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dimanche 10 mai 2026

12.00 - MON AVIS SUR LE FILM FAIT DIVERS DE RAYMOND DEPARDON (1987)

 


Vu le Film Documentaire Fait Divers de Raymond Depardon (1983) 

Faits Divers de Raymond Depardon, c’est Paris sans la carte postale, sans accordéon, sans romantisme de carte Navigo. Le Prince du documentaire pose sa caméra Rive Gauche, entre le 5ème et le 6ème arrondissement, et suit une brigade de police dans son quotidien comme un entomologiste du chaos urbain. Pas de voix off qui vient nous expliquer la vie, pas de musique pour nous dire quand il faut être triste, juste le réel brut qui entre dans le cadre avec ses drogués hagards, ses victimes perdues, ses zonards fatigués, ses violences ordinaires et ses dépositions tapées à la machine comme dans une administration sortie d’un autre siècle. 

La force du film, c’est justement cette manière de filmer sans intervenir, presque comme si Depardon disparaissait derrière sa caméra. Il ne juge pas, il ne dramatise pas, il regarde. Et à travers ce regard fixe et patient, il attrape des moments qui deviennent parfois totalement granguignolesques malgré eux. Une porte qui claque, un type qui hurle, un policier qui souffle entre deux procédures, un autre qui parle avec cet accent qui chante comme un refrain de bistrot parisien, et soudain on a l’impression de voir un sketch des Inconnus avant l’heure. Franchement, on se demande presque si eux-mêmes ne se sont pas nourris de ce genre de scènes tant certains dialogues paraissent écrits alors qu’ils sont simplement réels. 

Côté “casting”, car oui même dans le documentaire il y a une galerie de personnages, Depardon trouve des visages extraordinaires sans jamais les transformer en caricatures. Les policiers ressemblent à des types dépassés par la misère qu’ils croisent du matin au soir, coincés entre paperasse, humanité et absurdité quotidienne. Les désemparés qui défilent dans le commissariat deviennent les acteurs involontaires d’un théâtre social parfois drôle, parfois glaçant. Personne ne joue, et pourtant tout semble déjà mis en scène par la vie elle-même. 

Depardon  justement est d’une précision folle dans son apparente simplicité. Caméra fixe, longs plans, silences pesants, couloirs ternes, bureaux fatigués, lumière blafarde : Depardon transforme le commissariat en décor de cinéma vérité où chaque bruit devient important. Les machines à écrire résonnent presque comme une bande originale mécanique d’un monde en train de disparaître. Aujourd’hui, ces scènes ont même quelque chose de fantomatique tant elles sentent une époque révolue. 

Et derrière l’humour involontaire et les situations absurdes, le film raconte surtout une France invisible, celle des marges, des oubliés, des gens qui viennent échouer dans un commissariat comme dans une salle d’attente de la société. C’est ça la grande force de Depardon : réussir à filmer le banal jusqu’à le rendre fascinant. Pas besoin d’effets, pas besoin de rebondissements artificiels. Juste des êtres humains qui parlent, mentent, pleurent, s’énervent ou attendent qu’on les écoute cinq minutes. 

Un documentaire immense parce qu’il capte le réel comme peu de cinéastes savent le faire, avec cette impression constante que le cinéma surgit précisément au moment où personne n’essaie d’en faire. 

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