Vu le film La Folle Journée de Ferris Bueller de John Hughes (1986) avec Matthew Broderick Alan Ruck Mia Sara Jeffrey Jones Lyman WAard Jennifer Grey Ben Stein Charlie Sheen
Il y a des films que l’on aime, des films que l’on adore, et puis il y a ceux que l’on assume presque comme des plaisirs coupables, non pas parce qu’ils seraient mauvais, bien au contraire, mais parce qu’on est tellement fan qu’on finit par les défendre comme si notre vie en dépendait. La Folle Journée de Ferris Bueller fait partie de ceux-là. Un petit film de comédie teenager qui n’a pourtant rien d’un petit film dans le plaisir qu’il procure, réalisé en 1986 par John Hughes, spécialiste incontesté des adolescents, et produit avec environ 6 millions de dollars, ce qui, à Hollywood, ressemble effectivement à trois francs six sous lorsqu’on voit aujourd’hui ce que coûte le moindre blockbuster. Et pourtant, avec trois adolescents, une Ferrari, quelques mensonges et une journée de liberté, Hughes va fabriquer une véritable petite bombe comique.
Au départ, l’idée est pourtant d’une simplicité désarmante : Ferris Bueller, lycéen particulièrement doué pour la glande et beaucoup moins intéressé par les cours que par la vie, décide de sécher l’école une dernière fois. Mais chez Ferris, sécher les cours n’est pas une activité clandestine menée discrètement au fond d’un lit avec une couverture sur la tête. Non, Ferris organise son absence comme on monterait une opération militaire, avec faux malade, téléphone, manipulation des parents et surtout une capacité assez extraordinaire à faire croire à tout le monde qu’il est absolument indispensable alors qu’il est simplement en train de passer une journée à ne rien foutre.
Et comment ne pas être baba devant ce Ferris Bueller ? Il possède ce petit quelque chose d’insupportablement sympathique qui fait que même lorsqu’il ment, manipule son entourage et entraîne ses amis dans des situations complètement improbables, on a envie de lui donner raison. Matthew Broderick est absolument parfait dans le rôle. À l’aise dans ses chemisettes, sourire en coin, regard complice, il s’adresse directement à la caméra, donc à nous, comme s’il était tranquillement installé dans notre salon et qu’il venait nous raconter les exploits qu’il s’apprête à accomplir. Il ne joue pas seulement avec les autres personnages, il joue avec le spectateur, et nous voilà embarqués avec lui dans sa journée de glande organisée.
Ferris a compris quelque chose que les adultes ont apparemment oublié : la vie est courte et il serait peut-être dommage de passer toute son existence à attendre la sonnerie de fin des cours. Alors il entraîne son meilleur ami Cameron Frye, interprété par Alan Ruck, et sa petite amie Sloane Peterson, jouée par Mia Sara, dans une virée à travers Chicago qui va transformer une banale journée d'école buissonnière en véritable tour du monde miniature. Enfin, tour du monde, n’exagérons rien, mais avec Ferris, Chicago devient quand même le plus beau terrain de jeu de la planète.
Et c’est là que John Hughes réussit son coup de génie. Il ne se contente pas de raconter une journée de trois adolescents qui sèchent les cours. Il transforme Chicago en personnage à part entière. Les musées, les rues, les restaurants, les monuments, le match de baseball, la Bourse, les voitures, et évidemment le fameux défilé avec Twist and Shout deviennent les étapes d’une journée complètement improbable. Ferris ne visite pas Chicago comme un touriste, il la conquiert.
La scène du défilé est d’ailleurs devenue l’un des grands moments du film. Ferris se retrouve sur un char et chante Twist and Shout devant une foule qui se met à danser avec lui. C’est complètement invraisemblable, complètement assumé et surtout complètement jubilatoire. Il faut avoir un sacré culot pour transformer une chanson des Beatles en gigantesque numéro de comédie urbaine et faire croire pendant quelques minutes que toute la ville attendait précisément Ferris Bueller pour mettre un peu d’ambiance.
Matthew Broderick est tellement à l’aise dans ce personnage que Ferris semble presque irréel. Extraverti, séduisant, intelligent, drôle, avec un look affriolant et une chance absolument indécente, il semble flotter au-dessus de tous les problèmes qui accablent les autres personnages. Sa sœur Jeanie, interprétée par Jennifer Grey, n’arrive même pas à sécher les cours correctement, Cameron souffre d’une anxiété chronique et d’un mal-être beaucoup plus profond qu’il n’y paraît, tandis que Sloane doit finalement être sauvée de certaines situations par l’intervention de Ferris. Lui, en revanche, passe entre les gouttes avec une facilité qui confine au surnaturel.
Et puis il y a le principal Ed Rooney, formidable en ennemi juré de Ferris. Rooney a fait de la lutte contre ce gamin son affaire personnelle, comme si l’avenir de l’Éducation nationale américaine dépendait de l’arrestation d’un lycéen qui sèche une journée. Il se lance donc dans une chasse au Ferris qui devient presque plus ridicule que sa cible. Et pendant que Rooney s’acharne à démontrer que Ferris est un menteur, Ferris continue tranquillement sa promenade, mange au restaurant, visite Chicago, assiste à un match et chante devant des milliers de personnes.
C’est aussi ce qui fait tout le charme du film : Ferris ne respecte absolument aucune règle et pourtant il ne ressemble jamais à un véritable rebelle dangereux. Il ne veut pas renverser le système, il veut simplement profiter de la journée. Il n’a pas envie de faire la révolution, il veut sécher les cours. Nuance fondamentale !
Mais derrière cette comédie parfaitement déjantée, John Hughes glisse quelque chose de beaucoup plus intéressant avec Cameron. Car si Ferris est le personnage que l’on regarde et que l’on envie, Cameron est probablement celui qui évolue réellement. Au début, Cameron est complètement défaitiste, indécis, peureux, prisonnier de ses angoisses et surtout écrasé par l’image de son père. Sa famille possède de l’argent, une magnifique maison et une Ferrari exceptionnelle, mais tout cet argent ne semble pas avoir acheté le bonheur familial.
Au contraire, Cameron explique que ses parents ne s’aiment pas et qu’il déteste son père. Le père de Cameron n’apparaît pratiquement jamais, mais sa présence pèse sur le personnage comme une chape de plomb. Et cette Ferrari devient alors bien plus qu'une simple voiture de luxe. Elle représente le père, son argent, ses priorités, son obsession pour les belles mécaniques et tout ce que Cameron ressent comme une preuve que son père aime davantage ses voitures que son propre fils.
C’est pourquoi la destruction de la Ferrari prend une importance étonnante dans cette comédie. La voiture qui devait être simplement un élément spectaculaire du scénario devient le symbole de la révolte de Cameron. Et lorsque la voiture finit par passer à travers la baie vitrée, ce n’est plus seulement une bagnole qui tombe dans le vide : c’est Cameron qui casse enfin quelque chose dans la domination de son père.
Le véritable intérêt de l’aventure est donc peut-être là. Ferris passe sa journée à profiter de la vie, mais Cameron, lui, passe sa journée à apprendre à vivre. Au départ, il est incapable de prendre une décision. À la fin, il accepte les conséquences de ses actes et décide d’assumer lui-même la situation au lieu de laisser Ferris régler les problèmes à sa place. Le garçon peureux commence enfin à tenir tête à son père. Et curieusement, c’est le personnage le moins spectaculaire qui accomplit le parcours le plus important.
Le film reflète également parfaitement l’Amérique des années Reagan, avec cette fascination pour la réussite, l’argent, les belles maisons, les belles voitures et cette impression que tout est possible à condition d’avoir suffisamment d’audace. Ferris et Cameron vivent dans des maisons splendides, la Ferrari devient quasiment une vedette du film et la journée de Ferris ressemble à une gigantesque publicité pour Chicago, la jeunesse et la liberté. Mais Hughes ne se contente pas forcément de glorifier ce matérialisme : il montre surtout que derrière les belles façades, les problèmes humains restent bien présents. Cameron a tout ce que beaucoup rêveraient d’avoir et pourtant il est malheureux.
Ferris, lui, semble avoir compris une autre philosophie : puisqu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, autant profiter d’aujourd’hui. C’est probablement pour cela que le personnage continue de fonctionner aussi bien quarante ans après sa sortie. Il n’est pas seulement un adolescent qui sèche les cours, il est devenu une sorte de symbole de la liberté adolescente, celui qui regarde la caméra et nous dit en quelque sorte : pendant que les autres travaillent, stressent, obéissent et se prennent la tête, nous, on va aller faire un tour.
Et cette fameuse rupture du quatrième mur renforce encore le phénomène. Ferris sait qu’il est dans un film et il semble savoir que nous sommes là. Il nous prend à témoin, nous explique ses combines, nous donne ses conseils et nous fait participer à ses exploits. Il devient notre complice. On ne regarde plus simplement La Folle Journée de Ferris Bueller, on participe à la journée avec lui.
J’ai d’ailleurs une petite faiblesse particulière pour ce film, ce fameux plaisir coupable dont je parlais au début. Parce que malgré toutes ses qualités, il reste une comédie teenager complètement folle, sans prétention philosophique affichée, qui vous prend par la main et vous dit simplement : allez, aujourd’hui on sèche les cours et on va s’amuser. Et franchement, comment refuser ?
Lorsque Matthew Broderick est venu au Festival de Deauville en 2008, tout au long du festival la musique d’ambiance était Twist and Shout. Difficile de trouver meilleur hommage. Rien que les premières notes donnent envie de monter sur un char et de chanter devant tout le monde, même si, contrairement à Ferris, on risque surtout de finir au commissariat plutôt qu’en héros national.
Avec son casting impeccable, Matthew Broderick en tête, Alan Ruck en Cameron formidablement fragile, Mia Sara en Sloane, Jennifer Grey en sœur excédée et Jeffrey Jones en proviseur complètement obsédé par son élève, John Hughes réussit une comédie qui paraît légère mais qui possède finalement davantage de profondeur qu’elle n’en laisse voir au premier coup d’œil.
Alors oui, comme Ferris, poussons nos amis, les amis de nos amis et pourquoi pas les voisins de nos voisins à glander un bon coup, à profiter de la vie et à envoyer promener pendant quelques heures les règles, les obligations et les emmerdeurs. Fuck la vie, comme dirait presque Ferris Bueller ! Enfin, pas toute la vie quand même, juste celle qui nous empêche de profiter de la bonne.
Car La Folle Journée de Ferris Bueller, c’est exactement cela : une journée volée au quotidien, une parenthèse où tout semble possible, où un lycéen peut devenir la vedette d’un défilé, visiter Chicago en costume trois pièces, conduire une Ferrari, mentir à ses parents avec un aplomb sidérant et parler directement au public comme si nous étions ses vieux copains.
Et au bout du compte, Ferris a raison sur une chose essentielle : la vie passe beaucoup trop vite. Alors de temps en temps, il faut savoir mettre les cours, le boulot, les emmerdes et les règles de côté, prendre ses potes sous le bras et aller faire les cons. Parce que sinon, à quoi bon ?
NOTE / 17.80
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : John Hughes
Scénario : John Hughes
Photographie : Tak Fujimoto
Musique : Ira Newborn, Arthure Baker et John Robie
Production : John Hughes et Tom Jacobson
Budget : 6 000 000 $
Durée : 102 minutes
Sortie en France le 17 Décembre 1986
Scénario : John Hughes
Photographie : Tak Fujimoto
Musique : Ira Newborn, Arthure Baker et John Robie
Production : John Hughes et Tom Jacobson
Budget : 6 000 000 $
Durée : 102 minutes
Sortie en France le 17 Décembre 1986
DISTRIBUTION
Matthew Broderick : Ferris Bueller
Alan Ruck : Cameron Frye
Mia Sara : Sloane Peterson
Jeffrey Jones : Ed Rooney
Jennifer Grey : Jeanie Bueller
Lyman Ward : Tom Bueller
Cindy Pickett : Katie Bueller
Eddie McClurg : Grace, la secrétaire de Rooney
Charlie Sheen : Le garçon au commissariat
Ben Stein : Le professeur d'économies
Kristy Swanson : Simone Adamley
Viriginia Capers : Florence Sparrow
Max Perlich : Anderson
Joey D.Viera : Le livreur de Pizza
Louie Anderson : Le livreur de fleurs
Polly Noonan : La fille dans le bus
Jonathan Schmock : Le garçon à l'entrée de Chez Quis
John Hughes : L'homme courant entre les taxis
Alan Ruck : Cameron Frye
Mia Sara : Sloane Peterson
Jeffrey Jones : Ed Rooney
Jennifer Grey : Jeanie Bueller
Lyman Ward : Tom Bueller
Cindy Pickett : Katie Bueller
Eddie McClurg : Grace, la secrétaire de Rooney
Charlie Sheen : Le garçon au commissariat
Ben Stein : Le professeur d'économies
Kristy Swanson : Simone Adamley
Viriginia Capers : Florence Sparrow
Max Perlich : Anderson
Joey D.Viera : Le livreur de Pizza
Louie Anderson : Le livreur de fleurs
Polly Noonan : La fille dans le bus
Jonathan Schmock : Le garçon à l'entrée de Chez Quis
John Hughes : L'homme courant entre les taxis
