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mardi 17 janvier 2023

10.20 - MON AVIS SUR LE FILM PICKPOCKET DE ROBERT BRESSON (1959)

 

Vu le film Pickpocket de Robert Bresson (1959) avec Martin LaSalle Marika Green Jean Pelegri Dolly Scal Pierre Leymarie Kassagi Pierre Etaix César Gattegno Dominique Zardi

Michel se rend au champ de courses et profite de la foule pour subtiliser de l'argent à une spectatrice, mais son petit numéro ne passe pas inaperçu et il se fait arrêter avant d'être rapidement relâché, faute de preuves suffisantes. On pourrait croire que cette première mésaventure lui servira de leçon, mais notre homme n'est pas du genre à renoncer à ses petites affaires, puisqu'il reprend bientôt ses activités en s'associant avec des complices pour perfectionner sa technique et augmenter ses prises.

Son ami Jacques essaie pourtant de le remettre dans le droit chemin en lui conseillant de trouver un emploi honnête, mais Michel a d'autres ambitions et surtout une drôle de conception de la morale. Il considère le vol comme une activité réservée à une certaine élite, une manière de se placer au-dessus des lois ordinaires, et va même jusqu'à provoquer l'attention d'un commissaire de police en lui exposant ses théories. Il ne manque pas d'air, notre garçon, car il faudrait déjà commencer par réussir ses petites affaires avant de se prendre pour un philosophe du crime !

Se sentant menacé, Michel finit par quitter la France et ne revient que deux ans plus tard, bien décidé à reprendre ses activités comme si de rien n'était. Mais cette fois, la police finit par lui mettre la main dessus et c'est derrière les barreaux qu'il va découvrir une autre forme de relation humaine, notamment avec Jeanne, l'ancienne aide ménagère de sa mère, dont la présence va peu à peu modifier son regard sur le monde.

J'ai découvert ce film en VOD sans avoir particulièrement préparé mon visionnage, et c'est seulement après la séance que j'ai réalisé que je venais de regarder une œuvre de Robert Bresson. Il faut dire que le cinéaste possède un style tellement particulier qu'il est difficile de le confondre avec un autre, avec cette manière de diriger ses interprètes sans leur demander de jouer au sens habituel du terme, comme s'il cherchait à éliminer toute émotion visible pour ne conserver que les gestes, les voix et les mouvements.

Martin LaSalle en est ici l'exemple parfait, avec un visage presque impassible, un regard qui semble traverser les choses sans jamais vraiment s'y arrêter et une voix monocorde qui pourrait donner des envies de sieste à un contrôleur de la SNCF. Si Michel avait été un véritable pickpocket dans le métro parisien, je ne suis pas certain qu'il aurait fait fortune très longtemps, car avec une telle absence d'expression, il aurait surtout attiré l'attention des voyageurs qui se demanderaient pourquoi ce monsieur regarde les gens comme s'il attendait la fin du monde.

Je comprends bien que Bresson recherche autre chose que le jeu traditionnel, qu'il souhaite débarrasser ses personnages des effets habituels du cinéma pour atteindre une forme de vérité intérieure, mais il faut reconnaître que cette approche peut laisser le spectateur à distance. À force de retenir les émotions, on finit parfois par se demander si les personnages éprouvent réellement quelque chose ou s'ils attendent simplement qu'on leur indique où se placer pour la prise suivante.

Le plus amusant, c'est que Martin LaSalle n'a pas disparu après cette expérience française. On pourrait croire qu'il a rangé son portefeuille et son costume d'acteur après Pickpocket, mais il a poursuivi sa carrière au Mexique, où il a tourné dans de nombreux films, notamment sous la direction de Luis Buñuel dans Le Journal d'une femme de chambre. Comme quoi, un acteur que l'on découvre dans un film français au jeu volontairement dépouillé peut parfaitement trouver sa place ailleurs, dans un cinéma où les habitudes de travail sont différentes.

Le film possède également un intérêt assez inattendu pour tous ceux qui s'intéressent aux techniques du vol à la tire, puisqu'on ne se contente pas de regarder Michel glisser discrètement sa main dans une poche ou s'emparer d'un portefeuille. Bresson prend le temps de montrer les gestes, les déplacements, les échanges entre complices et les mécanismes qui permettent de détourner l'attention d'une victime. On assiste à une véritable démonstration, presque un cours pratique à destination des amateurs qui voudraient perfectionner leurs méthodes dans le métro, les trains ou les files d'attente parisiennes.

Évidemment, je déconseille aux apprentis pickpockets de prendre des notes, car la police n'a pas besoin de nouvelles vocations et les voyageurs ont déjà suffisamment de soucis comme cela. Mais il faut reconnaître que le cinéaste observe ces gestes avec une précision étonnante, donnant à certaines scènes une dimension presque documentaire, sans avoir besoin d'ajouter des poursuites ou des coups de feu pour nous tenir éveillés.

Parmi les complices de Michel, on reconnaît notamment Pierre Étaix, bien avant qu'il ne devienne le grand artisan du burlesque que l'on connaît. Sa présence est particulièrement intéressante lorsqu'on pense à son univers de gestes, de maladresses et de poésie visuelle, si éloigné en apparence de la froideur qui domine ici. Le cinéma réserve parfois de jolies surprises, et voir Étaix participer à cette mécanique du vol donne une petite saveur supplémentaire à la découverte.

L'histoire ne se limite pourtant pas à une succession de démonstrations techniques, car Bresson cherche aussi à raconter le parcours d'un homme enfermé dans sa propre idée de la supériorité. Michel se croit différent des autres, persuadé que ses capacités lui donnent le droit de s'affranchir des règles communes, mais cette prétendue liberté ressemble surtout à une prison qu'il construit lui-même, bien avant que la police ne se charge de fermer la porte derrière lui.

La relation avec Jeanne apporte alors une dimension plus humaine à ce personnage difficile à cerner, même si l'émotion reste soumise à la fameuse méthode Bresson. L'amour, la culpabilité et la possibilité d'une rédemption sont bien présents, mais le réalisateur refuse de nous les servir avec les violons habituels, préférant laisser les gestes et les situations parler à la place des grandes déclarations.

Reste que Pickpocket est un film dont je comprends l'importance et la singularité sans être certain d'avoir totalement adhéré à sa manière de raconter une histoire. La rigueur du cinéaste, son refus des effets faciles et son attention portée aux gestes sont indéniables, mais cette austérité finit aussi par créer une distance qui ne m'a pas toujours permis de m'attacher à Michel.

Je retiendrai donc cette curiosité cinématographique, à la fois étude minutieuse d'un voleur et expérience de mise en scène radicale, avec ses qualités, ses intentions et ses limites. Quant aux pickpockets du métro, ils peuvent toujours regarder le film pour étudier les gestes, mais qu'ils n'oublient pas que la meilleure technique reste encore de chercher un vrai travail, comme le conseillait Jacques à notre Michel, qui aurait peut-être gagné du temps en l'écoutant dès le début.


NOTE : 10.20

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