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lundi 18 mai 2026

12.20 - MON AVIS SUR LE FILM MOLLENARD DE ROBERT SIODMARK (1938)

 


Vu le Film Mollenard de Robert Siodmark (1938) avec Harry Baur Gabrielle Dorziat Marcel Dalio Albert Préjean Pierre Renoir Jacques Baumer Robert Lynen Ludmilla Pitoeff Jean Clarens Maurice Baquet 

Le capitaine au long cours Mollenard sillonne les mers du globe, en partie pour échapper à sa famille, mais surtout pour fuir son épouse. Son cargo détruit par un incendie, le capitaine et son équipage sont rapatriés en France. Soupçonné de s'être livré au trafic d'armes pour son compte personnel, Mollenard voit sa situation au sein de sa compagnie sérieusement compromise. Le retour au foyer se transforme vite en enfer. 

Il y a des films qui sentent le goudron des ports, le tabac froid des bistrots marins et les vies ratées derrière les rideaux bourgeois. Mollenard fait partie de ceux-là. Et quand on voit la force du film, on comprend pourquoi Robert Siodmak allait devenir un immense cinéaste une fois exilé aux États-Unis. Déjà tout est là : les ombres, les visages marqués, les êtres prisonniers de leur destin, les passions qui se transforment en guerre domestique. 


Le capitaine Mollenard, incarné par un gigantesque Harry Baur, est un homme qui préfère les tempêtes aux salons bien cirés. Il traverse les mers sur son cargo moins pour gagner sa vie que pour fuir sa femme et ce monde bourgeois qui l’étouffe. Car chez lui l’enfer porte des robes élégantes et des principes de bonne société. Dès qu’il remet un pied au foyer, c’est une condamnation. L’incendie de son cargo, les histoires d’assurances et les ennuis financiers vont pourtant l’obliger à revenir vers cette prison familiale où chaque regard ressemble à un jugement.

Quand on a un acteur de la trempe de Harry Baur, c’est du pain bénit pour une production et pour le spectateur. Il écrase littéralement l’écran. Dans la lignée des Raimu, il possède cette capacité rare à remplir le cadre sans avoir besoin d’en faire des tonnes. Une démarche, un regard fatigué, une manière de tenir son verre et tout un passé semble surgir devant nous. Baur joue Mollenard comme un vieux loup de mer blessé, un homme brutal parfois, usé souvent, mais vivant à chaque seconde. À côté de lui, beaucoup d’acteurs auraient disparu. 


Mais les seconds rôles sont justement à la hauteur pour affronter ce monstre sacré. Gabrielle Dorziat est formidable en épouse acide, incarnation même de cette bourgeoisie froide qui détruit les êtres à coups de convenances et de mépris social. Son personnage n’a même plus besoin de crier pour faire sentir le poison du quotidien. Marcel Dalio apporte toujours cette humanité inquiète qu’il savait si bien distiller, tandis que Albert Préjean complète admirablement cette galerie de personnages pris dans un étau social. 


Et puis il y a cette mise en scène de Siodmak, déjà immense. Le film est traversé par une atmosphère lourde, presque fataliste, où les ports deviennent des refuges temporaires avant le retour au supplice familial. Les images de Dunkerque ont aujourd’hui quelque chose de bouleversant. L’historien averti peut apercevoir la fameuse Cité Jean Bart avant les bombardements de la guerre 39-45, comme un fantôme capturé par le cinéma avant la disparition. Ces plans donnent au film une valeur documentaire involontaire en plus de sa puissance dramatique. 


Mais ce qui force surtout le respect, c’est la manière dont le film oppose deux mondes irréconciliables : ceux qui vivent en mer et ceux qui restent à terre. Les marins affrontent les tempêtes, les ports lointains, la solitude immense des océans ; à terre, on affronte les convenances, les hypocrisies et les prisons sociales. Chez Siodmak, les salons bourgeois deviennent parfois plus étouffants qu’une cale de cargo en pleine tempête. 


Le film possède une noirceur magnifique. Bien avant les grands films noirs américains de Siodmak, on sent déjà cette fascination pour les hommes condamnés, incapables d’échapper à leur milieu ou à leurs erreurs. Mollenard fuit sans cesse, mais il revient toujours à son enfer. Comme si le destin lui rappelait qu’on ne quitte jamais vraiment sa cage.


Et quelle modernité dans cette violence conjugale inversée pour l’époque. On pourrait croire voir simplement un vieux capitaine bourru rentrer au bercail, mais le film montre surtout un homme détruit moralement par un environnement qui le méprise. Toute cette famille bourgeoise avec ses petits principes apparaît comme une machine à broyer les sentiments et les couples. 


Il y a enfin cette puissance humaine qui traverse tout le film. On sent le sel, la fatigue, la colère rentrée. Pas un cinéma de carton-pâte, mais un cinéma habité par des gueules, des silences et des regards. Un cinéma adulte. Un cinéma qui ne cherche jamais à flatter le spectateur. 

Et au milieu de tout cela, Harry Baur reste immense. Chaque scène lui appartient. Chaque apparition impose quelque chose de tellurique. On ne regarde pas seulement un acteur jouer un marin : on croit voir un homme qui a passé sa vie entière à lutter contre les mers et contre les autres. C’est ce qui rend Mollenard aussi fort encore aujourd’hui : derrière le drame conjugal, derrière la critique sociale, derrière les ports et les cargos, il y a avant tout un homme qui étouffe et qui tente désespérément de respirer. Cargo de Nuit 35 Jours sans voir sa femme avec plaisir 

NOTE / 12.20

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

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