Vu le Film Accords et Désaccords de Woody Allen (1999) avec Sean Penn Samantha Morton Uma Thurman Ben Duncan Daniel Okrent Tony Darrow Woody Allen Molly Price Anthony LaPaglia Gretchen Moll John Waters
Dans les années 1930, Emmet Ray est le deuxième meilleur guitariste de jazz au monde, seulement devancé par Django Reinhardt, qu'il ne peut pas écouter sans pleurer, voire sans s'évanouir. Comme lui, il est fantasque, joueur de billard, inconstant, ce qui lui vaut l'ire des directeurs de club qui l'emploient. Il fait la connaissance d'une jeune muette, jouée par Samantha Morton, qui tombe amoureuse de lui… Incapable de s'engager, il finira par la quitter, puis par rencontrer une journaliste mondaine (Uma Thurman), qui l'épouse. Ce mariage est condamné d'avance, et il va se terminer à la suite d'un épisode légendaire dont chaque spécialiste a sa propre version...
Il y a des films où Woody Allen parle de psychanalyse, d’amour, de New York… et puis il y a ceux où il parle de sa véritable religion : le Jazz. Et un film de Woody Allen sans Jazz n’est pas vraiment un Woody Allen. Avec Accords et désaccords, il signe une merveille discrète, un faux biopic qui ressemble à une improvisation de clarinette dans un club enfumé à trois heures du matin. Un petit bijou.
La grande idée de génie du film est là : rendre hommage à une immense figure du jazz… qui n’existe pas. Emmet Ray, guitariste prétendument légendaire, roi des caves enfumées, des nuits alcoolisées et des amours ratées, serait selon les spécialistes “le deuxième meilleur guitariste du monde”. Le premier ? Django Reinhardt évidemment. Et c’est là que Woody Allen est brillant : à travers ce personnage fictif, il rend hommage à tous les grands noms du jazz, à cette époque où les musiciens vivaient entre génie absolu et autodestruction permanente.
Emmet Ray est un escroc sentimental, un dragueur pathétique, un type capable de jouer comme un dieu puis de fuir en courant dès qu’il entend parler de Django tant il est terrorisé par son talent. Woody fait même l’impossible : créer une rencontre mythologique entre le fantasme et la réalité. Comme si le cinéma pouvait offrir au jazz sa propre légende arthurienne.
Et puis il y a Sean Penn. À contre-courant total de ses rôles habituels, il entre dans le costume d’Emmet Ray avec une facilité déconcertante. On dirait qu’il a toujours vécu dans ces bars enfumés, une guitare à la main et une bouteille dans l’autre. Il est arrogant, drôle, minable, brillant, touchant. Sean Penn joue ici comme un musicien improvise : sans jamais donner l’impression de forcer. Un immense acteur dans un immense rôle.
Face à lui, Samantha Morton est bouleversante dans le rôle d’Hattie, femme muette dont le regard dit davantage que tous les dialogues du film. Woody Allen, souvent accusé de trop faire parler ses personnages, trouve ici une émotion incroyable dans le silence. Chaque scène entre eux possède une tendresse maladroite, presque fragile, qui donne au film son cœur véritable.
Et comme Emmet Ray, le véritable guitariste qui sublime le film reste Howard Alden. Car derrière les doigts de Sean Penn se cache ce musicien prodigieux qui donne au film toute son authenticité musicale. Chaque morceau semble sortir directement d’un club des années 30. On sent la fumée, l’alcool, la sueur et le génie. Quand le Jazz est là, Woody Allen devient presque imbattable.
Visuellement, le film est superbe. Les décors et costumes recréent une Amérique fantasmée, élégante et mélancolique. Woody Allen filme cela avec une simplicité désarmante, sans jamais chercher l’esbroufe. Sa mise en scène paraît légère, presque invisible, mais elle est vivante du début à la fin. Ça swingue dans chaque plan. Même les silences ont du rythme.
Ce qui rend le film si beau, c’est qu’il parle autant de musique que des artistes incapables d’être heureux. Emmet Ray touche parfois le sublime avec sa guitare mais reste perdu dans sa propre vie. Woody Allen filme ce paradoxe avec beaucoup d’humour mais aussi une vraie mélancolie. Derrière les vannes et les fanfaronnades, il y a toujours cette idée terrible : certains génies savent jouer l’amour sans jamais savoir le vivre.
Et pourtant le film reste incroyablement drôle. Les mensonges absurdes d’Emmet Ray, sa lâcheté permanente, son narcissisme ridicule… Woody Allen transforme ce type odieux en personnage profondément humain. On rit souvent, mais avec une pointe de tristesse au coin des lèvres.
Accords et désaccords est finalement un film qui ressemble au Jazz lui-même : libre, mélancolique, virtuose et imprévisible. Un faux biopic plus vrai que beaucoup de vrais. Une déclaration d’amour à Django Reinhardt, aux musiciens oubliés, aux losers magnifiques et aux artistes qui brûlent leur vie en quelques notes.
Un Woody qui jazz. Et quand le Jazz est là… Woody Allen joue à domicile.
NOTE : 16.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisateur : Woody Allen
- Scénario : Woody Allen
- Photographie : Zhao Fei (zh)
- Montage : Alisa Lepselter
- Casting : Laura Rosenthal et Juliet Taylor (it)
- Création des décors : Santo Loquasto (en)
- Décorateur : Jessica Lanier
- Direction artistique : Tom Warren
- Costumes : Laura Cunningham Bauer
- Producteur : Jean Doumanian
- Coproducteur : Richard Brick (en)
- Producteur délégué : J. E. Beaucaire
- Coproducteurs délégués : Letty Aronson (en), Charles H. Joffe et Jack Rollins
- Sociétés de production : Sweetland Films et Magnolia Productions
- Sociétés de distribution : Sony Pictures Classics (États-Unis) ; Pyramide Distribution (France)
- Woody Allen (VF : Jean-Luc Kayser) : lui-même
- Ben Duncan (VF : Greg Germain) : lui-même
- Daniel Okrent (en) (VF : Jean Roche) : A.J. Pickman
- Dan Moran : le patron du bar
- Tony Darrow : Ben
- Sean Penn (VF : Emmanuel Karsen) : Emmet Ray
- Constance Shulman (VF : Marie Vincent) : Hazel, la prostituée n°1
- Kellie Overbey : Iris, la prostituée n°2
- Darryl Alan Reed (VF : Jacques Martial) : Don
- Marc Damon Johnson : Omer
- Ron Cephas Jones (VF : Dominik Bernard) : Alvin
- James Urbaniak : Harry
- Carolyn Saxon : Phyliss
- Brian Markinson (VF : Julien Kramer) : Bill Shields
- Molly Price : Ann
- Dennis Stein : Dick Ruth, le propriétaire du club
- Nat Hentoff (VF : Michel Paulin) : lui-même
- Katie Hamill : Mary
- Samantha Morton : Hattie
- Kaili Vernoff (VF : Marjorie Frantz) : Gracie McRay
- John Waters (VF : Jean-Pierre Leroux) : M. Haynes
- Carol Woods : Helen Minton
- Vincent Guastaferro (VF : Bernard-Pierre Donnadieu) : Sid Bishop
- Douglas McGrath : lui-même
- Sally Placksin (VF : Frédérique Tirmont) : Sally Jillian
- Uma Thurman (VF : Juliette Degenne) : Blanche
- Anthony LaPaglia (VF : Jacques Bouanich) : Al Torrio
- Brad Garrett (VF : Jacques Frantz) : Joe Bedloe
- Michael Peter Bolus (VF : Michel Mella) : Lynch, l'ami du bar
- Gretchen Mol : Ellie

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