Pages

mercredi 26 août 2026

12.10 - MON AVIS SUR LE FILM TIRE AU FLANC 62 DE CLAUDE DE GIVRAY ET FRANCOIS TRUFFAIT (1961)


 Vu le film Tire au Flanc 62 de François Truffaut et Claude de Givray (1961) avec Jacques Balutin, Christian de Tillière , Pierre Maguelon, Ricet Barrier, Bernadette Lafont, Cabu, Jean Marie Rivière, Robert Lachenay (le copain de Truffaut) Serge Davri Pierre Etaix où Jean Claude Brialy


Au pitch de Tire-au-flanc 62, on se serait plutôt attendu à un film de Philippe Clair, Claude Zidi ou Max Pécas qu'à une œuvre sortie tout droit des Cahiers du cinéma !

Et pourtant, nous sommes bien en 1961, deux ans après Les 400 Coups, et derrière la caméra on trouve François Truffaut, associé à Claude de Givray, autre fidèle des Cahiers, qui signe ici sa première réalisation. Truffaut produit également le film et participe à l'adaptation avec de Givray et André Mouëzy-Éon.

Le matériau de départ est pourtant loin d'être nouveau : la pièce Tire-au-flanc, écrite par André Mouëzy-Éon et André Sylvane en 1904, avait déjà connu plusieurs adaptations au cinéma, notamment celle de Jean Renoir en 1928, avec Michel Simon. Celle de Truffaut et de Givray constitue donc la cinquième version !

L'histoire est celle de Jean Lerat de la Grignotière, jeune aristocrate précieux, oisif et franchement pas préparé à la grande aventure militaire. Son passage à la caserne va être un véritable cauchemar.

Et comme si cela ne suffisait pas, il retrouve dans le même régiment Joseph Vidauban, son ancien chauffeur devenu lui aussi appelé.

Le bourgeois et son domestique se retrouvent donc à égalité devant l'armée.

Enfin… en théorie !

Parce que Jean n'est pas franchement fait pour la discipline militaire. Lui qui était habitué au confort, au golf, aux bonnes manières et à une existence de petit aristocrate va découvrir les joies du réveil au clairon, des exercices, des corvées et surtout des supérieurs qui n'en ont absolument rien à faire de son nom de famille.

Et là commence une succession de saynètes où notre précieux Jean va accumuler les maladresses, les incompréhensions et les ennuis.

Il va même finir au trou, avant que Joseph ne trouve une solution assez géniale pour lui permettre de sortir de cette mauvaise passe : monter une représentation théâtrale de Tire-au-flanc à l'occasion d'une journée portes ouvertes.

Autrement dit, les soldats vont jouer… la pièce dont leur propre aventure est déjà une adaptation !

Et c'est probablement l'un des plaisirs du film : cette manière qu'ont Truffaut et de Givray de jouer avec le théâtre, le cinéma et leur propre matériau.

Le jeune Christian de Tillière est très drôle dans le rôle de Jean Lerat de la Grignotière. Il joue ce garçon précieux avec juste ce qu'il faut de ridicule sans jamais tomber dans la caricature lourde.

Face à lui, Ricet Barrier est formidable en Joseph Vidauban, tandis que Jacques Balutin, en caporal Bourrache, semble avoir été fabriqué spécialement pour ce film.

Et le plus drôle, c'est que Bourrache n'est pas franchement plus réglementaire que ses recrues !

On a donc un aristocrate qui ne comprend rien à l'armée, un ancien chauffeur qui doit maintenant obéir aux ordres, un caporal qui semble parfois aussi perdu que ses soldats et tout ce petit monde qui tente de survivre au service militaire.

Bref, les réformés des films comiques peuvent aller se rhabiller : ceux-là auraient probablement obtenu leur réforme au bout de trois jours !

Mais ce qui rend surtout Tire-au-flanc 62 savoureux aujourd'hui, c'est son casting.

Parce qu'on croise une quantité assez incroyable de futurs noms du cinéma, de la télévision, de la chanson et de la presse.

Bernadette Lafont apparaît ainsi brièvement, Jean-Claude Brialy joue un capitaine, Pierre Étaix fait le chef de gare, François Truffaut lui-même apparaît en taulard passionné de lecture, tandis que Robert Lachenay, son copain des débuts, participe également au film.

Et puis il y a Cabu !

Le futur dessinateur de Charlie Hebdo joue un soldat présenté comme un « as du dessin » et met évidemment son talent à contribution. Ce n'est pas seulement une apparition de circonstance : les dessins font partie du personnage.

On retrouve également Serge Korber, qui appartient à cette petite galaxie artistique autour de Truffaut et de la Nouvelle Vague. Il deviendra ensuite réalisateur et collaborera encore avec Claude de Givray.

Et justement, impossible de parler de cette équipe sans évoquer Suzanne Schiffman.

Elle est la scripte de Tire-au-flanc 62. Elle n'est pas encore la figure majeure qu'elle deviendra dans le cinéma de Truffaut, mais elle fait déjà partie de son entourage professionnel le plus proche. Elle avait travaillé avec lui sur Tirez sur le pianiste et continuera ensuite une collaboration extraordinaire avec Truffaut, notamment sur Jules et Jim.

Schiffman deviendra progressivement bien plus qu'une simple scripte : une collaboratrice essentielle de Truffaut, jusqu'à participer à l'écriture et à la mise en scène de plusieurs de ses films.

C'est donc assez amusant de revoir Tire-au-flanc 62 avec le recul : on a presque l'impression d'assister à une réunion de famille de la Nouvelle Vague avant que tout le monde ne devienne célèbre !

Et derrière cette joyeuse bande, il y a également Raoul Coutard à la photographie, autre immense nom de cette génération.

Le film est tourné en noir et blanc et bénéficie d'un montage vif qui donne à cette succession de gags une belle énergie.

Alors évidemment, tout ne fonctionne pas.

Certaines plaisanteries ont pris un petit coup de poussière et quelques saynètes sont nettement moins drôles que d'autres.

Mais ce n'est jamais vulgaire.

Et surtout, le film ne cherche pas à faire dans la grosse farce militaire à la Bidasses en folie avant l'heure.

Il y a derrière les plaisanteries une véritable tendresse pour ces jeunes types qui découvrent l'absurdité de l'institution militaire.

Truffaut, qui n'est pourtant pas spécialement connu pour son goût du comique troupier, trouve ici une façon très personnelle de filmer cette petite troupe.

Et il ne faut surtout pas chercher dans Tire-au-flanc 62 le Truffaut de Jules et Jim, de La Nuit américaine ou du Dernier Métro.

Ce film est une pochade.

Une parenthèse.

Une récréation.

Et c'est précisément pour cela qu'elle est sympathique.

Il y a même quelque chose d'assez savoureux à voir l'un des futurs grands cinéastes français participer à une comédie de caserne où Cabu dessine, Pierre Étaix passe dans un coin, Bernadette Lafont apparaît, Brialy joue les supérieurs et Truffaut finit lui-même derrière les barreaux !

On pourrait presque croire à une bande de copains qui se sont dit :

« Et si, pour une fois, on faisait les cons ? »

Et ils l'ont fait.

Avec suffisamment de talent pour que cela reste regardable plus de soixante ans après.

TIRE-AU-FLANC 62* n'est certainement pas le chef-d'œuvre de François Truffaut.

Mais ce n'est pas ce qu'on lui demande.

C'est une charmante comédie, légère, parfois inégale, souvent drôle, toujours curieuse, et surtout un formidable petit morceau de l'histoire de la Nouvelle Vague.

Un film où l'on vient pour Truffaut et où l'on finit par s'amuser à reconnaître tous ceux qui vont faire le cinéma français des décennies suivantes.

Une pochade ? Oui.

Une œuvre mineure ? Certainement.

Mais une œuvre sans intérêt ? Absolument pas.

Parce qu'entre deux grands films, les génies ont parfois aussi le droit de faire les imbéciles.

Et franchement, avec Truffaut, Cabu, Étaix, Brialy, Lafont, Balutin et Ricet Barrier dans la même caserne, même le service militaire devient presque une partie de plaisir !

NOTE : 12.10

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire