Vu le Film Mort à Venise de Luchino Visconti (1971) avec Dick Bogarde Bjorn Andrésen Marisa Berenson Silvana Mangano Eva Axen Mark Burns Sergio Carfagnoli Romolo Vali Franco Fabrizzi
Un compositeur vieillissant vient chercher à Venise une atmosphère propice à l'épanouissement de son art. N'y trouvant aucune inspiration, sa passion se réveille à la vue d'un jeune adolescent.
Mort à Venise n’est pas un film, c’est une lente agonie filmée avec une élégance mortuaire, un poème funèbre où chaque image semble déjà appartenir au passé.
Venise y apparaît comme une carte postale empoisonnée, figée dans sa propre beauté : hôtels luxueux aux salons étouffants, terrasses immaculées, aristocratie et bourgeoisie décadente qui s’accrochent à leurs rites pendant que la mort circule silencieusement dans les canaux.
Luchino Visconti transforme la Sérénissime en mausolée à ciel ouvert, sublime et gangrené, où la beauté n’est plus un refuge mais une condamnation.
Gustav von Aschenbach, compositeur épuisé interprété par un Dirk Bogarde impérial, arrive à Venise pour se soigner ; il y trouvera autre chose : la fin, le désir, l’illusion d’un dernier éblouissement.
Bogarde incarne l’effondrement intérieur avec une retenue bouleversante : un regard qui s’attarde trop longtemps, une posture raide, une sueur qui perle sous le maquillage.
Son corps trahit ce que l’esprit refuse encore d’admettre.
Il est déjà un fantôme qui s’ignore, marchant parmi les vivants avec la lenteur d’un homme qui a dépassé son propre temps.
Puis surgit Tadzio, incarné par Björn Andrésen, et soudain le film change de lumière, de rythme, presque de respiration.
Un rayon de soleil dans un monde qui pourrit.
Un éclat d’or au milieu des teintes sépia et des blancs maladifs.
Un ange blond, inaccessible, irréel, presque trop beau pour être vivant.
Visconti ne filme pas un adolescent : il filme une apparition, une idée platonicienne de la beauté, un idéal qui condamne celui qui le contemple.
Chaque apparition de Tadzio est mise en scène comme une révélation picturale.
La caméra s’attarde, caresse les lignes, capte la grâce du mouvement, la pureté des gestes, la lumière sur la peau.
La beauté devient ici une force narrative, un élément dramatique à part entière.
Le désir est là, frontal mais jamais consommé, amour au masculin désiré par l’un, ignoré par l’autre.
Tadzio ne sait rien, et c’est précisément cette innocence qui rend le désir de Gustav tragique et sans issue.
Aucune vulgarité, aucun passage à l’acte : tout se joue dans la contemplation, l’obsession, la distance, le regard qui s’attarde trop longtemps.
Adapté de Thomas Mann, dont Visconti mêle le roman et l’univers, Mort à Venise est le deuxième volet de la Trilogie Allemande.
Un film sur l’artiste face à sa fin, sur la beauté comme poison, sur le temps qui rattrape les corps malgré le prestige et le talent.
Le véritable personnage principal reste la Mort, omniprésente, silencieuse, insistante.
Elle rôde dans les rues, dans les visages fardés, dans la maladie que l’on cache pour ne pas troubler les apparences.
Gustav la côtoie, l’évite, la maquille… comme il maquille son propre visage dans une scène aussi pathétique que sublime, ultime tentative de nier l’inéluctable.
Peu de dialogues : Visconti fait confiance aux images, aux silences, aux regards.
Le film avance comme une procession lente, presque hypnotique.
Film contemplatif qui se regarde autant qu’il nous regarde, miroir tendu à la manière de Dorian Gray, sauf qu’ici le portrait ne pardonne rien et ne cache rien.
La mise en scène est d’une précision funèbre.
Chaque plan est composé comme une toile.
La photographie sublime les blancs éclatants, les dorures fanées, les bleus laiteux de la mer.
Les décors et les costumes racontent la décrépitude avec une beauté indécente, comme si la fin devait être esthétiquement irréprochable.
La musique — Mahler avant tout, mais aussi Moussorgski, Beethoven, Lehár — enveloppe le film comme un linceul de velours.
Elle ne souligne pas l’émotion, elle l’élève, l’abstrait, la rend presque sacrée.
Marisa Berenson, d’une élégance spectrale, impose sa présence et donne le la à cette société figée dans ses apparences, aussi belle que condamnée.
Et puis il y a Björn Andrésen, qui restera à jamais dans l’imaginaire collectif comme l’ange inaccessible, beauté absolue et cruelle, icône figée dans l’éternité.
Mort à Venise est un film mélancolique, troublant, parfois déprimant, toujours fascinant.
Un film sur l’obsession, la finitude et la beauté qui tue.
Un testament personnel de Luchino Visconti, somptueux, cruel et implacable.
Un chef-d’œuvre qui ne se consomme pas : il se contemple… jusqu’au dernier souffle.
NOTE : 14.50
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Luchino Visconti
- Assistance réalisation : Albino Cocco et Paolo Pietrangeli
- Scénario : Nicola Badalucco et Luchino Visconti, d'après la nouvelle La Mort à Venise de Thomas Mann et également du roman Le Docteur Faustus de Thomas Mann
- Musique (non originale) : Gustav Mahler (Misterioso de la Symphonie no 3 de Mahler et Adagietto de la 5e symphonie), Modeste Moussorgski (Berceuse), Ludwig van Beethoven (Pour Élise) et Franz Lehár (valse de La Veuve joyeuse)
- Décors : Ferdinando Scarfiotti
- Costumes : Piero Tosi
- Photographie : Pasquale De Santis
- Montage : Ruggero Mastroianni
- Production : Luchino Visconti
- Production associée : Robert Gordon Edwards
- Production déléguée : Mario Gallo (it)
- Sociétés de production : Alfa Cinematografica, Production Editions cinématographiques françaises
DISTRIBUTION
- Dirk Bogarde (VF : Roland Ménard) : le compositeur Gustav von Aschenbach
- Silvana Mangano : la baronne Moes, mère de Tadzio
- Björn Andrésen : Tadzio
- Eva Axén : La sœur aînée de Tadzio
- Mark Burns (VF : Jean Berger) : Alfred
- Marisa Berenson : Mme von Aschenbach
- Romolo Valli (VF : Albert Médina) : le directeur de l'hôtel
- Franco Fabrizi : le barbier
- Nicoletta Elmi : une petite fille à table
- Nora Ricci : la gouvernante
- Carole André : Esmeralda
- Sergio Garfagnoli (it) : Jaschu, un jeune polonais
- Bruno Boschetti (it) : l'employé de la gare
- Ciro Cristofoletti : un employé de l'hôtel
- Masha Predit (en) : une touriste, qui chante une berceuse russe de Moussorgski sur la plage
- Marco Tulli : l'homme qui s'écroule à la gare
- Leslie French (en) : l'agent de voyage
- Antonio Apicella : le vagabond
- Luigi Battaglia : le jeune voyou
- Dominique Darel : la touriste anglaise

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