Vu le film Le Clan de Siciliens de Henri Verneuil (1969) avec Jean Gabin Alain Delon Lino Ventura Irina Demick Amadeo Nazzari Danielle Volle Marc Porel Sydney Chaplin Edward Meeks Jacques Duby Yves Lefevre André Pousse
S'il y a un film policier français qui mérite de figurer au panthéon du Cinéma, toutes catégories confondues, c'est bien Le Clan des Siciliens. Un monument. Une pierre angulaire. Un de ces films qui résument à eux seuls ce que le polar français a produit de plus élégant, de plus intelligent et de plus impressionnant à la fin des années 60.
Quand on aligne sur une même affiche Jean Gabin, Lino Ventura et Alain Delon, on pourrait croire que le plus difficile est fait. Erreur. Encore faut-il parvenir à leur donner chacun une véritable place, un personnage à leur mesure et éviter que l'un ne fasse de l'ombre aux deux autres. C'est pourtant l'exploit qu'accomplit Henri Verneuil. Trois monstres sacrés. Trois tempéraments. Trois façons de jouer. Trois présences qui se complètent au lieu de s'annuler.
À la baguette, Henri Verneuil, l'un des grands maîtres du cinéma populaire français, dirige son monde avec une assurance insolente. Rien ne dépasse. Tout semble couler de source alors que chaque scène est construite comme un mécanisme d'horlogerie. Derrière cette précision, on retrouve José Giovanni au scénario. Et quand José Giovanni écrit des truands, il sait de quoi il parle. Son univers transpire la vérité, l'honneur, les codes, la loyauté, les trahisons et les règlements de comptes.
L'histoire est d'une efficacité redoutable. Roger Sartet (Alain Delon), dangereux criminel, réussit une spectaculaire évasion avec l'aide du puissant clan sicilien dirigé par Vittorio Manalese (Jean Gabin). En échange de cette liberté retrouvée, Sartet devra participer à un coup exceptionnel : le vol des bijoux d'une prestigieuse exposition internationale transportés en avion. Face à eux, le commissaire Le Goff (Lino Ventura) comprend rapidement qu'il n'a pas affaire à des malfrats ordinaires. Patient, méthodique, il installe peu à peu son piège, persuadé que le moindre faux pas fera éclater les rivalités au sein du clan.
Le scénario est en béton armé. Chaque détail compte. Chaque dialogue prépare la suite. Pas une scène ne paraît inutile. Verneuil déroule son récit avec une maîtrise qui force encore aujourd'hui le respect. Plus de cinquante ans après sa sortie, le film n'a pas pris une ride. Pas une seule.
Jean Gabin est absolument impérial. Sans doute l'un de ses plus beaux rôles de la fin de sa carrière. Son Vittorio Manalese impose le silence d'un simple regard. Il est le patriarche, le chef de famille, l'homme d'honneur qui protège les siens selon des règles immuables. Chez lui, la parole donnée vaut contrat. La famille passe avant tout. Et lorsqu'on touche à cet équilibre, la vengeance devient une évidence. Gabin joue cela avec une autorité tranquille absolument fascinante.
Face à lui, Alain Delon incarne Roger Sartet avec tout ce qui faisait son charisme. Grande gueule. Beau gosse. Insolent. Il sait parfaitement que la vie qu'il mène ne lui promet pas une longue retraite au soleil. Alors autant vivre vite, intensément, quitte à brûler la chandelle par les deux bouts. Delon apporte cette arrogance presque animale qui fait merveille face à la froide autorité de Gabin.
Et puis il y a Lino Ventura. Son inspecteur Le Goff est l'exact opposé des deux truands. Pas d'esbroufe. Pas d'effets de manche. Juste une intelligence froide, une obstination sans faille et cette manière presque flegmatique — comme dans Garde à vue quelques années plus tard — de compter les points, d'observer, d'attendre le bon moment. Il ne court pas après les criminels ; il referme lentement mais sûrement la tenaille. Et lorsque celle-ci se referme, il devient évident que les ennemis d'hier vont finir par s'affronter entre eux.
La dernière partie possède même quelque chose d'un western moderne. Impossible de ne pas penser, par instants, à Sergio Leone dans cette manière de laisser monter la tension avant l'inévitable confrontation. Les regards parlent autant que les armes.
Et puis il y a Ennio Morricone.
Que demander de plus ?
Sa partition fait partie des musiques les plus célèbres de toute l'histoire du cinéma français. Quelques notes suffisent pour reconnaître immédiatement le film. Elle accompagne chaque scène sans jamais l'écraser. Elle installe une atmosphère unique, élégante, inquiétante, presque hypnotique. Vous connaissez la musique... Gabin, Delon et Ventura vous en donnent le ton.
Les dialogues de José Giovanni font également beaucoup. Ils sonnent juste, ils claquent, ils caractérisent les personnages en quelques mots. Pas besoin de longs discours lorsqu'une simple réplique suffit à résumer un homme.
Autour des trois vedettes gravite en plus cette formidable galerie de seconds rôles qui faisait la richesse du cinéma français de cette époque. Personne n'est là pour faire de la figuration. Chacun apporte sa pierre à un édifice qui semble inébranlable.
L'adaptation du roman d'Auguste Le Breton est une réussite absolue. Le suspense ne faiblit jamais durant près de deux heures, malgré les coupes imposées à l'époque par la Fox qui ont privé le film de plusieurs minutes. Même ainsi, l'ensemble conserve une puissance narrative exceptionnelle.
Ce film rappelle surtout une évidence : le cinéma policier français des années 60 et 70 faisait partie des meilleurs du monde. Et j'ai même envie de retirer le "parmi". Il était peut-être tout simplement le meilleur. Les Américains avaient leurs gangsters, les Italiens leurs polars nerveux, mais nous avions cette classe, cette écriture, cette élégance, cette science du casting qui rendaient nos grands polars immédiatement reconnaissables.
L'ambiance, les dialogues de José Giovanni, la mise en scène chirurgicale de Verneuil et la partition mythique de Morricone y sont pour beaucoup. Gabin, Delon et Ventura, eux, vous servent sur un plateau des numéros d'acteurs — n'ayons pas peur des mots — brillantissimes.
Oui, cette partition à trois est bel et bien un incontournable du cinéma français. Un classique absolu. Un film qui traverse les décennies avec une facilité insolente et qui continue de donner une leçon de cinéma à bien des productions actuelles.
Merci Messieurs.
NOTE : 17.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Henri Verneuil
- Scénario : Henri Verneuil, José Giovanni et Pierre Pelegri, d'après le roman d'Auguste Le Breton.
- Dialogues : José Giovanni
- Assistants réalisateur : Marc Grunebaum et Bernard Stora
- Photographie : Henri Decaë
- Opérateur caméra : Charles-Henri Montel, assisté de François Lauliac
- Assistant caméra : Jean-Paul Cornu
- Son : Jean Rieul, assisté de Vartan Karakeusian
- Perchman : Marcel Corvaisier
- Décors : Jacques Saulnier, assisté de Georges Glon et Jean-Jacques Caziot
- Montage : Pierre Gillette, assisté de Florence Aymond et Annie Vital
- Musique : Ennio Morricone, orchestre sous la direction de Bruno Nicolai (éditions Fox-Europa), chanson titre interprétée par Dalida
- Costumes : Hélène Nourry
- Habilleur : Charles Mérangel
- Coiffures : Simone Knapp
- Script-girl : Lucile Costa
- Maquillage : Michel Deruelle et Yvonne Gasperina
- Photographes de plateau : Victor Rodrigue, Vincent Rossell (non crédité)[2]
- Accessoiriste : René Albouze
- Régisseur général : Gérard Crosnier et Francis Peltier
- Régisseur extérieur : Jean-Pierre Nossereau
- Électricien : René Limat
- Casting : Evelyne Jay
- Cascades : Yvan Chiffre (non crédité)
- Générique : CTR
- Pellicule 35 mm, couleur par Eastmancolor, procédé Panavision, ratio 2,35:1
- Enregistrement Westrex 1135 SNEC, auditorium Paris Studio Cinéma
- Tirage : Laboratoire LTC Saint-Cloud
- Tournage : dans les studios de Saint-Maurice « Franstudio » et sur l'aéroport d'Orly et l'aéroport du Bourget pour les scènes sur le tarmac où est stationné l'avion
- Production : Les Films du siècle, Europa Films
- Distribution : 20th Century Fox
- Chef de production : Henri Verneuil et Jacques-Éric Strauss
- Directeur de production : Jacques Juranville et Louis Trinquet
- Producteur exécutif : Jacques-Éric Strauss
- Assistants production : Jean-Jacques Caziot, Georges Glon et Gérard Viard
- Langue : français, italien et anglais
- Genre : drame et action
- Durée montage français : 125 minutes
- Durée montage américain : 118 minutes
- Budget : 15 millions de francs[
DISTRIBUTION
- Jean Gabin : Vittorio Manalese, le chef et patriarche du clan
- Alain Delon : Roger Sartet, voleur
- Lino Ventura : le commissaire Alain Le Goff
- Irina Demick : Jeanne Manalese, la femme d'Aldo
- Yves Lefebvre : Aldo Manalese, le fils aîné de Vittorio
- Marc Porel : Sergio Manalese, le fils cadet de Vittorio
- Elisa Cegani : Maria Manalese, l'épouse de Vittorio
- Amedeo Nazzari : Tony Nicosia, le vieil associé de Vittorio
- Danielle Volle : Monique Sartet, la sœur de Roger
- Philippe Baronnet : Luigi, le gendre de Vittorio, mari de Teresa
- César Chauveau : Roberto (non crédité)
- Karen Blanguernon : Teresa, la fille de Vittorio
- Sydney Chaplin : Jack
- Gérard Buhr : un inspecteur
- Raoul Delfosse : Léoni
- Edward Meeks : le commandant de bord
- Sally Nesbitt : Mme Evans
- André Thorent : l'inspecteur Bourdier
- André Pousse : Malik, le photographe
- Jacques Duby : Raymond Rovel
- Yves Brainville : le juge d'instruction
- Christian de Tillière : Jean-Marie Balard
- Leopoldo Trieste : Turi, l'expert en timbres
- Sabine Sun : Simone, une prostituée
- Roger Lumont : M. Albert, le gérant de l'hôtel
- Steve Eckhardt : l'inspecteur Wilson
- Philippe Valauris : l'inspecteur Gassot
- Jean Juillard : un inspecteur
- Bernard Woringer : un inspecteur
- Catherine Watteau : l'hôtesse à l'aéroport
- Bernard Musson : le gardien du fourgon cellulaire
- Dominique Delpierre : l'hôtesse de l'air
- Rudy Lenoir : le gendarme chez le juge d'instruction
- Michel Charrel : un gardien de prison
- Jack Léonard : le truand aux billets d'avion
- Maurice Auzel : un policier dans l'avion
- Yvan Chiffre : un inspecteur
- Lionel Vitrant : le passager dans l'avion qui drague Jeanne
- Claude Salez : le gardien du Boeing
- Marc Arian : un passager
- Arch Taylor : un aiguilleur du ciel à l'aéroport LaGuardia
- Jack Marbeuf : un passager à Orly
- Raymond Pierson : un passager à Orly
- Roland Malet : un passant au drugstore
- Jean-Pierre Zola : M. Wallach, le diamantaire
- Alice Arno : un modèle chez Malik

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