Avis sur le film Inspecteur Lavardin de Claude Chabrol (1986) avec Jean Poiret Bernardette Lafont Jean Claude Brialy Jean luc Bideau Hermine Clair Florent Gibassier Jacques Dacqmine Guy Parigot
Pas vraiment une suite de Poulet au vinaigre, même si on y retrouve l'irrésistible Jean Poiret dans la peau de l'inspecteur Lavardin. Chabrol reprend son personnage, mais lui offre cette fois une autre enquête, une autre ville, d'autres cadavres et surtout un nouveau panier de crabes dans lequel notre inspecteur va pouvoir mettre les pieds avec cette délicatesse toute personnelle qui le caractérise. Et bonne nouvelle : cette fois, on n'attend pas les deux tiers du film pour voir Poiret ! Lavardin est au centre de l'histoire et il ne va pas se gêner pour y mettre son grain de sel, de paprika même, puisque ses fameux œufs au paprika font partie de ses petites manies.
Après la province de Poulet au vinaigre, Chabrol pose cette fois ses caméras à Dinard, en Bretagne, et retrouve ce qu'il aime tant : la bourgeoisie provinciale, ses belles maisons, ses bonnes manières, ses petits secrets et surtout ses gros cadavres dans les placards. Chabrol avait une tendresse toute relative pour cette bourgeoisie qu'il observait comme un entomologiste devant une colonie d'insectes particulièrement venimeux. Ici, il ne change pas de méthode : on sourit poliment, on prend le thé, on se donne du « cher ami » et pendant ce temps-là, tout le monde cache quelque chose.
Le film commence avec la mort de Raoul Mons, un écrivain catholique retrouvé assassiné, le corps crucifié sur le fronton de sa maison. Voilà qui donne immédiatement le ton. Lavardin débarque pour enquêter et découvre une famille et un entourage où chacun semble avoir quelque chose à cacher. La veuve, Hélène, interprétée par Bernadette Lafont, n'est autre que l'ancienne maîtresse de Lavardin, ce qui ajoute évidemment une petite complication personnelle à une affaire qui n'en manquait déjà pas.
Et autour d'eux, Chabrol installe son petit théâtre de la respectabilité provinciale, où les apparences sont aussi impeccables que les dessous sont franchement douteux. Jean-Luc Bideau compose un personnage particulièrement inquiétant, pervers et malsain à souhait, tandis que Jean-Claude Brialy, caustique comme jamais, joue un homme dont les goûts et les fréquentations ne vont évidemment pas arranger l'ambiance. Même lorsqu'il s'occupe de ses jeunes amants, Brialy conserve cette élégance hautaine qui donne au personnage une couche supplémentaire de cynisme.
Quant à Bernadette Lafont, elle semble parfois légèrement en dehors de ce jeu de massacre, mais c'est justement ce qui donne à son personnage une ambiguïté intéressante. Elle n'est jamais tout à fait là où on l'attend et Chabrol aime suffisamment brouiller les pistes pour que la victime, le coupable, le complice et le témoin puissent parfois se regarder dans la glace sans que l'on sache très bien lequel des quatre devrait avoir honte.
Mais le véritable plaisir du film, c'est évidemment Jean Poiret. Après avoir été longtemps associé à la comédie, au théâtre et au fameux tandem Poiret-Serrault, il démontre une nouvelle fois qu'il pouvait être formidable dans un registre beaucoup plus sec. Lavardin est un inspecteur qui ne s'embarrasse pas beaucoup des convenances. Il pose ses questions, observe les réactions, provoque quand cela l'arrange et avance avec cette espèce de nonchalance qui cache une intelligence particulièrement acérée.
Et surtout, il n'est pas le flic torturé et dépressif que le cinéma policier nous sert à longueur de pellicule. Lavardin mange, boit, plaisante, cuisine ses œufs au paprika et regarde les notables avec ce petit air qui signifie clairement : « Vous pouvez continuer à me raconter vos salades, mais je sais déjà que vous me cachez quelque chose. »
Chabrol adore évidemment cette contradiction : un personnage parfaitement à l'aise au milieu de gens qui ne le sont absolument pas. Lavardin n'est peut-être pas un saint, loin de là, mais face à la faune qu'il rencontre, il finit presque par apparaître comme le seul type normalement constitué du quartier !
Car ici, Chabrol ne fait vraiment pas dans la dentelle. Violeurs, pervers, pédophiles, hypocrites et bourgeois décadents, tout ce petit monde passe à la moulinette. Le cinéaste ne les égratigne pas, il les hache menu. La bourgeoisie provinciale n'est pas seulement hypocrite : elle devient une véritable ménagerie de secrets, de frustrations et de perversions.
Et comme toujours chez Chabrol, le plus amusant est que tout cela se déroule dans un décor parfaitement tranquille. Les rues sont propres, les maisons sont belles, la mer est magnifique, les gens sont bien habillés et tout le monde semble avoir été élevé correctement. Et derrière les portes, c'est le grand déballage ! Chez Chabrol, plus les rideaux sont propres, plus il faut se méfier de ce qui se passe derrière.
La mise en scène reste volontairement classique, presque tranquille. Chabrol ne cherche pas à faire du thriller hystérique. Il préfère laisser mijoter ses personnages. Il les observe, les laisse parler, mentir, se contredire et finalement s'enfoncer eux-mêmes. Les cadavres s'accumulent comme les bouteilles de vin dans une cave : on en ouvre une, puis une autre, et à la fin on ne sait plus très bien où l'on en est.
Et c'est justement cette froideur qui rend le film aussi savoureux. Chabrol ne hurle jamais. Il n'a pas besoin de hurler. Il sait parfaitement que la bourgeoisie qu'il observe est suffisamment malade pour fournir elle-même les munitions. Un regard, une phrase, un sourire un peu trop appuyé et voilà qu'un personnage vient de se tirer une balle dans le pied.
Inspecteur Lavardin, c'est donc du Chabrol comme on l'aime : bourgeoisie provinciale, secrets de famille, religion, sexe, hypocrisie, cadavres et verres de vin, le tout servi avec cette élégance glaciale qui permet au réalisateur de massacrer ses personnages sans jamais salir son costume.
Et puis il y a Poiret, formidable, qui apporte au film quelque chose que Chabrol n'aurait probablement pas obtenu avec un policier plus classique. Lavardin est drôle sans être un clown, caustique sans devenir cabotin et surtout parfaitement à sa place dans ce panier de crabes... et d'oursins, parce qu'ici ça pique et ça pique de partout !
Le film fonctionne donc merveilleusement grâce à ce mélange de polar, de satire sociale et de comédie noire. Chabrol regarde cette petite société avec son éternel sourire en coin et semble nous dire : « Vous voyez ces gens très respectables ? Regardez-les bien, ça va saigner. »
Et ça saigne.
Pour les amateurs de Chabrol et de Poiret, ça pique ! Et lorsque Lavardin attaque ses œufs au paprika pendant que les notables de Dinard se décomposent autour de lui, on comprend que l'inspecteur a finalement trouvé son régime idéal : un peu d'épices, beaucoup de cadavres et surtout aucune confiance dans la bourgeoisie provinciale.
Chabrol, lui, peut retourner tranquillement derrière sa caméra. Le panier de crabes est plein, les oursins sont ouverts et Lavardin a déjà sorti le couteau.
Après Lavardin, c’est même le menu idéal : oursins en entrée, œufs au paprika, cadavre en plat du jour et bourgeoisie provinciale en dessert.
NOTE : 13.00
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Claude Chabrol, assisté d'Alain Wermus et Aurore Chabrol
- Scénario : Claude Chabrol et Dominique Roulet
- Adaptation et dialogues : Claude Chabrol
- Photographie : Jean Rabier
- Montage : Angela Braga-Mermet et Monique Fardoulis
- Son : Jean-Jacques Ferran et Jean-Bernard Thomasson
- Décors : Françoise Benoît-Fresco
- Costumes : Magali Fustier-Dray
- Musique : Matthieu Chabrol
- Production : Marin Karmitz
- Sociétés de production : Les Films A2, MK2 Productions, Télévision suisse romande et CAB Productions
- Société de distribution MK2
- Pays de production :
France,
Suisse
DISTRIBUTION
- Jean Poiret : Jean Lavardin, inspecteur de police
- Jean-Claude Brialy : Claude Alvarez
- Bernadette Lafont : Hélène Alvarez, veuve Mons
- Jean-Luc Bideau : Max Charnet, propriétaire du « Tamaris »
- Jacques Dacqmine : Raoul Mons, écrivain catholique
- Pierre-François Duméniaud : Marcel Vigouroux, gendarme, surnommé « Watson » par Lavardin
- Jean Depussé : Volga, photographe
- Lisa Livane : la femme
- Robert Mazet : Léon
- Guy Parigot : le second homme
- Maurice Regnaut : Pierre Manguin
- Hermine Clair : Véronique Manguin, fille d'Hélène
- Florent Gibassier : Francis Le Bihan
- Guy Louret : Buci, photographe
- Marc Adam : Adam
- Michel Dupuy : l'homme-grenouille
- Serge Feuillet : le curé
- Michel Fontayne : le videur
- Philippe Froger : le metteur en scène
- Chantal Gresset : Ève
- Claire Ifrane : la buraliste
- Hervé Lelardoux : le premier homme
- Odette Simoneau : Denise, la domestique
- Vincent Gatel : le jeune homme expulsé de la boîte de nuit

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