Vu le Film Intolérance de D.W Griffith (1916) avec Lilian Gish Howard Gay Lilian Langdon Spottiswood e Aitken Ruth Handforth Constance Talmadge Frank Brownlee Robert Haron Mae Marsh
Pendant ce mois de juillet, j'aurai vu les deux films de D.W. Griffith qui ont bâti sa légende. Deux monuments, mais aussi deux destins totalement opposés. Alors que Naissance d'une nation, malgré sa vision profondément polémique et raciste, fut un triomphe phénoménal, Intolérance, qui constituait pourtant la réponse de Griffith à toutes ces critiques, fut un échec commercial. Peut-être que cela en dit finalement plus sur l'Amérique de 1916 que sur la qualité du film.
Plutôt que de se justifier par un discours, Griffith répond avec une œuvre gigantesque, une fresque universelle sur les ravages de l'intolérance à travers les siècles. Son ambition est folle : démontrer que la haine, le fanatisme, le pouvoir et les préjugés changent de visage mais traversent toutes les époques.
Le film est découpé en quatre récits qui s'entremêlent sans cesse. Une grève dans une minoterie au début du XXᵉ siècle où une jeune femme, surnommée The Dear One (Mae Marsh), et son compagnon The Boy (Robert Harron) voient leur vie basculer à cause de l'injustice sociale ; la crucifixion de Jésus-Christ, incarnation de la tolérance face au fanatisme ; le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, où les protestants sont victimes de la haine religieuse ; et enfin la chute de Babylone en 539 avant J.-C., avec le prince Balthazar défendant la cité contre les armées de Cyrus, tandis que la mystérieuse Fille des Montagnes (Constance Talmadge) tente d'empêcher la catastrophe.
Pour relier ces quatre histoires, Griffith utilise une image devenue mythique : une mère berçant inlassablement son enfant. Cette femme, incarnée par Lillian Gish, symbolise le temps qui passe, les générations qui se succèdent et cette humanité qui semble condamnée à répéter éternellement les mêmes erreurs.
Malgré son insuccès, Intolérance reste une œuvre majeure, monumentale et dantesque. Il suffit de regarder les décors de Babylone pour comprendre que Griffith ne pensait pas en cinéaste, mais en bâtisseur de cathédrales. Ces murailles gigantesques, ces escaliers interminables, ces colonnes colossales, ces milliers de figurants... tout cela a été construit il y a près de 110 ans. Rien ou presque n'est triché.
Les cinéastes de cette époque, comme Chaplin ou Eisenstein, avaient une envie permanente de grandeur. Ils étaient les plus grands VRP du cinéma. Ils voulaient prouver que cet art naissant pouvait rivaliser avec la peinture, le théâtre ou la littérature. Avec Intolérance, Griffith ne vend plus seulement un film : il vend l'idée que le cinéma peut tout raconter.
Toutes les grandes figures de son univers sont présentes, à commencer par Lillian Gish, véritable reine du cinéma muet, mais aussi Mae Marsh, Robert Harron, Constance Talmadge, Elmer Clifton, Alfred Paget ou encore Walter Long. Chacun participe à cette immense fresque où le moindre figurant semble avoir sa place.
Les reconstitutions sont gigantesques et n'ont pas grand-chose à envier à des productions modernes. J'irai même plus loin : cela paraît souvent plus vrai que bien des blockbusters actuels noyés sous les effets numériques. Ici, le gigantisme existe réellement devant la caméra. On ressent le poids des pierres, la foule, la poussière, les chevaux, les armées. Rien n'a cette impression de faux qui accompagne parfois les superproductions contemporaines.
Hormis le côté « pété de thunes » de l'entreprise, ce qui restera surtout d'Intolérance, c'est cette science du montage alterné, théorisée par Griffith lui-même et qui atteint ici un niveau proche du génie. Plus le film avance, plus les quatre histoires s'accélèrent, se répondent, se croisent jusqu'à un final d'une intensité incroyable. Aujourd'hui encore, cette construction impressionne.
On imagine souvent que le cinéma moderne a tout inventé. C'est faux. Griffith expérimentait déjà un langage cinématographique d'une audace extraordinaire alors que le septième art n'avait que quelques années d'existence.
Bien sûr, le rythme pourra surprendre un spectateur habitué aux films d'aujourd'hui. Deux heures quarante de cinéma muet demandent de l'attention. Mais lorsqu'on accepte les règles du jeu, on découvre une œuvre qui dépasse largement le simple divertissement.
Intolérance est une démonstration de ce que le cinéma pouvait accomplir lorsqu'il était porté par une ambition sans limite. C'est un spectacle, une leçon d'histoire, une révolution technique et un manifeste humaniste réunis dans un seul et même film.
À voir comme si l'on ouvrait un immense livre d'histoire du cinéma. Certaines pages ont vieilli, d'autres sont éternelles, mais toutes rappellent pourquoi D.W. Griffith demeure, malgré les controverses qui entourent son nom, l'un des pères fondateurs du langage cinématographique.
NOTE : 14.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : D. W. Griffith
- Assistants réalisation : George Siegmann, W. S. Van Dyke Allan Dwan, Victor Fleming, Joseph Henabery, Lloyd Ingraham et Christy Cabanne (non crédité)
- Scénario : D. W. Griffith et Tod Browning, intertitres d'Anita Loos et Frank E. Woods
- Décors : Frank Wortman, Walter L. Hall
- Photographie : G. W. Bitzer, Karl Brown
- Montage : D. W. Griffith, James Smith (it), Rose Smith (it)
- Musique : Joseph Carl Breil (partition originale) ; Felix Günther (1924) ; Carl Davis (1989)
- Chorégraphie : Ruth Saint Denis et Gertrude Bambrick
- Maquillage : D. W. Griffith, Robert Anderson
- Producteur : D. W. Griffith
- Société de production: D.W. Griffith Productions
- Société de distribution : Triangle Distributing Corporation
- Budget : 1 750 000 $
DISTRIBUTION
- Lillian Gish : la femme au berceau
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