Vu le Film Rue des Cascades de Maurice Delbez (1964) avec Madeleine Robinson Serge Nubret Daniel Jacquinot René Lefevre Luciernne Bogaert Suzanne Gabriello François Jouffa et Marie Rose ,Villedieu
Hélène, séduisante veuve quadragénaire et mère du petit Alain, tient un café-épicerie-crémerie à Ménilmontant, un quartier populaire parisien alors en pleine évolution en ce début des années 1960. Lorsqu’elle essaie de refaire sa vie avec Vincent, un Antillais de vingt ans son cadet, Alain témoigne d’abord de l’hostilité à ce dernier avant d’être conquis par sa gentillesse et de devenir son ami. À cause d’un drame de la jalousie où sa voisine et amie Lucienne est assassinée par son mari qui l'a surprise en flagrant délit d'adultère avec son neveu plus jeune, Hélène prend conscience de sa grande différence d’âge avec Vincent et décide de mettre fin à leur liaison.
Il y a des films qui racontent une histoire, et d’autres qui restituent un monde. Rue des Cascades fait les deux. Et pour moi, c’est d’abord un quartier : cette Butte Montmartre de mon enfance, avec ses escaliers qui grimpent vers le ciel, ses façades un peu décrépies, ses rires d’enfants et ses silences de fin de journée.
Nous sommes dans le nord-est parisien, loin des cartes postales. Ici, pas de Sacré-Cœur clinquant, mais des rues populaires, une vie modeste, une solidarité fragile. Delbez filme ce Montmartre-là avec une tendresse infinie. On sent qu’il connaît ses pavés.
L’histoire est simple, presque ténue : une mère seule, Ginette, qui élève son petit garçon dans un café-épicerie du quartier. Le quotidien est fait de clients fidèles, de dettes à demi-mots, de confidences derrière le comptoir. La cuisine donne sur le magasin ; la vie privée déborde sans cesse sur la vie publique. Tout se voit, tout s’entend.
Ce café-épicerie, c’est le cœur battant du film. On y entre pour un café, on y reste pour une conversation. Les bouteilles alignées, les boîtes de conserve, l’odeur du pot-au-feu qui mijote à l’arrière : Delbez capte cette vie intérieure avec une précision presque documentaire. On n’est pas dans le décor, on est dedans.
Et puis il y a la grâce de la formidable Madeleine Robinson. Elle incarne Ginette avec une délicatesse bouleversante. Pas d’effets, pas de grandiloquence. Juste une femme digne, fatiguée parfois, mais toujours debout. Son regard dit tout : l’amour pour son fils, les désillusions, l’espoir ténu d’une autre vie.
Robinson apporte au film une humanité lumineuse. Elle ne joue pas la misère sociale, elle la traverse avec pudeur. Chaque geste — servir un verre, essuyer une table, caresser les cheveux de son enfant — devient un acte d’amour.
Le petit garçon, lui, observe le monde des adultes avec cette curiosité mêlée d’inquiétude propre à l’enfance. À travers lui, on retrouve les joies simples : courir dans la rue, écouter les histoires des habitués, sentir la chaleur de la cuisine quand l’hiver s’installe sur la Butte.
Mais il y a aussi les peines. Les difficultés d’argent, les jugements du voisinage, les rêves contrariés. Le film ne les dramatise jamais excessivement. Il les laisse exister, comme dans la vraie vie.
À sa sortie en 1964, Rue des Cascades s’inscrit à contre-courant des grandes fresques spectaculaires. C’est un cinéma du quotidien, proche des gens, presque en marge des mouvements dominants de l’époque. Pas de manifeste tapageur, mais une attention aux humbles.
Delbez adopte une mise en scène discrète, presque effacée. La caméra se fait complice. Elle épouse les escaliers, s’attarde dans la cuisine, s’arrête sur un visage. Ce choix renforce l’impression d’authenticité.
Ce que j’aime surtout, c’est cette sensation de mémoire. Le film ressemble à un album de famille retrouvé dans un tiroir. On y reconnaît des voix, des odeurs, des gestes. Cette Butte Montmartre de mon enfance n’est pas idéalisée : elle est vivante.
Les joies sont modestes mais sincères. Les peines, elles, sont affrontées ensemble. Le café-épicerie devient un refuge, un théâtre quotidien où se joue la comédie humaine.
En fin de compte, Rue des Cascades est un film d’une grande douceur. Il ne crie jamais. Il murmure. Et dans ce murmure, il y a tout un quartier, toute une époque, toute une mère.
Et surtout, il y a Madeleine Robinson, dont la présence suffit à illuminer ces rues pentues. Grâce à elle, Montmartre n’est pas seulement un décor : c’est un cœur qui bat.
NOTE : 12.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Maurice Delbez
- Scénario : Maurice Delbez, Jean Cosmos d’après le roman de Robert Sabatier, Alain et le Nègre (Éditions Albin Michel, 1953)
- Dialogues : Jean Cosmos
- Décors : Pierre Guffroy, Jacques Douy
- Photographie : Jean-Georges Fontenelle
- Cadrage : Jean Benézech
- Son : Jean Labussière
- Montage : Andrée Verlin
- Musique : André Hodeir (éditions Meridian)
- Photographe de plateau : Jean Falloux
- Pays d'origine : France
- Langue originale : français
- Production : Edmond Lemoigne
- Sociétés de production : Les Films de Mai (France), Les Productions de La Guéville (France)
- Sociétés de distribution : Sony Pictures Television (France), Célia Films (France)
- Lieu de tournage : Franstudio de Saint-Maurice
- Madeleine Robinson : Hélène
- Serge Nubret : Vincent
- Daniel Jacquinot : Alain
- René Lefèvre : M. Bosquet, retraité et client habituel du café
- Lucienne Bogaert : Mme Tournier, cliente habituelle du café, « retraitée des maisons closes »
- Suzanne Gabriello : Lucienne Verdet, voisine et amie d'Hélène
- Roland Demongeot : Grand Jack, un copain
- Erick Barukh : Capdeverre, un copain
- Serge Srour : Loulou, un copain
- Dominique Lartigue : Bernard, un copain
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