Un film d’un autre temps, comme on dit aujourd’hui, à une époque où le cinéma savait filmer l’amour, les petits bonheurs, les ambitions et les tourments de la jeunesse avec un charme qui ne demandait pas forcément de sortir l’artillerie lourde. Nous sommes dans une école d’art où les élèves apprennent le chant, la danse et le piano, avec des rêves plein la tête et l’envie de devenir quelqu’un, même si les sentiments viennent parfois mettre un sacré bazar dans les partitions.
Au milieu de cette joyeuse agitation, Éric Walter (Jean Marais), professeur de chant, attire tous les regards et fait battre les cœurs de ses élèves, qui se donnent beaucoup de mal pour se faire belles et beaux devant cet homme qui semble avoir été livré avec le mode d’emploi du parfait bellâtre. Deux jeunes chanteuses, Sophie (Brigitte Bardot) et Élisabeth (Isabelle Pia), vont tomber amoureuses de lui, sans savoir que leur professeur est déjà marié. Voilà qui complique sérieusement les exercices de vocalises, car on ne choisit pas toujours la bonne note lorsqu’il s’agit de déclarer sa flamme.
Marc Allégret nous plonge dans cet univers où l’on travaille son piano, sa voix et ses pas de danse tout en essayant de comprendre ce que l’on ressent réellement. Les élèves veulent réussir, séduire, être remarqués et sortir de l’anonymat, dans un milieu où le talent ne suffit pas toujours et où les ambitions peuvent se révéler aussi encombrantes que les premières amours. Le film possède cette légèreté des œuvres d’une époque où les histoires sentimentales pouvaient se développer sans avoir besoin de convoquer une catastrophe mondiale à chaque changement de décor.
Mais derrière cette jolie mécanique, le tournage avait ses propres histoires, et elles sont autrement plus savoureuses que les romances imaginées pour l’écran. Brigitte Bardot, Isabelle Pia et Mylène Demongeot n’auraient pas particulièrement attiré Jean Marais, qui aurait préféré limiter autant que possible les scènes avec elles, son intérêt se portant davantage sur Georges Reich, un beau danseur de la troupe avec lequel il aurait entretenu une relation amoureuse. Le professeur de chant avait donc ses propres préférences, et celles-ci ne correspondaient pas exactement au scénario !
Il faut dire que Jean Marais, immense vedette de l’époque, était un homme dont la vie privée demeurait largement à l’écart des projecteurs, tandis que les jeunes actrices qui lui donnaient la réplique commençaient tout juste à construire leur carrière. Cette histoire de coulisses apporte un petit supplément de sel à un film où l’on voit justement des jeunes gens chercher leur voie, avec cette différence que, dans la réalité, les sentiments ne respectent pas toujours la distribution prévue par le réalisateur.
Brigitte Bardot, elle, était alors sous l’œil attentif de son mari Roger Vadim, qui avait participé à l’écriture du scénario avec Marc Allégret, d’après le roman Der Eingang zur Bühne de Vicki Baum, et tenait également un petit rôle dans le film. Vadim n’avait pas encore façonné la légende de BB telle qu’elle allait exploser quelques années plus tard avec Et Dieu… créa la femme, mais il accompagnait déjà une jeune actrice dont le destin allait dépasser de très loin les ambitions de cette école artistique.
Et c’est justement cette Bardot-là que j’aime retrouver, encore fraîche, spontanée, pas complètement formatée par la célébrité, avec ses premiers pas de danse, son charme naturel et ses chansons interprétées en play-back, exercice qui ne semble pas encore être son terrain de prédilection. Elle possède pourtant quelque chose d’irrésistible, cette présence qui accroche le regard sans avoir besoin de forcer le trait, et l’on devine déjà que cette jeune fille ne restera pas longtemps une élève parmi les autres.
La voir évoluer dans cet environnement artistique fait penser, avec quelques décennies d’avance, à Fame d’Alan Parker, où les jeunes artistes se battent eux aussi pour trouver leur place et réussir à tout prix. Bien sûr, le ton n’est pas le même, les époques diffèrent et les méthodes d’apprentissage n’ont pas grand-chose à voir, mais cette volonté de percer, de se faire remarquer et de transformer un rêve en carrière traverse les deux films.
Le plaisir vient aussi de retrouver une distribution où se cachent plusieurs futurs visages familiers du cinéma français. Yves Robert apparaît en pianiste, Guy Bedos en violoniste, tandis que Pascale Audret, Mylène Demongeot, Danielle Heymann, future grande critique de cinéma, et le formidable Daniel Emilfork complètent cette galerie de personnages. On pourrait presque s’amuser à regarder le film comme un album de famille du cinéma français, en se demandant qui, parmi ces jeunes gens, sera encore là quelques années plus tard pour nous faire rire, nous émouvoir ou nous donner envie de découvrir d’autres œuvres.
Jean Marais, de son côté, joue donc ce professeur de chant dont toutes les filles semblent tomber amoureuses, avec l’élégance et la prestance qui ont fait de lui une figure incontournable du cinéma populaire. Son personnage est le centre de toutes les attentions, même si les véritables histoires de cœur semblent se dérouler à quelques pas de danse de là, dans une direction qui n’est pas forcément celle que le scénario nous laisse imaginer.
C’est aussi cela, le cinéma : une histoire inventée devant la caméra, une autre qui se déroule derrière, et parfois un décalage assez réjouissant entre les deux. Les élèves rêvent de devenir des vedettes, les professeurs jouent les séducteurs, les jeunes actrices font leurs premiers pas et les futurs grands noms du cinéma apprennent encore leur métier.
Futures Vedettes n’a peut-être pas la fougue des grandes comédies musicales américaines, mais il possède un charme désuet, une fraîcheur et une curiosité historique qui rendent le spectacle attachant. On y retrouve une époque, des manières de jouer, une certaine idée de l’élégance et cette insouciance qui donne envie de sourire, même lorsque les sentiments se compliquent.
Et puis il y a Bardot, bien sûr, avec cette grâce encore en devenir, cette jeunesse qui ne sait pas encore tout à fait ce qu’elle va devenir et cette présence qui annonce déjà une future icône. Elle n’a pas encore déclenché le fameux mambo, mais elle commence à faire tourner les têtes, même si son professeur de chant semble avoir d’autres préférences.
Jean Marais joue le bellâtre que toutes les filles adorent… alors qu’à quelques pas de danse, l’amour l’attendait ailleurs. Le cinéma, quoi !
NOTE : 12.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Marc Allégret
- Assistant : Pierre Boursaus
- Scénario : Marc Allégret et Roger Vadim d’après le roman de Vicki Baum Der Eingang zur Bühne (Entrée en scène, 1920)
- Dialogues : Roger Vadim, France Roche
- Décors : Raymond Nègre
- Maquillage : Gisèle Jacquin, Alexandre Marcus
- Coiffure : Simone Knapp
- Photographie : Robert Juillard
- Cadrage : Jean Lalier
- Son : Robert Biart
- Montage : Suzanne de Troeye
- Musique : Jean Wiener
- Voix : Jacques Jeansen, Annik Simon
- Chorégraphie : George Reich
- Photographe de plateau : Walter Limot
- Scripte : Odette Lemarchand
- Régisseur : Michel Choquet
- Production : Marc Allégret, Gilbert Cohen-Seat
- Directeur de production : Claude Ganz
- Sociétés de production : Régie du Film (France), Orsay Films (France), Del Duca Films (France)
- Société de distribution : Columbia-Sony Pictures Television (France)
- Studio : Franstudio - Saint Maurice
- Jean Marais : Éric Walter
- Brigitte Bardot : Sophie Dimater
- Isabelle Pia : Elis Petersen
- Yves Robert : Clément, pianiste-répétiteur
- Denise Noël : Marie Koukowska-Walter
- Mischa Auer : Berger
- Lila Kedrova : la mère de Sophie
- Edmond Beauchamp : le père d’Élis
- Yvette Étiévant : la mère d’Élis
- George Reich : Dick, danseur
- Anne Colette : Marion
- Odile Rodin : Erika
- Daniel Emilfork : le professeur de violon
- Jean Wiener : le professeur de piano
- Léon Daubrel : le directeur
- François Valorbe : König
- Mylène Demongeot (créditée "Marielle Demongeot") : la future vedette qui vocalise
- Guy Bedos : Rudi, violoniste
- Pascale Audret : (créditée "Pascale Auffrey)") Mademoiselle Bonnard
- France Roche : la femme du monde
- Yva Synkova : Mademoiselle Lukas
- Danièle Heymann : Mademoiselle Pascale
- Roger Vadim : le jeune homme au béret
- Régis Fontenay : Pierre
- Robert Clausse : Prolog
- Marcelle Hainia : l'habilleuse
- Georges Baconnet : l'huissier du conservatoire
- Mireille Granelli : Rosine
- Andréa Parisy
- Alain Nobis
- Pierre Duprez
- Claudie Chevallière

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