Pages

jeudi 27 août 2026

12.40 - MON AVIS SUR LE FILM LE NETTOYEUR DE GEORGE MARSHALL (1954)


 Vu le Film Le Nettoyeur de George Marshall (1954) avec Audie Murphy Marie Blanchard Lyle Berger Thomas Mitchell Edgar Buchanan Lori Nelson Mary Wickes Wallace Ford George Wallace John Doucette


Avec Le Nettoyeur, George Marshall remet le couvert et, accessoirement, refait son propre film : il s’agit ni plus ni moins du remake de Femme ou Démon, réalisé par Marshall en 1939 avec Marlene Dietrich et James Stewart. Mais autant prévenir tout de suite : le titre français, Le Nettoyeur, fait très polar bien noir, voire film avec Van Damme qui débarque pour faire le ménage. Alors qu’en réalité, nous sommes tout simplement devant un bon vieux western des années 50, comme Hollywood en pondait des dizaines par an.

Marshall n’invente évidemment rien dans le genre. Le héros arrive en diligence dans une petite ville de l’Ouest qui semble attendre son messie, histoire de débarrasser tout le monde du mal qui règne sur place. Très biblique, ce truc : un homme providentiel arrive, découvre une ville pourrie jusqu’à l’os, et va devoir remettre un peu d’ordre dans tout ce bazar. En face, le méchant est évidemment plein d’argent, suffisamment puissant pour acheter les consciences, tricher aux cartes et surtout tuer tout ce qui se trouve sur son chemin.

Et comme nous sommes dans un western, il y a la belle chanteuse et danseuse du saloon, amoureuse du héros, parce qu’un cow-boy solitaire sans jolie fille pour lui sourire derrière un comptoir, ça manquerait quand même de finition. Ajoutez le vent qui souffle dans les rues désertes, les portes de saloon, les regards qui en disent long, les duels au revolver, les baffes distribuées avec générosité et les règlements de comptes : vous avez pratiquement le western américain dans sa boîte.

Alors, qu’est-ce que Le Nettoyeur a de plus que les autres ? Tout simplement Audie Murphy.

Et là, forcément, le film prend une autre dimension. Audie Murphy n’est pas seulement une vedette de western : c’est l’un des soldats américains les plus décorés de la Seconde Guerre mondiale. Un véritable héros national devenu acteur, avec cette particularité assez incroyable de posséder à l’écran une présence qui ne semble jamais fabriquée. Il n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Il entre dans le cadre, regarde, parle peu, et ça suffit.

Et puis il y avait les fans. Audie Murphy était une véritable idole, le genre de garçon devant lequel une partie du public féminin devait se pâmer avant même qu’il ait dégainé son revolver. La classe au naturel, pourrait-on dire. Pas besoin de muscles gonflés à la salle de sport ni de répliques écrites au marteau-piqueur : Audie Murphy avait cette gueule tranquille et cette manière de se tenir qui faisaient déjà le boulot.

Son personnage correspond d’ailleurs parfaitement à cette image. Un homme qui arrive de l’extérieur, découvre une ville sous la coupe d’un individu peu recommandable et comprend rapidement qu’il va falloir sortir les armes. Rien de révolutionnaire, certes, mais le cinéma populaire n’a jamais prétendu réinventer la Bible à chaque western.

George Marshall connaît parfaitement les mécanismes du genre. Il sait quand faire entrer le héros, quand montrer le méchant, quand laisser souffler le vent dans une rue vide et quand préparer le duel final. C’est du cinéma classique, propre, efficace, sans chercher à faire croire qu’il vient de découvrir l’Amérique.

On sent d’ailleurs toute cette tradition du western de studio des années 50 : une histoire simple, des personnages immédiatement identifiables et une morale qui ne demande pas trois heures d’explications. Le bien et le mal se reconnaissent au premier coup d’œil. Le méchant triche, menace et tue ; le héros encaisse, observe et finit par réagir. La belle attend, le saloon s’agite et les revolvers parlent lorsque les mots ne suffisent plus.

C’est précisément ce côté déjà-vu qui pourrait aujourd’hui faire sourire. Mais il faut remettre le film dans son époque. À cette époque, le public américain voulait du western, des chevaux, des revolvers, des duels, des saloons, des héros et des méchants. Hollywood lui en donnait. Et personne ne demandait à chaque nouveau film de réinventer John Ford.

Le Nettoyeur appartient donc à cette grande famille de westerns classiques qui ne cherchent pas forcément à laisser leur nom dans l’histoire du cinéma, mais simplement à raconter une bonne histoire pendant une heure et demie.

Et finalement, c’est peut-être là son principal charme.

On ne regarde pas Le Nettoyeur pour découvrir une révolution cinématographique. On le regarde pour retrouver une époque où le western était encore un genre populaire, où les héros entraient dans une ville poussiéreuse avec une allure de croque-mort et où un duel dans la rue pouvait régler en trente secondes un problème que nous aurions aujourd’hui traité avec douze réunions et trois avocats.

Alors oui, tout est déjà vu. Le héros, le méchant, la fille du saloon, les tricheries aux cartes, les baffes, le vent, les revolvers et la poussière : tout y est !

Mais il y a Audie Murphy.

Et rien que pour lui, on se fixe dans le fauteuil et on regarde ce film d'une autre époque, avec le sourire et sans chercher à lui demander ce qu’il n’a jamais eu l’intention de nous donner.

Un western classique, carré, efficace, sans prétention, porté par une vedette qui, elle, n’avait pas besoin de tricher aux cartes pour gagner la partie.

NOTE : 12.40

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION



13.90 - MON AVIS SUR LE FILM GRAVE DE JULIE DUCOUNAU (2016)

 


Vu le Film Grave de Julia Ducournau (2016) avec Garance Marillier Ella Rumpf Joanna Preiss Rabah Nait Oufella Marion Vernoux Laurent Lucas Bouli Lanners Thomas Mustin Denis Mpunga Jean-Louis Sbille


Avec Grave, Julia Ducournau signe son premier long-métrage pour le cinéma, après avoir déjà réalisé Mange pour la télévision et le court-métrage Junior, produit notamment par Julie Gayet. Alors, question existentielle : est-ce que M. le Président a vu Grave le soir, au coin du feu ? Parce qu'il fallait quand même avoir l'estomac bien accroché !


Le film de Ducournau ressemble à une véritable chorégraphie de l'horreur et de la bizarrerie, où l'anthropophagie, le sexe, les viscères, le sang et l'humiliation se mélangent dans un joyeux grand-guignol particulièrement dérangeant.


Le film commence d'ailleurs par un plan qui donne immédiatement le ton : une silhouette au bord d'une route, une image presque absurde et inquiétante dont on ne comprend pas encore la raison. Ducournau nous met directement dans l'ambiance : avec elle, il va falloir se méfier des apparences !


Justine, interprétée par Garance Marillier, entre en première année de faculté de médecine vétérinaire et retrouve sa sœur Alexia, jouée par Ella Rumpf, déjà présente dans l'école depuis l'année précédente. Et Justine est végétarienne, comme toute sa famille. Autant dire que le choix d'une école vétérinaire et son bizutage vont légèrement compliquer les choses !


Car les nouveaux doivent passer par la traditionnelle épreuve du bizutage et Justine va devoir avaler de la viande sous toutes ses formes, tandis que le sang lui coule dessus. Pour une végétarienne, l'expérience est évidemment particulièrement réjouissante !


C'est justement là que Grave trouve une partie de sa force : derrière son apparence de film gore, Ducournau parle aussi du bizutage, de l'intégration forcée, de la domination du groupe et de cette manière qu'ont certains milieux étudiants de transformer l'humiliation en rite de passage.


Justine va également se rapprocher d'Adrien, interprété par Rabah Naït Oufella, jeune homme qui affiche une certaine décontraction et une attitude de petit caïd, mais qui profite surtout de cette nouvelle liberté pour assumer pleinement son homosexualité. Entre les cadavres d'animaux, les cours de dissection, les soirées et les pulsions sexuelles, l'ambiance universitaire est pour le moins particulière !


L'intelligence du film est surtout de ne pas se contenter d'un simple enfilement de perles gore destinées à faire vomir les spectateurs les plus sensibles. Ducournau construit une véritable ambiance anxiogène et utilise le sang, la chair et les transformations physiques pour faire monter progressivement le malaise.


Et puis il y a cette idée très thriller de Grave : ne jamais se fier aux apparences. Ce qui paraît normal ne l'est jamais complètement et ce qui semblait monstrueux peut finalement devenir beaucoup plus humain qu'on ne l'imaginait.


Les scènes de sexe, les corps malmenés, les dissections et les effets sanguinolents ne sont donc pas seulement là pour faire joli dans la vitrine du cinéma de genre. Tout cela participe à une véritable mise en scène de la découverte de soi, de la sexualité, de la violence et des instincts.


Techniquement, en revanche, je suis un peu moins enthousiaste. C'est légèrement bâclé, mais vraiment légèrement ! Je ne ressens pas toujours la fluidité que j'aurais souhaitée dans la photographie ou dans certains décors. Rien de catastrophique, mais suffisamment pour que cela me gêne par moments.


En revanche, une nouvelle fois, il est prouvé que les maquilleurs français savent faire des miracles. Entre le sang, les blessures et les transformations corporelles, le travail est remarquable. Bon, ils sont beaucoup moins doués lorsqu'on leur demande de vieillir artificiellement de jeunes acteurs, ce qui semble être devenu une maladie très à la mode dans le cinéma français !


Mais la véritable force de Grave, ce sont ses jeunes acteurs.


À commencer par Garance Marillier, formidable en Justine, d'abord naïve et réservée, puis de plus en plus inquiétante. On l'avait déjà vue dans Mange et dans Junior, et Ducournau avait donc déjà trouvé en elle une interprète capable de faire passer beaucoup de choses avec un simple regard.


Ella Rumpf, dans le rôle d'Alexia, sa sœur, est elle aussi particulièrement convaincante dans ce personnage complètement à l'arrache, sanglant et imprévisible. Je l'avais découverte en 2013 dans Dehors c'est l'été, et elle montre ici une sacrée présence.


Et puis il y a Rabah Naït Oufella, sans doute le plus connu des jeunes acteurs du film avec, évidemment, Bouli Lanners et Laurent Lucas. Ce garçon de 24 ans avait déjà un sacré parcours derrière lui puisqu'il faisait partie, à seulement 14 ans, de la classe filmée par Laurent Cantet dans Entre les murs, Palme d'Or à Cannes.


Fan de rap, il a ensuite continué son parcours avec L'Ascension, La Journée de la jupe et d'autres films, avant de se retrouver notamment dans Bande de filles de Céline Sciamma, Nocturama de Bertrand Bonello ou encore Patients de Grand Corps Malade.


Pour Grave, Ducournau lui propose un personnage assez différent de ce qu'il avait pu jouer auparavant : Adrien, un jeune homme gay qui se retrouve plongé dans cette étrange jungle universitaire. Un choix qui avait de quoi surprendre l'acteur, mais qui fonctionne parfaitement.


Grave, c'est donc grave gore, grave sexy, grave bizarre… mais surtout grave bon !


On aurait aimé pouvoir dire à l'époque : « Cette réalisatrice, on va la suivre avec plaisir. » Malheureusement, pour moi, la suite a été beaucoup moins convaincante. Titane, pourtant Palme d'Or, m'a laissé complètement froid, et Alpha, avec son allégorie autour du sida, m'a paru franchement raté.


Comme quoi, même lorsqu'une réalisatrice possède un univers aussi personnel que Julia Ducournau, le talent ne garantit pas forcément que toutes les expériences cinématographiques vont fonctionner.


Mais pour son premier long-métrage, elle avait frappé fort. Grave ne cherche pas à faire dans la dentelle, et heureusement : il mord, il saigne, il dérange, il surprend et il laisse quelques traces sur le spectateur.


Et finalement, c'est peut-être cela, le plus important : après Grave, impossible de regarder une escalope, une salle de dissection ou même un bizutage de la même manière !


Grave Gore, Grave Sexy, Grave Bizarre… mais à l'arrivée

Grave Bon

NOTE : 13.90

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION

TOURNAGE DE CINEMA : MISISON IMPOSSIBLE FALLOUT PONT AERIEN LIGNE 6 BOULEVARD DE GRENELLE

 


Mes Tournages Cinéma à Paris , aujourd'hui Mission Impossible Fallout sous le Pont Aérien du Métro Ligne 6 Boulevard de Grenelle


Parmi les souvenirs de tournage auxquels j’ai pu assister, il y en a un qui reste particulièrement gravé dans ma mémoire : celui de Mission Impossible : Fallout, réalisé par Christopher McQuarrie.


Quelques jours avant le 9 avril 2017, impossible de ne pas remarquer que quelque chose se préparait dans mon quartier. Des affiches avaient été collées à peu près partout, annonçant que de nombreuses rues allaient être bloquées pour les besoins d’un tournage. Paris allait donc changer de visage pendant quelques heures, et, pour une fois, ce n’était pas pour cause d’embouteillages !


J’habitais à moins de 200 mètres du lieu du tournage, sous le métro aérien de la ligne 6. Autant dire que l’occasion était trop belle pour la laisser passer.


Je me lève donc très tôt. Très, très tôt. Malgré la fraîcheur de ce matin d’avril, je pars à l’assaut du tournage avec l’espoir de voir, sinon un peu de cinéma, au moins quelque chose d’intéressant.


C’était ma Mission Impossible à moi.


Connaissant finalement beaucoup mieux les petites rues du quartier que les hommes chargés de la sécurité, j’aborde le tournage vers cinq heures du matin par une rue adjacente qui, miracle, n’est pas encore gardée.


Personne ne m’embête. Alors j’en profite.


Je découvre le décor en pleine préparation : les lumières, le matériel, les techniciens, le son, toute cette étrange mécanique qui précède le moment où une rue ordinaire de Paris devient, pour quelques heures, un décor de cinéma.


Je prends quelques photos.


Et puis, soudain, je remarque un petit regroupement. Des assistants et des techniciens discutent autour de quelqu’un.


Je regarde mieux. Devinez qui ? Tom Cruise.


Là, forcément, le cerveau passe immédiatement en mode « touriste cinéphile complètement excité ».


Que faire ?


Continuer à profiter tranquillement du spectacle ?


Ou sortir mon téléphone ?


La question ne se pose évidemment pas longtemps.


À quand la caméra directement intégrée dans l’œil ?


Je dégaine mon téléphone et prends une photo de l’instant présent.


Et quelques instants plus tard, nouveau spectacle : Tom Cruise se retrouve au volant de l’une des voitures prévues pour la cascade sous le pont.


Je suis là, à quelques mètres de toute cette agitation, avec cette impression assez incroyable d’assister à un morceau de cinéma en train de se fabriquer sous mes yeux.


Mais la réalité finit toujours par vous rattraper.


Un membre de la sécurité m’a repéré avec mon téléphone.


Il vient vers moi et me demande, poliment mais fermement, de dégager de la zone.


Fin de l’infiltration. Mission compromise.


Mais, détail important : il ne me demande pas de supprimer mes photos.


Toujours ça de pris !


Je me retrouve donc repoussé vers une zone où je peux rester en sécurité pour la suite du tournage. Et finalement, j’assisterai davantage au spectacle avec les oreilles qu’avec les yeux.


Parce que sous le pont, ce sont surtout les vrombissements des moteurs qui me parviennent.


Je ne vois pas forcément grand-chose des scènes de cascade, mais franchement, ce n’est pas grave.


J’ai déjà eu mon petit moment de cinéma.


J’ai vu le décor se mettre en place, j’ai photographié l’envers du tournage, j’ai aperçu les techniciens au travail, et surtout j’ai eu Tom Cruise devant moi, dans son environnement de tournage.


Deux photos de Tom Cruise.


Plusieurs photos du lieu du tournage.


Et surtout un souvenir que je n’aurais certainement pas pu avoir en restant tranquillement au fond de mon lit.


Alors oui, je n’ai pas assisté à toute la cascade.


Je n’ai pas été figurant. Je n’ai pas parlé à Tom Cruise.


Et je n’ai évidemment pas sauvé le monde.



Mais ce matin-là, dans mon quartier parisien transformé en plateau hollywoodien, j’ai eu l’impression, pendant quelques heures, d’être passé de l’autre côté du décor.


Clap de fin pour moi. Mission accomplie.




mercredi 26 août 2026

6.10 - MON AVIS SUR LE FILM FEMME DE ... DE DAVID ROUX (2026)

 


Vu le film Femme de .. de David Roux (2026) avec Mélanie Thierry Jérémie Renier Arnaud Valois Eric Caraveca Jérôme Deschamps Alexandra Stewart

Sarah le Picard Jeanne Rosa

Il y a des films qui vous donnent envie de regarder votre montre, et puis il y a La Femme de de David Roux qui donne envie de regarder directement l'horloge du cinéma pour savoir combien de temps il reste avant la délivrance !

Pourtant, sur le papier, il y avait de quoi être intéressé : Mélanie Thierry, lumineuse, Éric Caravaca, Arnaud Valois, Jérémie Renier, Jérôme Deschamps, Sarah Le Picard, Jeanne Rosa… bref, un joli casting. Le film est l'adaptation de Son nom d'avant, roman d'Hélène Lenoir, publié aux Éditions de Minuit en 1998.

Mais entre le papier et l'écran, il y a parfois un gouffre.

Et ici, on tombe dedans.

L'histoire nous présente Marianne, bientôt quarante ans, épouse d'un riche industriel, mère de famille modèle, installée dans une vaste demeure où tout semble parfait : maison, mari, enfants, confort, éducation religieuse, bonnes manières et argenterie à astiquer.

Bref, le bonheur avec majuscule et majordome !

Sauf que derrière les murs de cette belle demeure, Marianne s'est progressivement effacée.

Elle est devenue la femme de, la mère de, la maîtresse de maison, la personne qui organise, qui prévoit, qui obéit, qui sourit quand il faut sourire et qui regarde passer sa propre existence par la fenêtre.

Et puis surgit Bob, un photographe interprété par Jérémie Renier, un homme de son passé qu'elle retrouve après des années. Cette apparition fait remonter à la surface une autre Marianne, celle qu'elle était avant de devenir l'épouse modèle.

Sur le papier, cela pouvait donner un formidable drame psychologique.

Un film sur l'enfermement.

Sur le poids des conventions.

Sur une femme qui découvre qu'elle a passé une partie de sa vie à vivre celle que les autres avaient choisie pour elle.

Mais David Roux semble avoir oublié une chose essentielle :

pour faire ressentir l'enfermement, il faut d'abord faire ressentir quelque chose.

Et moi, je n'ai pas ressenti grand-chose.

Ou alors l'ennui. Beaucoup.

On pourrait paraphraser Céline et parler ici d'un Voyage au bout de l'ennui.

La mise en scène est tellement minimaliste que l'on se demande parfois si le scénario n'avait pas été écrit sur une feuille de papier avec plusieurs chapitres retirés au feutre.

Les personnages parlent. Ils regardent. Ils se regardent. Ils marchent. Ils rentrent. Ils ressortent.

Et nous, pendant ce temps-là, on attend.

On attend qu'il se passe quelque chose.

Puis quelque chose se passe.

Et on attend encore.

Le problème n'est pourtant pas le rythme lent.

J'aime les films lents lorsqu'ils installent une atmosphère, lorsqu'ils font monter une tension, lorsqu'un silence devient plus violent qu'une dispute.

Mais ici, le silence ressemble surtout à… du silence.

Les émotions sont absentes de presque toutes les scènes.

Et quand je dis « émotions », je devrais presque mettre le mot au singulier.

Mélanie Thierry fait pourtant ce qu'elle peut.

Et même beaucoup.

Elle est lumineuse, comme souvent, et elle porte le film sur ses épaules.

Mais à force de porter, elle doit finir par se demander si elle n'a pas signé pour un film ou pour une séance prolongée de regard dans le vide.

On imagine presque l'actrice regardant discrètement sa montre entre deux prises en se disant :

« Bon, mon contrat prévoit combien de minutes encore ? »

Jérémie Renier, lui, apparaît dans le rôle de Bob, le photographe qui fait ressurgir le passé de Marianne.

Il est fatigué.

Et pas seulement parce que le personnage semble traîner derrière lui vingt ans de souvenirs !

Son personnage est surtout tellement peu développé qu'on finit par se demander ce qu'un acteur comme Renier est venu faire dans cette galère.

Et c'est justement le problème général du film :

les personnages n'ont d'intérêt que par le nom de l'acteur qui les joue.

On nous dit qu'ils sont importants.

On nous explique leur place dans cette famille.

On nous montre leurs rapports.

Mais on ne les fait jamais véritablement exister.

Alors David Roux multiplie les signes pour nous faire comprendre dans quel monde nous sommes.

Grande bourgeoisie. Grande maison. Catholicisme. Cours de catéchisme. Patriarcat. Notable. Industriel.
Famille bien installée. Éducation religieuse.

Et surtout cette grande demeure qui semble avoir été sortie directement d'un film de Claude Chabrol.

Il ne manque plus que le banquet final et le cadavre dans la cave !

Et là, j'ai eu comme une impression de copié-collé de Thérèse Desqueyroux, le célèbre roman de François Mauriac.

Évidemment, on peut faire pire comme référence.

Mais encore faut-il avoir quelque chose à ajouter.

Chez Mauriac, l'enfermement bourgeois, la religion, le mariage, les conventions sociales et l'étouffement d'une femme produisent une véritable tragédie intérieure.

Chez David Roux, tout cela ressemble parfois à une liste de courses.

Libération féminine : normalement, cochez aussi.

Et surtout, le film donne parfois l'impression de prendre une certaine bourgeoisie pour la bourgeoisie tout entière.

Une minorité devient une généralité.

Et cette caricature-là plaira certainement à certaines franges politiques qui pourront y voir une démonstration supplémentaire de tout ce qu'elles pensent déjà.

Mais le cinéma n'est pas un tract.

Et même quand il veut dénoncer quelque chose, il doit commencer par nous faire croire à ses personnages.

Ici, j'ai surtout l'impression de voir des personnages construits pour illustrer une démonstration.

Marianne doit représenter la femme prisonnière.

Son mari doit représenter le patriarcat.

La maison doit représenter l'enfermement.

La religion doit représenter le carcan.

Et Bob doit représenter la possibilité d'une autre vie.

C'est propre.

C'est proprement emballé.

C'est proprement photographié.

Mais ça ne vit pas.

Et c'est dommage parce que le sujet, lui, était loin d'être mauvais.

Le roman d'Hélène Lenoir avait justement cette matière psychologique qui pouvait donner un film beaucoup plus ambigu, plus pervers, plus troublant.

Le réalisateur expliquait d'ailleurs avoir été séduit par cette plongée dans « la psyché d'une femme empêchée » et par cette famille de bourgeoisie industrielle catholique de province.

Moi, j'aurais préféré qu'il nous laisse davantage dans la tête de Marianne plutôt que de nous promener dans sa maison.

Parce que la maison, elle, on la connaît très vite.

Elle reste beaucoup plus mystérieuse.

Et pas dans le bon sens du terme.

Le film dure 1 h 33.

Et pourtant, j'ai parfois eu l'impression qu'il en faisait trois.

C'est assez extraordinaire : réussir à faire paraître une heure trente-trois plus longue qu'une trilogie de Cecil B. DeMille, il fallait quand même oser !

La comparaison avec Chabrol devient alors assez cruelle.

Parce que chez Chabrol, même lorsque tout semble immobile, ça bouillonne sous la nappe.

Un regard peut tuer.

Un repas peut devenir un champ de bataille.

Un sourire peut cacher une catastrophe.

Chez Roux, la nappe est là.

Mais j'attends toujours qu'on renverse la table.

Et lorsque le film arrive enfin à son terme, j'ai presque envie de remercier le générique.

Le mot « FIN » devient alors le personnage le plus intéressant du film.

Et pourtant, je ne voudrais pas accabler Mélanie Thierry, qui fait réellement ce qu'elle peut avec ce qu'on lui donne.

Elle possède cette présence fragile et lumineuse qui aurait pu faire de Marianne une grande héroïne de cinéma.

Mais encore faut-il lui donner des scènes à la hauteur.

Quant à Jérémie Renier, il traverse le film comme un fantôme du passé, avec ce personnage de Bob qui aurait mérité d'être beaucoup plus complexe.

Les seconds rôles, eux, sont essentiellement là pour compléter le tableau bourgeois.

Tout cela donne finalement un film superficiel sur un sujet qui ne l'était pas.

Un film qui veut parler d'émancipation, de domination, de religion, de famille, de classe sociale et de condition féminine, mais qui finit par empiler les clichés comme on empile les couverts avant le dîner.

Et c'est peut-être cela qui m'agace le plus.

Parce que je ne demande pas à un film de me dire ce que je dois penser.

Je demande simplement qu'il me donne envie de penser.

Ici, il m'a surtout donné envie de regarder l'heure.

La Femme de avait donc tout pour devenir un drame bourgeois à la Chabrol, un descendant de Mauriac, une véritable étude de la prison dorée d'une femme.

Il n'en reste malheureusement qu'une jolie enveloppe, une Mélanie Thierry lumineuse, quelques comédiens qui méritaient mieux et une mise en scène tellement discrète qu'elle finit par disparaître.

Un film qui veut nous parler de l'enfermement mais qui réussit surtout à enfermer le spectateur dans son fauteuil.

Un Voyage au bout de l'ennui.

Et heureusement…

le mot FIN finit par arriver.

NOTE : 6.10

FICHE TECHNIQUE


DISTRIBUTION