Vu le film Les Gauloises Bleues de Michel Cournot (1968) avec Annie Girardot Bruno Cremer Jean Pierre Kalfon Henri Garcin Nella Bielski Tsilla Chelton Jean Lescot Francois Périer Georges Demestres
J’ai une pensée émue pour les spectateurs de 1968 qui ont découvert Les Gauloises bleues, ce bloubiboulga de film, si toutefois on peut appeler cela un film. On nous raconte l’histoire d’Ivan, un homme sans emploi et sans toit qui rencontre Jeanne, une jeune serveuse, l’épouse et attend avec elle la naissance de leur enfant, tandis que son passé revient se mélanger au présent, à son enfance et à ses parents. Sur le papier, il y avait pourtant de quoi faire quelque chose, mais entre le papier et l’écran il semble que le scénario ait décidé de prendre ses jambes à son cou, parce que ce qu’il en reste est insipide et surtout sans véritable sens.
Et pourtant, devant la caméra, il y a Annie Girardot, Bruno Cremer et Jean-Pierre Kalfon, une jeune classe d’acteurs qui allait devenir une sacrée génération, auxquels s’ajoutent Nella Bielski, François Périer, Tsilla Chelton, Henri Garcin ou encore Anne Wiazemsky. Ce ne sont pas de vieux acteurs au chômage venus cachetonner dans un film dont personne ne voulait, ce sont des comédiens en devenir auxquels on ne donne pratiquement rien à jouer. Ils se déplacent, regardent, parlent parfois, mais semblent surtout attendre que quelqu’un leur explique ce qu’ils sont venus faire dans cette histoire. Et ce n’est pas leur faute : quand on ne donne rien à lire à des acteurs et qu’on ne les dirige pas, faut pas s’étonner du résultat.
Le véritable problème vient donc surtout de la mise en scène, mise en scène si on peut dire, car les scènes s’entrecroisent comme un herbier dont les feuilles se seraient envolées pour être libres d’aller vivre ailleurs. Les souvenirs, le présent, l’enfance, la famille, Jeanne, les parents, tout se mélange dans une construction qui voudrait sans doute être poétique, moderne et éclatée, mais qui chez moi provoque surtout une grande envie de remettre les feuilles dans l’herbier et de fermer le livre.
Alors, mais qui est ce réalisateur qui me donne des boutons ? Michel Cournot, ancien critique de cinéma au Nouvel Observateur, écrivain et homme de lettres, qui décide donc un beau jour de passer de l’autre côté de la caméra. Et Les Gauloises bleues sera son unique film de fiction comme réalisateur. On se demande pourquoi, même si après avoir vu le résultat, on comprend peut-être mieux pourquoi il n’y en eut pas un deuxième.
Le plus amusant dans cette histoire reste peut-être le destin du film. Soutenu notamment par Gilles Jacob, alors critique de cinéma, Les Gauloises bleues devait être présenté à Cannes en 1968 et figurait bien en compétition officielle. Mais voilà que Cannes 1968 est interrompu puis annulé à cause des événements de Mai 68, avant même que le film puisse être projeté.
Ironie du sort, Claude Lelouch, qui produisait Les Gauloises bleues avec sa société Films 13, faisait partie de ceux qui, avec Godard, Truffaut et d’autres cinéastes, contribuèrent à empêcher le Festival de Cannes 1968 de continuer normalement, jusqu’à sa fermeture définitive le 19 mai. Le film, lui, n’a donc même pas eu droit à son passage cannois, ce qui lui évita peut-être une première volée de bois vert, mais pas celle des spectateurs qui le découvrirent ensuite.
Et dire qu’avec un casting pareil, Alain Levent à l’image et des personnages qui pouvaient raconter quelque chose de la jeunesse, du chômage, de la famille et du désarroi de l’époque, il y avait largement matière à faire du cinéma. Mais Cournot semble davantage intéressé par ses feuilles qui volent que par les personnages qui devraient les porter.
Je ne vais donc pas chercher midi à quatorze heures : Les Gauloises bleues est pour moi un film sans souffle, sans véritable direction et surtout sans intérêt. Les acteurs n’y sont pour rien, le problème est derrière la caméra et dans ce scénario qui se perd lui-même en chemin. Je comprends parfaitement qu’un ancien critique de cinéma ait envie de passer à la réalisation, mais encore faut-il savoir quoi faire de la caméra une fois qu’on l’a devant soi.
Voilà donc un film qui ne restera pas dans ma mémoire. Et quelque part, les Gauloises peuvent bien rester bleues, moi je vais surtout éviter de les fumer.
NOTE : 5.10
FICHE TECHNIQUE
- Réalisation : Michel Cournot, assisté de Philippe Fourastié et d’Alain Belmondo
- Scénario : Michel Cournot
- Directeur de la photographie : Alain Levent
- Décors : Edmond Freess, Guy Littaye
- Musique : Krzysztof Penderecki
- Son : Jean Baronnet
- Scripte : Suzanne Schiffman
- Montage : Agnès Guillemot
- Photographe de plateau : Pierre Zucca
- Production : Claude Lelouch, Georges Dancigers, Alexandre Mnouchkine
- Sociétés de production : Les Films 13, Les Artistes associés, Les Films Ariane
- Genre : Drame
- Durée : 93 minutes
- Annie Girardot : la mère
- Jean-Pierre Kalfon : Ivan, à 30 ans
- Nella Bielski : Jeanne
- Bruno Cremer : le père
- Tsilla Chelton : la déléguée
- Georges Demestre : Ivan, à 6 ans
- Henri Garcin : l’ambulancier rabatteur
- Karina Gondi : l’assistante
- Jean Lescot : un rabatteur
- Marcello Pagliero : le forain
- François Périer : le juge
- José Varela : l’avocat
- Anne Wiazemsky : l’infirmière
- Claude Degliame.

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