Vu le Film Jerry chez les Cinoques de Frank Tashlin (1964) avec Jerry Lewis Susan Olivier Karen Sharpe Kathleen Freeman Everett Sloane Glenda Farrell
Jerôme Littlefield est infirmier dans une clinique huppée de Los Angeles. Malgré son envie de bien faire, il enchaîne les maladresses.
Rien que le titre annonce la couleur, et pour une fois il ne ment pas : on entre ici dans un asile, mais très vite une question s’impose, la seule qui vaille — qui est vraiment le plus fou dans l’histoire ? Car si les pensionnaires ont leurs manies, leurs obsessions, leurs délires bien rangés dans des cases médicales, l’arrivée de Jerry comme infirmier fait voler tout ça en éclats avec une jubilation totale. Et là où le film est très fort, c’est qu’il ne se contente pas d’empiler les gags, il les laisse proliférer comme une contagion, une épidémie de folie douce dont Jerry serait le patient zéro.
L’histoire, simple en apparence, suit ce personnage de Stanley — Jerry évidemment — engagé comme aide-soignant dans un institut psychiatrique, un lieu censé être sous contrôle, organisé, structuré, mais qui devient en quelques minutes un laboratoire de chaos. Chaque patient devient un ressort comique, chaque situation une bombe à retardement, et Stanley, avec sa maladresse congénitale, ne fait qu’aggraver les symptômes. On n’est pas dans une satire méchante, on est dans une mécanique de dérèglement permanent, où la logique n’a plus sa place.
Et là, il faut le dire clairement : Jerry est bien meilleur quand il est dirigé par quelqu’un comme Tashlin. Frank Tashlin le connaît par cœur, il sait exactement quand le laisser partir et quand le canaliser. Résultat, le film trouve un équilibre rare entre délire pur et précision de mise en scène. Là où Jerry seul peut parfois se perdre dans ses propres excès, ici tout est tenu, cadré, rythmé. Chaque gag arrive au bon moment, chaque débordement est rattrapé au vol.
Le casting autour de lui joue un rôle essentiel, car il faut des visages solides pour encaisser la tempête. Les patients, les médecins, tout ce petit monde compose une galerie savoureuse, chacun avec sa folie propre, mais jamais écrasé par Jerry, au contraire, ils participent tous à cette montée en puissance du délire.
Et puis il y a ces situations… Jerry infirmier, c’est déjà une idée en soi. Mais quand on le voit manipuler des seringues, organiser des soins, tenter d’imposer un semblant d’ordre, on comprend très vite que le danger ne vient plus des malades. Mieux vaut effectivement se tenir loin de ses aiguilles. Chaque geste devient suspect, chaque tentative d’aide tourne à la catastrophe, et c’est là que le film touche juste : on rit parce que tout dérape, mais jamais gratuitement.
Les gags s’enchaînent, se répondent, s’accumulent. Ce n’est plus une suite de sketches, c’est une montée en pression. Une spirale. On sent que tout va exploser, et Tashlin orchestre ça avec une précision redoutable, jouant sur le rythme, les ruptures, les silences parfois, avant de relancer la machine.
Il y a dans ce film une vraie science du burlesque. Pas seulement dans le jeu de Jerry, mais dans la construction. Le scénario, sous ses airs légers, est une mécanique parfaitement huilée où chaque élément revient, se transforme, s’amplifie.
Et cette question qui revient sans cesse : qui est le fou ? Les patients enfermés dans leurs névroses… ou cet infirmier incapable de fonctionner normalement dans un monde qui l’exige ?
Jerry ne joue pas un fou, il joue un homme inadapté, et c’est encore plus drôle. Le film ne juge jamais, il observe, il amplifie, il déforme. Et nous, on suit, de plus en plus embarqués.
Jusqu’à ce que le rire devienne presque incontrôlable. Jusqu’à cette sensation d’être nous-mêmes contaminés.
Et quand tout s’emballe, quand la logique disparaît complètement, il ne reste plus qu’à lâcher prise. C’est du grand spectacle comique, maîtrisé, précis, généreux.
Un Jerry au sommet, porté par un metteur en scène qui sait exactement quoi faire de lui. on entre chez les cinoques en spectateur…on en ressort prêt pour la camisole de force tellement on a ri.
NOTE : 13.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Frank Tashlin
- Scénario : Frank Tashlin
- Sujet : Norm Liebmann et Ed Haas
- Musique : Joseph J. Lilley
- Direction artistique : Hal Pereira
- Costumes : Edith Head
- Directeur de la photographie : W. Wallace Kelley
- Montage : John Woodcock et Russel Wiles
- Société de production : Paramount Pictures
- Producteurs : Paul Jones et Jerry Lewis
- Distributeur : Paramount Pictures
- Jerry Lewis (VF : Jacques Dynam) : Jerôme Littlefield
- Glenda Farrell : Dr. Jean Howard
- Everett Sloane (VF : Roger Carel) : Mr. Tuffington
- Karen Sharpe (VF : Claude Chantal) : Julie Blair
- Kathleen Freeman : Infirmière Higgins
- Susan Oliver (VF : Michelle Bardollet) : Susan Andrews
- Michael Ross (VF : Pierre Collet) : le chauffeur de la première ambulance
- Jack E. Leonard (VF : Henry Djanik) : Fat Jack
- Barbara Nichols (VF : Nicole Riche) : Miss Marlowe
- Del Moore (VF : Michel Gudin) : Dr Davenport
- Alice Pearce (VF : Madeleine Barbulée) : Mrs. Fuzzibee
- Herbie Faye (VF : Lucien Bryonne) : Mr. Wells
- Dave Willock (VF : Jean-Paul Coquelin) : le premier agent de Police
- Tommy Farrell (VF : Georges Atlas) : le second agent de Police
- Benny Rubin (VF : Georges Hubert) : le serveur du restaurant

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