Vu le film Fifi Martingale de Jacques Rozier (2001) avec Lydia Feld Jean Lefebvre Luis Rego Jacques Petitjean Mike Marshall Yves Afonso Alexandra Stewart Jacques François Roger Trapp
Fifi Martingale est typiquement un film de Rozier dans sa phase la plus décontractée et digressive. Le côté branquignole y est très marqué : on a l’impression d’une bande de gens qui bricolent ensemble, où les répétitions dérapent, les digressions s’installent, et où le chaos n’est pas seulement un thème mais aussi une manière de tourner.
Ce n’est pas du chaos calculé à la manière d’un film de studio ; c’est plutôt celui d’une troupe qui s’adapte en direct, avec des acteurs qui semblent parfois jouer leurs propres hésitations. Rozier aime ce flottement, ce moment où la scène n’est pas encore calée et où quelque chose d’imprévu (un accident, un acteur qui débarque, un texte qui change) vient tout décaler.
L’effet de troupe dans les répétitions est sans doute le cœur du film. On y voit une compagnie de boulevard qui doit répéter L’Œuf de Pâques tout en intégrant les modifications de l’auteur (Mike Marshall), convaincu qu’une cabale se monte contre lui après un Molière.
Les répétitions deviennent un théâtre dans le théâtre : les acteurs reprennent leurs rôles, se corrigent, s’interrompent, commentent le texte, et le film les filme souvent comme une bande en train de chercher. On sent le plaisir (et parfois l’ennui) de la répétition elle-même, avec ses temps morts, ses blagues internes, ses façons de se parler.
C’est très « troupe » : chacun a son tempérament, ses habitudes, et le metteur en scène n’est pas vraiment au-dessus de la mêlée. Le film-dans-le-film de Rozier fonctionne ici comme une mise en abyme assez directe : le cinéma observe le théâtre qui se fabrique, avec la même désinvolture apparente. Rozier filme ces moments comme s’il était presque à l’intérieur de la répétition, sans chercher à tout lisser.
Jean Lefebvre y est vraiment à sa place. Il joue Gaston Manzanarès, un type un peu en marge, ami de Fifi, qui débarque avec sa mémoire photographique et qui se retrouve à prendre un rôle en catastrophe. Lefebvre apporte ce mélange très particulier de gentillesse un peu naïve, de débrouillardise un peu limite, et de cette façon de parler qui donne l’impression qu’il invente à moitié ses répliques.
Ce n’est pas un grand rôle « dramatique » ; c’est plutôt le personnage qui incarne le branquignol sympathique, celui qui arrive, qui s’incruste, qui a un plan à côté (sa propre compagnie, le flamenco, le jeu…), et qui finit par déstabiliser un peu plus le dispositif. C’est d’ailleurs son dernier film, et on y retrouve bien ce côté d’acteur populaire qui sait tenir une scène sans forcer, avec une présence à la fois discrète et très identifiable. Il s’intègre naturellement dans cette ambiance de troupe un peu paumée, ce qui renforce l’impression d’ensemble.
Dans l’ensemble, le film marche surtout si on accepte son rythme un peu flottant et ses digressions (le casino, le flamenco, les histoires de mémoire et de jeu). Ce n’est pas un film « propre » ; c’est un objet un peu bancal, un peu trop long par moments, mais qui garde ce charme très Rozier d’une vie de troupe qui déborde, avec le théâtre comme prétexte et comme miroir. Lefebvre y est un des éléments les plus attachants de ce bricolage.
NOTE : 10.40
DISTRIBUTION
- Jean Lefebvre : Gaston Manzanarès
- Lydia Feld (sous le nom de Lili Vonderfeld) : Fifi Florès
- Mike Marshall : l'auteur
- Jacques Petitjean : le directeur
- Yves Afonso : Yves Lempereur
- François Chattot : Père Popelkov
- Alexandra Stewart : l'ambassadrice
- Jacques François : l'ambassadeur
- Roger Trapp : le consul de Moldavie
- Luis Rego
- Christian Lebon : le prince
- Joseph Morder

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