Vu le film Drôle de Félix de Olivier Ducastel et Jacques Martineau (2000) Sami Bouajila Patachou Pierre Loup Rajot Ariane Ascaride Maurice Benichou Charly Sergue Philippe Garziano Yves Marie Maurin
Félix, jeune Dieppois dont la mère normande est morte récemment, profite de son chômage pour partir à Marseille en auto-stop, à la recherche de son père maghrébin qui a quitté la mère du jeune homme avant sa naissance. Félix vit en couple avec Daniel, professeur de lycée, à qui il donne rendez-vous cinq jours plus tard à Marseille. Le jeune homme part avec un petit sac de voyage et un cerf-volant, ainsi que des médicaments pour soigner sa séropositivité. La première étape de Félix est à Rouen, où il est témoin d'un meurtre. Agressé par un des deux meurtriers, il parvient à se réfugier dans un café, où il raconte ce qu'il s'est passé, mais n'ose pas faire de déclaration à la police. Il reprend ensuite la route. À travers un voyage optimiste qui constitue un vrai road movie, Félix, toujours de bonne humeur et confiant en l'avenir, rencontre plusieurs personnages qui auraient pu être chacun son petit frère, sa grand-mère, son cousin, son père ou sa sœur.
Avec Drôle, Olivier Ducastel et Jacques Martineau signent leur deuxième long métrage et poursuivent, avec une élégance tranquille, le sillon qu’ils ont commencé à creuser après Jeanne et le Garçon formidable. Un cinéma qui regarde les êtres avant les étiquettes, les sentiments avant les discours, et qui avance à hauteur d’homme, sans fracas mais avec une sincérité rare.
On pense naturellement à Jacques Demy pour cette douceur mélancolique jamais plombante, à Paul Vecchiali pour cette liberté de ton et cette frontalité affective, et même à Guy Gilles à travers ce voyage à travers la France, fait de rencontres lumineuses et de passages plus rugueux. Un road movie intime, modeste en apparence, mais riche de tout ce qu’il transporte humainement.
Félix, le personnage principal, est séropositif. Point. Les réalisateurs en parlent comme d’un fait, et surtout pas comme d’une maladie au sens dramatique du terme. Félix prend ses cachets, vit, aime, désire, avance. Il est aussi Beur et gay – ou l’inverse – sans que cela ne soit jamais présenté comme une tare, un problème ou un sujet à expliquer. Ici, l’identité n’est pas un slogan, elle est un état de fait, et c’est précisément là que le film est politique sans jamais lever le poing.
Le scénario épouse cette philosophie : Félix part de Dieppe, où il vit avec son compagnon (Pierre-Loup Rajot), pour rejoindre Marseille… ce même compagnon. Un trajet circulaire, presque absurde, mais profondément humain. Sur la route, il rencontre des amants inconnus, des âmes de passage, des présences qui comptent parfois le temps d’un regard, parfois plus longtemps.
Parmi les belles rencontres, il y a Jules, incarné par un formidable Charly Sergue, dont la justesse et la fragilité touchent sans jamais appuyer. Il y a Isabelle, jouée par Ariane Ascaride, toujours aussi vraie, toujours aussi humaine. Et puis il y a le rayon de soleil Mathilde, interprétée par la plus que formidable Patachou. Un film avec Patachou ne peut être que formidable, et celui-ci ne fait pas exception : elle irradie littéralement chaque scène.
Mais le cœur battant du film, c’est Sami Bouajila. Très jeune ici, après une dizaine d’années de carrière, il aurait déjà pu exploser tant il est évident. Il est charmant, drôle, délicat, profondément vivant. Une véritable révélation. Son Félix ne pleure pas, ne se plaint pas, ne réclame pas la compassion. Il avance, sourire aux lèvres, avec cette force tranquille qui rend le personnage infiniment attachant.
La mise en scène est simple, jamais démonstrative, toujours au service des corps et des visages. Ducastel et Martineau filment la route de France sans folklore, mais avec une tendresse discrète. Le film respire, prend le temps, accepte les silences. Il n’explique pas, il montre. Il ne juge pas, il accompagne.
Drôle est un joli road trip, mais surtout un film profondément positif, sans naïveté, sans peur, sans pathos. Un film qui dit qu’on peut vivre avec le VIH sans être réduit à lui, qu’on peut aimer sans s’excuser, et qu’on peut faire du cinéma engagé sans slogans ni sirènes.
Un film doux, libre, humain. Et toujours, résolument, du côté de la vie.
NOTE : 14.40
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Olivier Ducastel, Jacques Martineau
- Scénario : Olivier Ducastel, Jacques Martineau
- Production : Philippe Martin
- Musique : Nicholas Pike
- Photographie : Matthieu Poirot-Delpech
- Montage : Sabine Mamou
- Décors : Louis Soubrier
- Costumes : Juliette Chanaud
- Sami Bouajila : Félix
- Patachou : Mathilde, la « grand-mère »
- Ariane Ascaride : Isabelle, la « sœur »
- Pierre-Loup Rajot : Daniel, le petit ami de Félix
- Maurice Bénichou : le pêcheur, le « père »
- Charly Sergue : Jules, le « petit frère »
- Philippe Garziano : le cheminot, le « cousin »
- Yves-Marie Maurin : Carter

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