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jeudi 23 avril 2026

13.90 - MON AVIS SUR LE FILM PARIS CALLIGRAMMES DE ULRIKE OTTINGER (2020)


 Vu le Film Documentaire Paris Calligrammes de Ulrike Ottinger (2020) 

Paris Calligrammes n’est pas un documentaire, c’est une malle qu’on ouvre et dont s’échappent des odeurs de tabac froid, de café serré et de pellicule chauffée par les projecteurs. Et dès les premières images, une phrase nous revient comme un refrain : « il est cinq heures, Paris s’éveille ». Sauf qu’ici, ce n’est pas une chanson, c’est une mémoire. 

Ulrike Ottinger filme Paris comme on feuillette un carnet intime. Elle y est arrivée au début des années 60, jeune allemande débarquant dans une ville qui, à l’époque, n’avait pas encore décidé de devenir une carte postale. De Saint-Germain-des-Prés à Montparnasse, elle capte ce moment fragile où tout semble encore possible, où les artistes refont le monde entre deux verres, où la culture n’est pas un produit mais une respiration. 

Et là, surgissent les visages. Les vrais. Ceux qui ne jouent pas, ou alors leur propre rôle. On croise Simone Signoret derrière une vitre des Les Deux Magots, comme une apparition presque irréelle. On imagine Juliette Gréco hanter encore les nuits de Saint-Germain. Ce ne sont pas des « acteurs » au sens classique, mais ils incarnent une époque mieux que n’importe quel scénario écrit. 

Car le scénario, ici, c’est le temps. Et quel scénariste… Il déroule les années 50, 60, 70 sans jamais forcer le trait. Ottinger ne raconte pas, elle assemble. Des photos, des archives, des fragments. Et dans ce montage, il y a une mise en scène invisible mais précise : chaque image répond à l’autre, chaque rue devient un personnage. 

Les cinémas de quartier, aujourd’hui disparus, revivent comme des fantômes bienveillants. Le Odéon-Théâtre de l'Europe devient un phare culturel. Les bars enfumés, élégants sans le savoir, respirent une liberté qu’on a un peu oubliée. Oui, Paris était sale, bruyant, imparfait… donc vivant. 

Et puis arrivent les années 70. Le décor change, les gares de Gare de l'Est et Gare du Nord deviennent des carrefours humains. Les populations venues d’ailleurs des protectorats Français apportent des couleurs, des sons, des visages nouveaux. Paris se transforme sans demander la permission. Et c’est très bien comme ça. 

La grande idée du film, c’est ça : Paris ne s’efface pas, il se superpose. Chaque époque laisse une trace, comme une calligraphie justement. D’où le titre, magnifique, presque littéraire. 

Et au-dessus de tout ça, il y a une voix. Celle de Fanny Ardant. Une voix qui ne commente pas, qui caresse. Elle enveloppe les images comme une écharpe en hiver. Certains diront que c’est trop, moi je dis que c’est exactement ce qu’il fallait. 

Alors oui, certains trouveront ça lent. Mais on n’est pas dans un montage TikTok, on est dans la mémoire. Et la mémoire, ça prend son temps. Comme un amour de passage, comme vous le dites si bien. Ça se vit, ça ne se consomme pas. 

Ce que j’aime surtout, c’est que le film ne cherche jamais à dire « c’était mieux avant ». Il montre. Et c’est encore plus cruel. Parce qu’en regardant ces images, on se surprend à penser que le bonheur, effectivement, n’était pas loin… il fallait juste être patient. 

Et puis cette punchline qui reste : Paris restera Paris. Oui. Mais pas le même. Et c’est peut-être ça, au fond, le vrai sujet du film. 

Un documentaire précieux, imparfait parfois, mais profondément sincère. Une capsule temporelle, comme vous le dites, mais surtout un regard. Et un regard, quand il est juste, ça vaut tous les discours du monde. 

Il est Cinq Heures et je m’éveille dans ce Paris de mon Adolescence 

NOTE / 13.90


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