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vendredi 6 mars 2026

15.20 - AVIS SUR LE FILM DANTON DE ANDREZJ WAJDA (1983)

  


Vu le Film Danton de Andrezj Wajda (1983) avec Gérard Depardieu Wojcieh Pszoniak Anne Alvaro Gérard Desarthe Roland Blanche Jacques Villeret Patrice Chéreau Angela Winkler Serge Merlin Roger Planchon 

Paris, dans un printemps 1794 qui semble glacé : les premiers plans montrent des sans-culottes se réchauffant près d'un brasero. Depuis septembre 1793 c'est la première partie de la Terreur, où la faction perdante, ici les moins extrémistes, sont menés à la guillotine. 

L’Histoire de France avec un grand A vue par un réalisateur polonais : voilà déjà une promesse. Et quelle promesse tenue. Après avoir regardé notre Révolution comme il avait observé d’autres tragédies politiques de son pays, Wajda s’empare du duel entre Georges Jacques Danton et Maximilien de Robespierre comme d’un miroir tendu à notre époque. Ami un jour, ennemi le lendemain : exactement ce que l’on voit de la politique de nos jours. Des causes personnelles déguisées en salut public. La Nation en étendard, l’ego en moteur. 

Le film nous plonge en 1794, au cœur de la Terreur. Danton revient à Paris, fatigué des excès sanguinaires, prônant l’apaisement. Robespierre, lui, s’enferme dans une logique de pureté idéologique où toute opposition devient trahison. Wajda respecte scrupuleusement le contexte historique : le Tribunal révolutionnaire, la figure glaçante de Antoine Quentin Fouquier-Tinville, l’engrenage des procès expéditifs, la mécanique implacable qui conduit Danton à la guillotine. Place de la Révolution – future Concorde – la décapitation devient spectacle politique. Mise en scène sanglante, assumée, presque opératique. 

Ce qui frappe, c’est la théâtralité. Wajda donne à chaque personnage une ampleur grand-guignolesque, mais jamais ridicule. Au contraire : cette stylisation rend la tragédie plus universelle. On n’est pas dans la reconstitution poussiéreuse, mais dans le théâtre de la Révolution, où chaque tirade peut décider d’une tête. 

Et quels acteurs ! 

Gérard Depardieu est un monstre. Oui, un monstre de cinéma. Par moments, il joue comme sur la scène du Français : ample, tonitruant, charnel. Puis soudain, dans un silence, un regard, il claque. Il fait du Depardieu : brute, gargantuesque, éloquent, vivant. Son Danton transpire la sueur, la fatigue, la lucidité. On sent le tribun qui aime le peuple mais aussi l’homme qui sait que la machine est lancée. 

Face à lui, Wojciech Pszoniak incarne un Robespierre engagé, fiévreux, presque maladif. Il est torturé, raide, spectral. On voit l’idéologue dévoré par sa propre logique. Ce n’est pas un simple méchant : c’est un homme enfermé dans sa vertu. 

Les seconds rôles donnent une grande leçon de jeu : Patrice Chéreau en Camille Desmoulins, vibrant et désespéré ; en Delacroix ; Roger Planchon en Fouquier-Tinville, glaçant de froideur administrative. Tous jouent grand, très théâtral certes, mais tellement habité. 

Les décors et costumes sont somptueux sans être décoratifs. La photographie d’Igor Luther est dantesque : boue, pénombre, visages cireux, intérieurs étouffants. On respire mal, comme les personnages. La Terreur n’est pas qu’un mot d’histoire : elle est moite, sale, inexorable. Les exécutions s’enchaînent depuis 1792, et le film nous fait ressentir cette mécanique devenue routine. 

Le scénario est limpide : un affrontement politique, mais surtout moral. Jusqu’où peut-on aller au nom d’une idée ? Wajda, en grand metteur en scène, ne juge pas frontalement : il montre. Et en montrant, il accuse. Robespierre ne fera rien pour empêcher le procès de pacotille de Danton ; il en deviendra à son tour victime. La Révolution dévore ses enfants – cliché peut-être, mais ici d’une puissance rare. 

Ce Danton est une réussite majeure. Un grand film politique, un grand film d’acteurs, un grand film d’Histoire. Un réalisateur polonais qui a peut-être mieux compris notre Révolution que beaucoup de Français. Seul Sacha Guitry, dans un autre registre, avait su donner à notre passé une telle ampleur théâtrale. 

Du grand cinéma. Du sang, des idées, des mots. Et des acteurs qui, eux, ne perdront jamais la tête. 

NOTE : 15.20

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