Vu le Film Chico et Rita de Javier Mariscal, Tono Errando, Fernando Trueba (2010) Il y a dans Chico et Rita quelque chose d’assez rare aujourd’hui : un film d’animation pour adultes qui ne cherche jamais à épater techniquement mais à faire danser les souvenirs. Et quelle danse… Dès les premières notes, le Jazz est là, il transpire dans les rues de La Havane, dans les clubs enfumés, dans les regards fatigués des musiciens qui jouent comme si leur vie dépendait de chaque touche de piano. Quand le Jazz est là… tout le reste s’efface presque.
Le film nous plonge dans le Cuba des années 40 et 50, un pays magnifique mais profondément inégalitaire où les blancs gardent leurs dominations sociales, économiques et même musicales. Les artistes métisses ou noirs doivent être deux fois meilleurs pour simplement exister. Et c’est dans ce décor de chaleur, de sueur et de rythmes brûlants qu’on découvre Chico, jeune pianiste génial un peu grande gueule, et Rita, chanteuse à la voix capable de faire taire un bar entier. Deux caractères explosifs, deux orgueils immenses, donc forcément deux êtres condamnés à s’aimer et à se déchirer.
L’histoire suit leur histoire d’amour comme une partition de Jazz : improvisée, chaotique, parfois sublime, parfois douloureuse. Ils se rencontrent, se désirent, se perdent, se retrouvent, puis se reperdent encore dans un monde qui change autour d’eux. Avant même la Révolution cubaine, on sent déjà un pays en mutation, partagé entre la fascination américaine, le tourisme, les mafias, les rêves hollywoodiens et les humiliations sociales permanentes.
Ce qui est beau dans le film, c’est qu’il voyage sans cesse. La Havane devient un personnage vivant, puis on part vers New York, Las Vegas, Hollywood, avec cette impression permanente que le succès est toujours juste à côté… avant de vous gifler. Chico croit toucher la gloire grâce à son talent, Rita grâce à sa voix et à son magnétisme, mais le système broie vite ceux qui ne sont pas du bon côté de la couleur ou du pouvoir. Derrière les musiques sensuelles et les corps qui dansent, le film parle aussi d’exil, de racisme et d’amours sacrifiées.
Et puis il y a cette animation si particulière signée Javier Mariscal. Certains trouveront le trait simple, presque esquissé, mais justement c’est ce qui donne cette fluidité permanente. Les corps semblent danser même quand ils marchent. La nuit cubaine devient liquide, les cigarettes flottent dans l’air comme des notes de saxophone, et les visages portent une mélancolie magnifique. On est loin du cinéma d’animation ultra-numérique aseptisé. Ici tout paraît vivant, imparfait, humain.
Fernando Trueba, immense amoureux du Jazz, ne fait jamais semblant. On sent que chaque scène musicale a été pensée par quelqu’un qui aime cette musique physiquement. Les morceaux ne servent pas de décoration : ils racontent les personnages. Le piano de Chico parle souvent mieux que lui-même. Rita, elle, chante comme si elle voulait survivre à chaque chanson.
Et quel plaisir de voir un film parler du Jazz non pas comme une musique de musée mais comme un bain de jouvence permanent. Cette musique donne envie de vivre, de boire, d’aimer, de recommencer malgré les claques. Le film déborde d’énergie même dans ses moments tristes. On sort avec une étrange nostalgie d’une époque qu’on n’a pourtant jamais connue.
Le casting vocal apporte énormément aussi. En version originale, les voix donnent une authenticité formidable aux personnages, avec cette musicalité latino-américaine qui colle parfaitement au récit. Et la bande originale… impossible de ne pas avoir envie de réécouter du Dizzy Gillespie, du Thelonious Monk ou du Charlie Parker après ça.
Le film réussit surtout quelque chose de difficile : raconter une grande histoire romantique sans devenir guimauve. Chico et Rita s’aiment profondément mais sont aussi capables de se faire énormément de mal. Leur amour prend des coups parce que la vie leur en donne sans arrêt. Et le temps qui passe devient presque le vrai méchant du film.
Il y a aussi quelque chose d’assez cruel dans cette idée que les artistes passent leur vie à courir après une reconnaissance qui arrive souvent trop tard. Le film est rempli de succès ratés, d’occasions manquées, de mauvais choix faits en quelques secondes. Comme dans le Jazz finalement : une fausse note et tout bascule.
Mais malgré cette mélancolie permanente, Chico et Rita reste lumineux. Sensuel aussi. Rarement un film d’animation aura autant senti la chaleur humaine, la peau, l’alcool, les nuits qui finissent à l’aube. On entend presque les verres s’entrechoquer dans les clubs.
Joli film plein d’énergie où le Jazz nous entraîne dans un bain de jouvence mêlé de notes intemporelles. Quand le Jazz est là… même les amours perdues continuent de danser quelque part dans la nuit cubaine
NOTE : 12.90
FICHE TECHNIQUE
Réalisateurs : Fernando Trueba et Javier Mariscal
Scénario : Fernando Trueba et Ignacio Martínez de Pisón
Musique originale : Bebo Valdés
Montage : Arnau Quiles
Montage son : Pelayo Gutiérrez
Mixage son : Nacho Royo-Villanova
Directeur de l’animation : Manolo Galiana
Supervision artistique des personnages : Bojan Pantelic
Supervision des couleurs : Nuria Puig
Direction technique 3D : David Campassol
Direction technique 2D : Jose Carlos Jiménez
Direction artistique : Pedrín E. Mariscal
Supervision story-board : Carlos Arroyo
Développement des personnages : Marcello Quintanilha
Production : Cristina Huete, Santi Errando, Martin Pope et Michael Rose
Production associée : Steve Christian et Marc Samuelson
Coproduction : Andrew Fingret
Production exécutive : Angélica Huete
Sociétés de production : Isle of Man Film, CinemaNX, Fernando Trueba Producciones Cinematográficas S.A., Magic Light Pictures
Sociétés de distribution : Rezo Films, Studio 37
Pays d'origine : Drapeau de l'Espagne Espagne, Drapeau du Royaume-Uni Royaume-Uni

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