Vu le Film La Lame Nue de Michael Anderson (1961) avec Gary Cooper Deborah Kerr Eric Portman Peter Cushing Diane Cilento Michael Wilding Hermione Gingold Ronald Howard
Michael Anderson, réalisateur très British qui nous a donné entre autres le mythique L’Âge de cristal, nous offre ici avec La Lame nue un petit bijou de suspense qui, et c’est un compliment, sent bon Hitchcock et Agatha Christie. Adapté du roman First Train to Babylon de Max Ehrlich, le film nous enferme dans une atmosphère étouffante où ce qui semblait simple au départ devient de plus en plus compliqué, jusqu’à nous faire douter de tout et de tout le monde.
George Radcliffe, magistral Gary Cooper, est un homme respectable qui a été témoin du meurtre de son associé Jason Roote. Son témoignage permet de faire condamner Donald Heath, qui pourtant clame son innocence. Quelques années passent, George a refait sa vie et tout semble aller pour le mieux avec sa femme Martha, jouée par une Deborah Kerr absolument parfaite dans le rôle de cette épouse qui commence doucement à se poser des questions.
Et puis arrive le grain de sable : Martha reçoit une lettre d'un maître chanteur, Jeremy Clay, incarné par Eric Portman, qui accuse son mari d'être le véritable assassin.
Et là, mes amis, tout part en vrille !
Car derrière chaque porte, chaque fenêtre, chaque regard peut se cacher la vérité... mais quelle vérité ? La vôtre ou la réalité ?
Martha commence à douter de son mari, de ses gestes, de ses silences, de son comportement. George, de son côté, comprend que sa femme ne lui fait plus confiance et commence lui-même à observer Martha. Chacun espionne l'autre, chacun cherche une explication et chacun possède une partie du puzzle sans savoir où placer les morceaux.
Et nous, pauvres spectateurs, sommes embarqués dans le même piège.
On croit avoir compris quelque chose : cinq minutes plus tard, terminé, on repart dans une autre direction.
On passe d'une vérité à un doute, du doute à une autre vérité, sans jamais abandonner complètement la première idée.
C'est là toute l'intelligence du film : on nous manipule !
Nous voilà transformés en enquêteurs avec notre petite loupe, à surveiller les gestes, les regards et les silences.
Pas d'Experts avec ADN, pas de téléphone portable pour tout résoudre en trois minutes, pas de laboratoire avec quinze ordinateurs qui clignotent dans tous les sens : ici, tout est dans le non-dit.
Et ça fonctionne formidablement bien.
La photographie en noir et blanc d'Erwin Hillier et Tony White participe énormément à cette sensation de malaise. Les ombres, les intérieurs, les visages et les décors semblent constamment cacher quelque chose.
Et puis comment ne pas être admiratif devant Gary Cooper et Deborah Kerr, deux légendes du cinéma qui jouent cette partie de ping-pong psychologique avec une précision remarquable ?
Cooper, dans son dernier film, impose cette présence tranquille qui lui était propre : plus il semble calme, plus on commence à se demander ce qu'il cache. Et Deborah Kerr est formidable en femme qui ne sait plus si elle doit croire son mari ou ses propres soupçons. La Lame nue restera d'ailleurs la dernière apparition de Gary Cooper à l'écran.
Autour d'eux, Eric Portman est particulièrement inquiétant en maître chanteur, tandis que Peter Cushing, Michael Wilding, Ray McAnally, Diane Cilento et Hermione Gingold complètent un casting britannique qui donne encore davantage au film cette élégance très anglaise.
Ce n'est pas du Hitchcock, évidemment, mais ça en a le goût, et ce goût-là suffit largement à nous mettre l'eau à la bouche.
Anderson ne cherche pas à nous faire des effets de manche toutes les trente secondes : il installe le doute, nous laisse mijoter et nous fait changer d'avis juste au moment où nous pensions avoir trouvé la solution.
Et cette fameuse lame, qui semble n'être qu'un objet parmi d'autres, devient peu à peu une menace qui plane au-dessus des personnages.
Le film sait également jouer avec les apparences : un homme respectable peut-il être un assassin ? Une épouse aimante peut-elle devenir une enquêtrice méfiante ? Un témoignage peut-il condamner le mauvais homme ?
Tout est possible et surtout son contraire.
On avance donc avec notre loupe imaginaire, en essayant de ne pas se faire avoir, mais évidemment qu'on se fait avoir !
Et quand arrive la fin, une voix nous demande en quelque sorte de garder le secret.
Alors on va faire pareil.
On ne dira rien !
Parce qu'après tout, dans un film où chaque regard peut cacher la vérité, mieux vaut fermer sa gueule plutôt que de se retrouver accusé à notre tour !
La Lame nue, c'est donc un grand petit polar bien noir, bien tendu, bien anthracite, qui ne révolutionne évidemment pas le genre mais qui sait parfaitement en utiliser les vieilles ficelles.
Un film où le doute est roi, où les apparences sont reines et où le spectateur est prié de garder sa loupe à portée de main.
Du Hitchcock sans Hitchcock, de l'Agatha Christie sans le salon anglais et surtout un Gary Cooper et une Deborah Kerr au diapason.
Et franchement, pour le dernier tour de piste de Cooper, on pouvait difficilement demander plus élégant.
NOTE : 16.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Michael Anderson
- Scénario : Joseph Stefano d'après le roman First Train to Babylon de Max Ehrlich
- Photographie : Erwin Hillier et Tony White
- Montage : Gordon Pilkington
- Musique : William Alwyn
- Décors : Carmen Dillon
- Costumes : Julie Harris
- Producteurs : George Glass, Walter Seltzer, et Marlon Brando Sr. (producteur exécutif)
- Société(s) de production : Baroda, Bentley Productions, Glass-Seltzer, Jason Films, Monica Corp., Monmouth et Pennebaker Productions
- Société de distribution : United Artists
- Pays de production : Royaume-Uni | États-Unis
DISTRIBUTION
- Gary Cooper (V.F : Jean Martinelli) : George Radcliffe
- Deborah Kerr (V.F : Jacqueline Porel) : Martha Radcliffe
- Eric Portman (V.F : Claude Peran) : Jeremy Clay
- Diane Cilento (V.F : Rolande Forest) : Mme Heath
- Hermione Gingold (V.F : Germaine Kerjean) : Lilly Harris
- Peter Cushing (V.F : Maurice Pierrat) : M. Wrack
- Michael Wilding : Morris Brooke
- Ronald Howard (V.F : Michel Gudin) : M. Claridge
- Ray McAnally (V.F : Roger Rudel) : Donald Heath
- Sandor Elès : Manfridi St John
- Wilfrid Lawson : M. Pom
- Helen Cherry : Miss Osborne
- Joyce Carey : Victoria Hicks
- Diane Clare : Betty
- Frederick Leister : Juge
- Martin Boddey (V.F : Jean Violette) : Jason Roote
- Peter Wayn : Chauffeur

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