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lundi 2 février 2026

15.20 - MON AVIS SUR LE FILM LES MENDIANTS DE LA VIE DE WILLIAM A.WELLMAN (1928)


 Vu le Film Les Mendiants de la vie (Beggars of Life) film Muet de William A.Wellman (1928) avec Louise Brooks Richard Arlen Wallace Beery Bob Peery Blue Washington Roscoe Karns Frank Brownlee Robert Brower 

Jim, un clochard, entre dans une maison à la recherche de nourriture. Il y découvre un homme mort, tué par Nancy, une jeune orpheline lasse de subir les avances de son tuteur. Ensemble, ils prennent la fuite. 

Avis sur Les Mendiants de la vie (Beggars of Life), film muet de William A. Wellman. J’ouvre mon challenge Wellman avec ce grand film dramatique, œuvre charnière souvent présentée comme l’un des premiers films parlants puisque l’on y entend, de façon presque fantomatique, quelques répliques de Wallace Beery, mais qu’on ne s’y trompe pas : avant tout, et jusqu’au bout, Les Mendiants de la vie reste un film muet, un vrai, un pur, un film qui croit encore à la puissance souveraine de l’image. 

 Première raison de le découvrir ou de le revoir, son importance historique, deuxième raison, le travail d’un réalisateur que je considère comme l’un des plus grands cinéastes américains, l’un des rares à avoir traversé avec la même autorité et le même talent la période du muet et celle du parlant. Ici, Wellman donne une leçon de cinéma : comment raconter une histoire dure, violente, profondément humaine, sans s’appuyer sur la parole, en faisant confiance au découpage, aux regards, aux corps et aux silences.  

Chaque plan est pensé, pesé, millimétré, sans aucun effet tape-à-l’œil, c’est du grand art, du cinéma qui ne cherche pas à séduire mais à frapper juste. On imagine Wellman devant son tableau noir, compas et boussole à la main, calculant chaque plan comme si sa vie en dépendait, et quelque part c’est le cas, car chaque image raconte plus que dix cartons.  

Le scénario suit Nancy, une jeune femme contrainte de se déguiser en garçon pour fuir un tortionnaire, figure de la violence masculine brute, et qui croise la route de Jim, clochard au grand cœur, survivant lucide de l’Amérique des laissés-pour-compte. Ensemble, ils prennent la route, cherchent du travail, de quoi manger, de quoi rester dignes dans un monde qui ne l’est plus. Louise Brooks, dans le rôle de Nancy, impose une présence magnétique, moderne, presque insolente, mélange de fragilité et de détermination, tandis que Richard Arlen compose un Jim pudique, droit, jamais démonstratif, un homme simple pris dans une situation qui le dépasse.  

Mais malgré leur talent évident, dès que Wallace Beery entre dans le champ, tout bascule : plus rien n’existe autour de lui. L’attention, la lumière, le cadre, la caméra elle-même semblent hypnotisés par cet acteur immense, véritable ogre du muet, expressif à souhait, dévoreur d’images, capable d’imposer une menace ou une ironie par un simple mouvement d’épaule ou un sourire carnassier. 

 Beery n’interprète pas un personnage, il envahit le film, et Wellman, loin de le brider, utilise cette force brute comme un élément dramatique à part entière. Par son thème – la misère, l’errance, la violence sociale –, par sa noirceur presque documentaire, le film annonce déjà Les Enfants de la crise (Wild Boys of the Road), auquel il fait irrésistiblement penser, et que Wellman prolongera comme un cri contre une Amérique qui broie les siens.  

Les Mendiants de la vie est un film sec, tendu, sans gras, mais traversé par une profonde humanité, un cinéma inventif, brillant, dramatique, qui rappelle que le muet, loin d’être un art primitif, était déjà un art adulte, maîtrisé, et parfois plus moderne que bien des films parlants. Du très grand cinéma, tout simplement. 

NOTE : 15.20

FICHE TECHNIQUE


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13.90 - MON AVIS SUR LE FILM CUISINE ET DEPENDANCES DE PHILIPPE MUYL (1993)


 Vu le Film Cuisine et Dépendances de Philippe Muyl (1993) avec Jean Pierre Bacri Agnès Jaoui Jean Pierre Daroussin Zabou Breitman Sam Karmann Laurent Benoir Quentin Hue Martine Labourassarye 

Jacques et Martine, couple de bourgeois ordinaires, invitent à dîner deux amis perdus de vue depuis dix ans : un écrivain et journaliste à succès et sa femme, Charlotte, entièrement dévouée à sa carrière. Parmi les invités figurent aussi Georges, le copain hébergé, et Fred, le frère de Martine, avec sa copine Marylin. Invoquant un embouteillage, l'invité et sa femme Charlotte arrivent avec une heure quinze de retard. 

En réalité, tout au long du film, le déroulement du dîner en lui-même n'est jamais montré car les personnages se retrouvent dans des situations diverses à la cuisine sur fond de critiques, de dépits, de rancœurs. 

Cuisines et Dépendances est l’exemple parfait de ces films nés d’un succès théâtral qui n’ont pas besoin d’en rajouter au cinéma, Philippe Muyl l’a bien compris et se contente sagement de suivre les acteurs, de la cuisine — véritable centre névralgique du film — au salon et à ses dépendances, territoires des non-dits, des frustrations et des règlements de comptes à peine tièdes.  

Sa mise en scène est invisible, presque plate, mais volontairement au service du texte et surtout des comédiens, comme un maître d’hôtel qui sait que le plat est déjà bon et qu’il serait criminel de le noyer sous la sauce. L’histoire tient à peu de chose, un dîner, un apéritif qui traîne, des invités qui attendent, des rancœurs qui fermentent, et c’est précisément dans cette attente que le film trouve sa force comique et humaine.  

Georges, magistral Jean-Pierre Bacri, dépendance humaine par excellence, attend un coup de fil qui n’arrive pas et râle comme on respire, avec cette précision vacharde qui n’appartient qu’à lui, Fred, Darroussin en perpétuel mouvement, papillonne, quémande, s’agite et attend qu’on lui prête encore de l’argent, pendant que Martine et Jacques, Zabou Breitman et Sam Karmann, s’affairent en cuisine comme on tenterait de sauver un couple et une soirée à la fois.  

Le long corridor devient alors un sas de décompression où explosent des conflits aussi dérisoires qu’essentiels, tandis que Charlotte, Agnès Jaoui, tente désespérément d’ajouter une touche de tendresse dans ce repas trop chargé en égo. Le scénario est une mécanique d’horloger, chaque réplique est une épice, chaque silence une cuisson maîtrisée, et le film se déguste comme un plat simple mais parfaitement exécuté. Ce que l’on retiendra avant tout, ce sont les dialogues, ciselés, cruels, drôles, poivrés , salés , pimentés qui collent aux acteurs comme une seconde peau, et qui marquent l’époque où le duo Jaoui-Bacri commençait sérieusement bientôt à vampiriser les César.  

Tous les comédiens sont formidables, mais Bacri domine la table, râleur patenté, jamais forcé, jamais caricatural, juste humain jusqu’à l’os. Cuisine et Dépendances n’est peut-être pas un grand film de mise en scène, mais c’est un festin d’acteurs et d’écriture, un film-repas où l’on rit, où l’on grince des dents, et où l’on se reconnaît un peu trop. À table, et resservez-en une louche 

A Table !

NOTE : 13.90

FICHE TECHNIQUE

DISTRIBUTION

12.50 - MON AVIS SUR LE FILM NINO DE PAULINE FORQUES (2025)


 Vu le Film Nino de Pauline Forques (2025) avec Théodore Pellerin Willima Leghbil Jeanne Balibar Salomé Dewaels Camille Rutherford Camille du Bois  Estelle Meyer Lison Daniell Mathieu Almaric 

Nous sommes vendredi. Nino apprend qu'il a un cancer de la gorge. Lundi, il commencera sa chimiothérapie: "Vous êtes jeune, donc prioritaire" lui dit-on. 

Le film suit les déambulations de ce jeune homme à travers Paris, chamboulé par une nouvelle bouleversante. Obligé de "congeler ses spermatozoïdes", Nino apprend qu'il va possiblement devenir stérile, lui qui n'avait jamais réfléchi à devenir parent. Nino essaie d'en parler autour de lui mais comment annonce t-on aux gens qui comptent pour nous qu'on a un cancer ? Peut-on surpasser ça seul ? 

On prend toujours le sujet de la maladie lorsque la fin est proche. Il est question ici de doute, d'espoir… La découverte du fardeau et l'intenabilité du mensonge. Les petits gestes qui trahissent la maladie, et les petits gestes qui rassurent, car on veut croire que tout va bien aller. 

"On va pas faire comme si tout allait bien? Mais on fait déjà tous ça" 

Il y a des films vampérisés par la performance de leurs acteurs. Nino de Pauline Loquès en fait clairement partie. 
Dès les premières minutes, Théodore Pellerin capte la lumière, l’attention, l’air ambiant. On ne regarde plus le film, on le regarde lui. Découvert chez Xavier Dolan dans Juste la fin du monde, le jeune acteur québécois confirme ici ce que l’on savait déjà : il a ce don rare de ne jamais en faire trop. Pas de grandes tirades sur la mort, pas de pleurs appuyés, pas de violons inutiles. Pellerin joue à l’économie, à la justesse, à la retenue — et c’est précisément ce qui bouleverse. 

Son Nino est un personnage complexe, habité, texturé, presque palpable. Il vaque dans Paris — enfin, dans un Paris si peu filmé que Poitiers ou n’importe quelle autre ville ferait l’affaire. La ville est un décor abstrait, sans identité, comme si la réalisatrice n’osait jamais vraiment sortir de son acteur. Pellerin incarne Nino avec une tendresse constante : dans ses échanges avec sa mère (une Jeanne Balibar, juste et sensible), avec ses amis, notamment Sofian, incarné par un William Lebghil en contrepoint chaleureux, drôle, humain. Leur duo fonctionne, respire, existe. 

Mais c’est aussi là que le film se fragilise. Pauline Loquès semble, elle aussi, amoureuse cinématographiquement de son acteur — et on la comprend. Le problème, c’est qu’à force de le filmer comme une icône fragile, elle en oublie presque de raconter son quotidien. Entre l’annonce de la maladie et l’annonce à l’entourage, il y avait un film à faire : plus incarné, plus dynamique, plus vivant. Le scénario reste souvent suspendu, comme si l’on attendait que quelque chose arrive, sans jamais vraiment l’oser. 

Il y a pourtant de vraies pépites de sensibilité, disséminées au milieu d’un océan d’ennui. De grands moments de solitude, parfois beaux, parfois pesants. On aurait aimé être plus concernés, plus impliqués, comme Nino l’est lui-même par sa propre histoire. La fin, optimiste, sauve en partie l’ensemble, mais laisse un goût d’inachevé. 

Reste une évidence : Théodore Pellerin livre ici une master class de jeu. Si vous le découvrez avec Nino, allez absolument le voir ailleurs : dans SoloLa Dérive des continents, ou encore dans la série Becoming Karl Lagerfeld. 
Sujet passionnant, acteur incandescent, film inégal. 
Un grand interprète plane sur Nino… parfois trop haut pour son propre film. 

 NOTE : 12.50

FICHE TECHNIQUE


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