Vu le Film Carol de Todd Haynes (2015) avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler; Sandra Paulson, John Magaro, Jake Lacy Anne Reskin
Dans le New York des années 1950, Thérèse, jeune employée d'un grand magasin de Manhattan, fait la connaissance d'une cliente distinguée, Carol, une femme séduisante, prisonnière d'un mariage peu heureux. À l'étincelle de la première rencontre succède rapidement un sentiment plus profond.
Todd Haynes continue son œuvre de grand amoureux du mélodrame américain avec Carol, comme un prolongement encore plus raffiné de Far from Heaven. Immense admirateur de Douglas Sirk, Haynes retrouve cette idée du sentiment emprisonné dans une société corsetée où les regards comptent davantage que les mots. Mais ici, tout semble encore plus fragile, plus feutré, presque suspendu dans le temps. On ne regarde pas seulement un film : on glisse dedans comme dans une rêverie hivernale dont on ressort le cœur serré.
L’histoire se déroule dans l’Amérique des années 50. Thérèse Belivet, jeune employée discrète dans un grand magasin new-yorkais, rêve de photographie et d’une existence plus grande que celle qu’on lui promet. Un jour, une femme apparaît devant elle : Carol Aird. Blonde irréelle, élégance aristocratique, manteau de fourrure et regard où semblent se cacher mille vies. Carol cherche un cadeau pour sa fille, Thérèse la renseigne, et Todd Haynes transforme cette rencontre en moment de cinéma pur. Une scène simple, presque banale, mais filmée comme une naissance amoureuse. Deux inconnues viennent de se reconnaître sans encore le savoir.
Le film épouse ensuite leurs rapprochements, leurs silences, leurs hésitations, leurs fuites aussi. Carol est en plein divorce avec Harge, un mari prêt à utiliser l’homosexualité de son épouse contre elle pour obtenir la garde de leur enfant. Thérèse, elle, flotte dans une jeunesse encore indécise où son compagnon Richard représente presque la vie “normale” qu’elle devrait accepter. Alors les deux femmes se rapprochent, se cherchent, se perdent parfois, dans une Amérique où aimer librement peut détruire une existence entière.
Ce qui frappe immédiatement, c’est la beauté sidérante de la mise en scène. Chaque plan semble composé comme une photographie oubliée retrouvée dans un tiroir. L’influence des clichés de Saul Leiter saute aux yeux : visages observés derrière des vitres embuées, silhouettes capturées à travers des reflets, couleurs étouffées par l’hiver et la mélancolie. Cette image 16 mm presque poudrée donne au film une texture tactile, comme si l’on pouvait sentir le froid des rues de New York ou le parfum laissé par Carol après son passage. Le poudrier omniprésent devient presque un motif secret du film : celui d’un masque social que l’on remet sans cesse avant de retourner au monde.
Et puis il y a ces cadrages… des cadrages à tomber à la renverse. Todd Haynes filme les distances entre les êtres avec une précision folle. Une main qui hésite, un regard dans un rétroviseur, une nuque aperçue dans un restaurant deviennent des événements émotionnels immenses. Les sentiments brûlent sous la glace. C’est un cinéma de rencontres-évitements, de désirs contenus, de phrases interrompues. Même les silences semblent écrits.
L’ombre de Sunset Boulevard plane parfois sur Carol, notamment dans l’aura presque irréelle de Cate Blanchett qui rappelle par instants Gloria Swanson. Blanchett est absolument impériale sans jamais écraser le film. Elle joue Carol comme une femme qui a appris à contrôler chacune de ses émotions pour survivre. Face à elle, Rooney Mara est bouleversante de délicatesse. Son visage devient progressivement celui d’une femme qui découvre enfin qui elle est. Les deux rencontres entre Carol et Thérèse qui encadrent le film sont d’ailleurs parmi les plus belles scènes amoureuses du cinéma récent tant Todd Haynes y concentre tout : le manque, le désir, la peur, l’espérance.
Haynes adapte magnifiquement The Price of Salt de Patricia Highsmith, publié à l’époque sous pseudonyme. Et l’on comprend pourquoi ce texte fut si important : il ose raconter un amour homosexuel sans le condamner moralement, ce qui relevait presque du miracle dans les années 50. Haynes en garde toute la mélancolie mais aussi la douceur inattendue. Ce n’est jamais un film démonstratif. Tout passe par les sensations.
Même les seconds rôles sont magnifiques. Kyle Chandler apporte à Harge une douleur réelle qui évite toute caricature du mari tyrannique, tandis que Sarah Paulson nourrit son personnage d’une élégance blessée bouleversante. Personne n’est sacrifié, tout le monde existe.
Et quel générique… Dès les premières notes, on comprend que l’on va assister à du très grand cinéma. Un cinéma travaillé avec un amour maniaque du détail mais qui ne devient jamais froid. Au contraire, chaque choix esthétique nourrit l’émotion.
Peut-être était-ce finalement “trop britannique” dans sa retenue, sa sophistication et sa pudeur pour déclencher une pluie d’Oscars. Hollywood préfère souvent les démonstrations plus voyantes. Mais le temps joue pour les grands films, et Carol possède précisément cette qualité rare : plus les années passent, plus il semble évident. Un mélodrame glacé en apparence, incandescent à l’intérieur. Du très beau cinéma.
NOTE : 16.20
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Todd Haynes
- Scénario : Phyllis Nagy, d'après The Price of Salt de Patricia Highsmith
- Direction artistique : Judy Becker (en)
- Décors : Jesse Rosenthal
- Costumes : Sandy Powell
- Photographie : Edward Lachman
- Montage : Affonso Gonçalves
- Musique : Carter Burwell
- Production : Elizabeth Karlsen, Tessa Ross, Christine Vachon et Stephen Woolley
- Sociétés de production : Film4 et Number 9 Films ; Killer Films (coproduction)
- Sociétés de distribution : The Weinstein Company (États-Unis), StudioCanal (Royaume-Uni)
- Pays de production : Royaume-Uni et États-Unis
DISTRIBUTION
- Cate Blanchett (VF : Isabelle Gardien ; VQ : Nathalie Coupal) : Carol Aird
- Rooney Mara (VF : Juliette Allain ; VQ : Catherine Brunet) : Therese Belivet
- Kyle Chandler (VF : François Raison) : Harge Aird
- Jake Lacy (VF : Benjamin Bellecour) : Richard
- Sarah Paulson (VF : Odile Cohen ; VQ : Mélanie Laberge) : Abby Gerhard
- John Magaro (VF : Julien Frison) : Dannie
- Cory Michael Smith (VF : Vincent Joncquez) : Tommy
- Kevin Crowley (VF : Arnaud Bedouët) : Fred Haymes
- Nik Pajic (VF : Clovis Fouin) : Phil McElroy
- Amy Warner (VF : Frédérique Cantrel) : Jennifer Aird
- Wendy Lardin (VF : Frédérique Cantrel) : Jeanette Harrison
- Carrie Brownstein : Genevieve Cantrell
- Trent Rowland : Jack Taft
- Jim Dougherty : M. Semco (non crédité)

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