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mardi 27 janvier 2026

17.00 - MON AVIS SUR LE FILM L'AGENT SECRET DE KLEBER MENDOCA FILHO (2025)


 Vu le Film l’Agent Secret de Kleber Mendoça Filho (2025) avec Wagner Moura Carlos Francisco Tania Maria Maria Fernanda Candido Udo Kier Roberio Diogenes Luciano Chirolli Roney Villela Gabriel Leone 

En 1977au Brésil, Marcelo, un homme d'une quarantaine d'années au passé obscurarrive à Recife alors que la ville est en pleine effervescence carnavalesque. Il s'y rend pour retrouver son jeune fils et tenter de reconstruire sa vieCependantson projet de renouveau est compromis lorsque les échos de son ancienne vie refont surface. 

Voilà sans doute le premier grand film de mon année 2026. Et vu la pluie de récompenses déjà tombées — et celles à venir — on peut parler d’un film qui marque son époque sans chercher à l’écraser. Kleber Mendonça Filho, que j’aime déjà beaucoup (AquariusBacurau), frappe ici encore plus fort : un kaléidoscope d’émotions, d’images, de suspense et surtout d’une générosité narrative rare, aussi bien sur le fond que sur la forme. 

Sur le fond, le film nous fait suivre Marcelo, homme au passé trouble dans le Brésil de la dictature militaire des années 70. Il fuit. Mais fuit-il quelqu’un ? quelque chose ? ou simplement son propre passé ? Rien n’est jamais clairement posé, et c’est précisément là que le film est brillant. Marcelo se réfugie à Recife, ville très croyante, en pleine préparation du Carnaval — paradoxe permanent entre ferveur, fête et surveillance. D’un côté, il tente d’échapper à ceux qui préféreraient le voir mis au silence, d’une manière ou d’une autre. De l’autre, il cherche à comprendre qui était vraiment sa mère, comme si fouiller l’Histoire intime permettait de tenir debout quand la grande Histoire vous broie. 

Il se fait embaucher dans une annexe du commissariat, où le commissaire est plus Bérurier que Poirot, et c’est là que le titre prend tout son sens. L’Agent secret n’est ni un barbouze, ni un Monocle, ni un OSS 117 avant l’heure. Non. “Agent secret” est le mot que la dictature colle sur ceux qui lui échappent, ceux qu’elle ne contrôle plus. Mendonça Filho ne nomme jamais frontalement la situation politique de Marcelo : il la distille par bribes, entre la lenteur colorée du quotidien et des nuits saturées de sons, de lumières et de menaces diffuses. 

Il est un ancien universitaire / intellectuel, soupçonné (ou compromis) politiquement. 
Quelqu’un qui sait trop, ou qui a été au mauvais endroit au mauvais moment ? 

Chez Mendonça Filho, ce n’est jamais totalement explicité — et c’est volontaire dans une dictature, le flou est une arme. 

Et puis il y a la forme. Une folie visuelle, mais jamais gratuite. Un cadavre qui pourrit près d’une station-service faute de moyens. Un requin retrouvé avec une jambe humaine dans le ventre — cette même jambe qui, plus tard, distribue des coups de pied au cul à des partouzeurs dans un parc public. Oui, c’est dingue. Et oui, ça fonctionne. Ce requin renvoie évidemment au grand cinéma, celui des salles immenses “à l’ancienne”, quand on allait voir Les Dents de la mer de Spielberg en 1975 comme ici deux ans plus tard pour se traumatiser collectivement. Mendonça Filho convoque cette mémoire-là, populaire et politique à la fois. 

La mise en scène est d’une richesse affolante : un plan fort toutes les trente secondes, une BO majestueuse et colorée, une caméra qui observe, qui attend, qui surgit. On ne s’ennuie jamais, malgré 2h40 qui passent comme un rêve fiévreux. Le scénario avance en spirale, jamais en ligne droite, et c’est précisément ce qui donne au film sa puissance hypnotique. 

Et le casting… un sans-faute. Tous les seconds rôles, les figurants, les visages anonymes donnent au film une épaisseur humaine incroyable. Mais au sommet trône cerise sur le gâteau Wagner Moura, immense. Il incarne Marcelo dans toutes ses contradictions, ses silences, ses peurs rentrées. Moura ne joue pas un rôle : il habite son costume, comme un requin dans l’eau. C’est une performance organique, tendue, bouleversante. 

L'Agent Secret est un film sur la peur diffuse, la surveillance invisible, la normalité contaminée, et l’Histoire qui s’infiltre dans les vies ordinaires . Un film politique sans slogans, mais avec une angoisse qui colle à la peau. 

 

L’Agent secret est un grand bordel de folie, oui, mais un bordel parfaitement maîtrisé. Un film politique sans discours, un film de genre sans étiquettes, un film de cinéma au sens noble du terme. Mendonça Filho confirme qu’il est l’un des grands cinéastes contemporains, et qu’il filme l’Histoire non pas comme un musée, mais comme une plaie encore ouverte. 

Un film qui reste. Qui hante. Et qui donne envie de retourner au cinéma, le vrai. 

NOTE : 17.00

DISTRIBUTION


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