Vu le film 84 M2 de kim Tae Joon (2025) avec Kang Ha Neul , Yeom Hye Ran , Seo Hyun Woo , Kang Ae Smith , Jeon Jin Oh , Cho Han Joo
Un jeune employé de bureau a fini par réussir à s'acheter un appartement de 84 m2. Une fois installé, il perçoit soudain un étrange bruit venant des étages
. 84 M², premier long-métrage de Kim Tae Joon, nous enferme littéralement dans un espace oppressant, minuscule, mais métaphoriquement immense : un appartement standardisé d’un immeuble moderne de Séoul, celui de Ji-Ho, interprété par Park Hae-soo (Squid Game), un comptable discret et psychorigide qui sombre progressivement dans la paranoïa à cause… du bruit. Ou plutôt, d’un bruit, celui du voisin du dessus. Irritant, répétitif, sourd, lancinant. Un pas qui traîne, un meuble qu’on tire, un objet qui tombe. Rien de spectaculaire — et c’est bien là que commence l’horreur.
Dès les premières scènes, Kim Tae Joon installe une tension qui ne nous lâchera plus. Plans fixes sur des plafonds vides, silences suspendus, palette froide aux dominantes vertes et grises, couloirs désertés, appartements standardisés. On est dans du slow burn, mais avec la pression qui monte doucement, jusqu’à exploser. À la manière d’un thriller psychologique, le film tisse une atmosphère asphyxiante, soutenue par une réalisation chirurgicale. Chaque plan est composé avec minutie. Les reflets, les ombres, les interstices prennent plus d’importance que les dialogues. On regarde littéralement un homme perdre le contrôle, et c’est glaçant.
L’intrigue est simple mais redoutablement efficace : Ji-Ho vit seul depuis que sa femme l’a quitté. Il travaille à distance, ne sort presque jamais, et vit dans une obsession du calme. Mais son quotidien se désintègre quand il commence à entendre chaque nuit un bruit venant du 85 M², l'appartement du dessus. D’abord tolérant, il en vient à noter les horaires, frapper au plafond, installer un micro, coller des plaintes. Mais personne ne prend ses doléances au sérieux. Ni la police, ni la copropriété. Il commence alors à soupçonner son voisin d’être malveillant. Puis de faire exprès. Puis de cacher quelque chose. Puis…
Le film joue sur ce flou : est-ce un simple dérangement sonore, ou Ji-Ho est-il en train de perdre pied ? Il y a clairement une métaphore plus large sur la solitude urbaine, la pression sociale, et l’impossibilité de communiquer dans une société de plus en plus standardisée et numérisée. Mais parfois, à force de surligner son propos par des effets de style — ralentis, silences surappuyés, dialogues absents — 84 M² flirte avec le maniérisme. Et oui, certaines scènes traînent inutilement en longueur, ce qui affaiblit le rythme d’un film pourtant monté avec précision.
D’un point de vue sonore, c’est un petit bijou. Le bruit devient un personnage à part entière : le plancher qui grince, les vibrations, le tic-tac d’une horloge, les sons filtrés à travers les murs. On est placé dans la tête de Ji-Ho, et cette immersion est franchement réussie. À tel point que le spectateur en vient lui-même à être irrité, stressé, épuisé. Le film crée donc une forme d’empathie inversée : on ne comprend pas forcément Ji-Ho, mais on ressent physiquement sa montée de tension.
La violence, comme souvent dans le cinéma coréen, est soudaine, sèche, frontale. Elle ne surgit qu’à de rares moments, mais elle n’épargne personne, ni le personnage principal, ni le spectateur. Ce n’est pas un film d’horreur, mais certains passages rappellent The Stranger ou même The Housemaid, dans cette manière de faire de la cellule domestique un lieu de folie pure. Il y a aussi quelque chose du Locataire de Polanski, mais transposé à la société coréenne contemporaine, avec ses codes très spécifiques, son obsession de l’apparence, de la réussite, et du silence.
Cela dit, tout n’est pas réussi. Certains éléments scénaristiques s’enlisent dans le flou : le passé de Ji-Ho est trop peu développé, les motivations du voisin restent volontairement opaques (jusqu’au twist final, un peu trop démonstratif), et la portée sociale parfois un peu forcée. Il y a cette tentation d’intellectualiser ce qui n’a pas besoin de l’être. Le film aurait gagné à rester plus direct, plus simple, au lieu de charger son propos d’un symbolisme parfois pesant.
En résumé, 84 M² est un film tendu, sensoriel, souvent fascinant mais parfois étouffant dans son formalisme. Il capte une vérité troublante sur notre monde contemporain : ce n’est pas la violence spectaculaire qui nous détruit, mais les petits gestes, les bruits, les regards, les silences. Et quand tout cela se répète, s’installe, s’incruste dans les murs et dans nos têtes, il ne reste plus qu’un pas vers la rupture. Dommage que le film lui-même semble parfois pris au piège de sa propre sophistication.
Un bon thriller atmosphérique, anxiogène, mais qui gagnerait à faire plus simple. Parce que le stress, quand il est bien filmé, n’a pas besoin de fioritures.
NOTE : 8.60
FICHE TECHNIQUE
Réalisation et scénario : Kim Tae-joon Société de production : Mizifilm Société de distribution : Netflix
DISTRIBUTION
- Kang Ha-neul (VF : Fabrice Lelyon) : No Woo-seong, le propriétaire[]
- Yeom Hye-ran(VF : Dominique Westberg) : Eun-hwa, représentante d'immeuble[]
- Seo Hyun-woo (en) (VF : Gilduin Tissier) : Jin-ho, journaliste et voisin d'au-dessus de Woo-seong[]
- Kang Ae-shim (en) (VF : Blanche Ravalec) : la mère de Woo-seong
- Jeon Jin-oh
- Cho Han-joon

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