Vu le Film Lulu on the Bridge de Paul Auster (1998) avec Harvey Keitel Mira Sorvino Willem Dafoe Richard Edson Don Byron Kevin Corringan Gina Gershon Mandy Patinkin
Le film fait vivre le parcours d'un saxophoniste de jazz à la suite d'une fusillade dans un club où il était en train de se produire. Dès ce moment, malgré les apparences, l'ordre normal des choses se décompose...
Paul Auster porte décidément bien son nom avec Lulu on the Bridge. Le film est austère, parfois même d'une sécheresse presque volontaire, comme si chaque émotion, chaque éclat de violence ou de passion avait été soigneusement pesé avant d'être montré. Même les scènes les plus brutales sont filmées avec une retenue quasi clinique, sans la moindre recherche de spectaculaire. Une mise en scène à contre-courant qui pourra rebuter certains spectateurs mais qui participe pleinement à l'étrangeté de l'ensemble.
Il faut dire que Paul Auster n'a jamais été un homme de la flamboyance. Déjà dans Smoke ou Brooklyn Boogie, il préférait les détours de l'existence aux grands effets de cinéma. Ici, il pousse encore plus loin cette logique en nous entraînant dans un récit qui semble constamment flotter entre le rêve, le conte et la réalité.
L'histoire suit Izzy Maurer, saxophoniste de jazz talentueux mais un peu loser sur les bords, dont la vie bascule après une agression aussi brutale qu'inattendue. Avant cet événement, tout est déjà là : la solitude, le sentiment d'être passé à côté de quelque chose, cette mélancolie qui colle à la peau des artistes fatigués. Tout est expliqué au début du film avant son agression, donc on reviendra dessus par la suite. Auster pose ses pièces sur l'échiquier et les laisse avancer lentement vers leur destin.
Puis surgit Celia Burns, jeune actrice mystérieuse dont la rencontre avec Izzy ressemble à un miracle. Deux étrangers cabossés par la vie qui semblent se reconnaître immédiatement. L'amour avec un grand A. Pas celui qui explose à l'écran dans des déclarations grandiloquentes, mais celui qui se glisse dans les regards, les silences et les blessures partagées.
Le film est traversé par une ambiance de jazz permanente. On sent presque l'odeur des boîtes enfumées au fond des caves, les notes de saxophone qui résonnent dans la nuit, les verres qui s'entrechoquent pendant que les existences se croisent sans vraiment se comprendre. Cette atmosphère constitue sans doute l'une des plus grandes réussites du film.
Harvey Keitel livre une performance magnifique. Il porte le film sur ses épaules avec cette présence unique qui a fait de lui l'un des grands acteurs américains de sa génération. Son Izzy est fragile, perdu, souvent maladroit, mais toujours profondément humain. Face à lui, Mira Sorvino apporte une douceur et un mystère qui rendent son personnage immédiatement attachant. Ensemble, ils donnent au film sa dimension émotionnelle.
On notera également la présence inquiétante de Willem Dafoe dans un rôle qui devait initialement être interprété par Salman Rushdie. Est-ce que cela aurait donné une autre forme d'étrangeté ? Sûrement. Dafoe apporte sa propre bizarrerie, plus menaçante, plus physique peut-être, là où Rushdie aurait probablement amené quelque chose de plus intellectuel ou symbolique. Le résultat demeure fascinant.
Mais ce qui frappe surtout dans Lulu on the Bridge, c'est cette volonté permanente de ne jamais fournir toutes les réponses. Auster préfère les zones d'ombre aux explications. Certaines scènes semblent sorties d'un rêve, d'autres d'un roman fantastique. Le spectateur est invité à accepter l'inexplicable plutôt qu'à le comprendre.
Cette démarche donne parfois l'impression d'un film hermétique, voire froid. Pourtant, derrière cette façade austère se cache une véritable tendresse pour ses personnages. Auster regarde ses marginaux avec affection, sans jamais les juger.
On pourra reprocher au film son rythme lent, son refus du spectaculaire et son goût pour les symboles parfois obscurs. Mais cette singularité fait aussi sa force. À une époque où beaucoup de films cherchent à tout expliquer, Lulu on the Bridge préfère suggérer.
Un film brut et austère, donc. Un film qui ressemble davantage à une longue improvisation de jazz qu'à un récit classique. Parfois déroutant, souvent fascinant, jamais banal. Et même si l'on reste à distance de certaines de ses intentions, il demeure difficile d'oublier cette étrange histoire d'un saxophoniste blessé, d'une actrice mystérieuse et de deux êtres réconciliés par ce qui ressemble fort à un miracle.
NOTE : 13.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Paul Auster
- Scénario : Paul Auster
- Production : Jane Barclay, Ira Deutchman, Sharon Harel, Greg Johnson, Amy J. Kaufman et Peter Newman
- Sociétés de production : Capitol Films et Redeemable Features
- Musique : John Lurie et Graeme Revell
- Photographie : Alik Sakharov
- Montage : Tim Squyres
- Décors : Kalina Ivanov
- Costumes : Adelle Lutz
DISTRIBUTION
- Harvey Keitel : Izzy Maurer
- Richard Edson : Dave Reilly
- Don Byron : Tyrone Lord
- Kevin Corrigan : l'homme au pistolet
- Mira Sorvino : Celia Burns
- Victor Argo : Pierre
- Peggy Gormley : le docteur Fisher
- Harold Perrineau Jr. : Bobby Perez
- Gina Gershon : Hannah
- Sophie Auster : Sonia Kleinman
- Vanessa Redgrave : Catherine Moore
- Mandy Patinkin : Philip Kleinman
- Greg Johnson : Stanley Mar
- David Byrne : l'homme en train de rire
- Holly Buczek : la fille mourante
- Willem Dafoe : Dr. Van Horn

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