne
Dans la région de Calcutta, au Bengale, une famille d’expatriés britanniques vit sur les bords du Gange, où le père dirige une presse à jute. Sa fille aînée, Harriet, adolescente romantique, partage ses loisirs avec Valérie, la fille unique d’un riche propriétaire. Toutes deux sont amies avec leur voisine Mélanie, née de père anglais et de mère indienne. Un jour d’automne arrive le capitaine John. Les trois jeunes filles ne tardent pas à tomber amoureuses de cet étranger…
Découvrir Le Fleuve (1951) de Jean Renoir, c’est éprouver une belle étrangeté : voir l’auteur de La Grande Illusion et de La Règle du jeu, si profondément ancré dans l’âme française, signer une production américaine tournée en Inde, en anglais, et pourtant rester plus renoirien que jamais. Adapté du roman semi-autobiographique de Rumer Godden, le film nous transporte à Calcutta, sur les rives du Gange, où une famille britannique vit au rythme du fleuve sacré. Là, trois jeunes filles – Harriet (Patricia Walters), Valerie (Adrienne Corri) et Melanie (Radha) – découvrent les premiers émois amoureux à l’arrivée du capitaine John (Thomas E. Breen), figure romantique et mélancolique, blessée par la guerre.
L’histoire est simple, presque ténue : un été, des regards, des illusions, une jalousie adolescente, un drame discret qui fait basculer l’innocence. Mais Renoir ne filme pas une intrigue, il filme un monde. Le Gange devient personnage, souffle, battement du film. On se promène au bord de l’eau avec les autochtones qui vaquent à leurs vies quotidiennes ; le fleuve sacré irrigue tout, les fêtes, les rites, les saisons, les émotions. Cette Inde magnifiée, captée en Technicolor, donne au film une dimension picturale évidente – difficile de ne pas penser à son père, Auguste Renoir : chaque plan semble composé comme une toile impressionniste, vibrante de lumière et de couleurs.
La romance, elle, pourrait n’être qu’« à l’eau de rose mais elle importe presque moins que ce qu’elle révèle : le passage à l’âge adulte, la fin des illusions, la confrontation à la mort. Renoir regarde ses personnages sans ironie ni cruauté. Il les enveloppe d’une tendresse lucide. Harriet, narratrice et cœur du film, incarne cette adolescence rêveuse ; Patricia Walters apporte une fragilité sincère, presque documentaire. Adrienne Corri donne à Valerie une sensualité plus affirmée, tandis que Radha, dans le rôle de Melanie, impose une grâce silencieuse, intérieure. Quant à Thomas E. Breen, son capitaine John n’est pas un prince charmant mais un homme blessé, présence plus symbolique que véritable moteur dramatique.
La mise en scène est d’une fluidité admirable : Renoir privilégie les mouvements naturels, les scènes de groupe, les respirations. Il laisse vivre les corps dans l’espace, capte les gestes quotidiens, les cérémonies indiennes, les couleurs des saris, la poussière, l’eau, la lumière. Il ne filme pas l’Inde comme un décor exotique, mais comme un organisme vivant. Le scénario épouse ce rythme contemplatif : peu d’effets, peu de rebondissements, mais une progression intérieure, presque initiatique.
On retiendra sans doute davantage cette peinture d’une société coloniale à la fin d’un monde, cette Inde sublimée par une image somptueuse, que la simple intrigue sentimentale. Et c’est là la force du film : dépasser la bluette pour atteindre une forme de méditation sur la vie, la jeunesse et le temps qui passe. Renoir, loin de la France mais fidèle à lui-même, prouve que son humanisme n’a pas de frontières.
Le Fleuve n’est pas seulement un film, c’est un courant tranquille qui vous emporte sans fracas. Une œuvre lumineuse, sensuelle, d’une douceur grave, où l’on contemple plus qu’on ne consomme, et dont les couleurs continuent de couler en nous longtemps après le générique
NOTE : 12.40
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Jean Renoir, assistant : Satyajit Ray[]
- Scénario : Jean Renoir d'après The River, roman de Rumer Godden
- Production : Kenneth McEldowney
- Assistant de production : Subrata Mitra (non crédité)
- Photographie : Claude Renoir
- Montage : George Gale
- Décors : Eugène Lourié et Bansi Chandragupta
- Thomas E. Breen : le capitaine John
- Patricia Walters : Harriet
- Adrienne Corri : Valérie
- Radha Shri Ram (en) (Radha Burnier) : Mélanie
- Arthur Shields : Monsieur John, le père de Mélanie
- Esmond Knight : le père d'Harriet
- Nora Swinburne : la mère d'Harriet
- Suprova Mukerjee : Nan, la nourrice
- Richard Foster : Bogey, jeune frère d'Harriet
- Cecilia Wood : Victoria, jeune sœur d'Harriet
- Penelope Wilkinson : Elisabeth, jeune sœur d'Harriet
- Jane Harris : Muffie, jeune sœur d'Harriet
- Jennifer Harris : Mouse, jeune sœur d'Harriet
- Nimai Barik : Kanu, le copain de Bogey
- Trilak Jetley : Anil, le prétendant de Mélanie
- Ram Singh : Shajin
- June Hillman : la narratrice (Harriet adulte)

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